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r
rAVENTURIER
F R A N Ç OIS,
f ou
MÉMOIRES
D E
GRÉGOIRE MERVEIL,
TROISIÈME ÉDITION.
Per varios cafas, & toc (iilcrlmina rerum
Vemmus.
ViRG.
7i
TOME CREMIER. .
A L O N'D R E S,
Et fc trouve à Pari s f
/^QuiiLAU Vdlwé , rue Chriftîne j
m La Veuve Duchesse , rue Saint-Jacques %
1 Belin , rue Salue- Jacques ^
CKez -^ MÉRIGOT le jeune , quai des AuguAlns ^
I De Sbvnb , au Palais Royal ;.
f £c les Libraires qui . v>ea<kut les Noo-"
V, veautés.
M. DCC. LXXXiy^
AVANT-PROPOS.
N<
OTRE Héros n'eft pas un in-^
trigant, un Chevalier dinduftrie,
comme le nom que nous lui don--
nons fembleroit Tindiquer : nous
l'appelions Aventurier , parce qu'il
a beaucoup d'aventures. Ceft ce
dont les Leâeurs de Romans font
le plus curieux. Ils recherchent
ces bienheureufes aventures avec
autant d'ardeur que les anciens
Chevaliers çrrantsyils aiment fur-
tout celles qui font ; relatives* aux
amours de la jeuncffe. Nous n'â^
vons pas cru, devoir les épargner ;
car enfin , ces fortes de leâures^ont
ordinairement pour but le (impie
amufement; & nous avons eu prin»
cipalement en vue d'en procurer à
ceux qui voudront bien nous lire*
On nous reprochera peut - être
que, parmi tant d'incidents, il s'en
trouve d'incroyables , d^extrava-
gaiKs» Si nous diiîons que tout ce
(
Avant-Propos.
que nous racontons eft vrai , Se
que le vrai n'eft pas toujours vrai-
femblable, qu*auroît-on à nous ré-
pondre f Quoi qu'il en foit, nos Mé-^
moires, avec toute leur gaieté, ou ,
fi Ton veut, leur folie , ne feront
pas peut-être entièrement dépour-
vus d'utilité. Il eût été plus beau y
fans doute , d'avoir un but moral ,
& de faire parvenir notre Leâeur à
la vertu , par le chemin du plaifir ;
mais c'eft le comble de Fart. Nous
oferons tenter par la fuite un fi no-
ble effort. Cet effai doit nous y ache-
miner. Nous avons commencé par
ce qu'il y a de plus aifé , pour nous
élever , bfentot après , au genre le
plus difficile. En atiendant , ce peu
de lign^ fera notre excufe & notre
apologie; '
cr , l:
-.'.v/n: ) , ' î
' VJrENTUSXER
L^AVENTURIER
F H AN Ç O I S.
PREMIÈRE PARTIE.
LIVRE PREMIER.
jljE premier moment de mon exiftence
que je me rappelle eft, je crois, une
époque dç mon enfance la plus reculée.
Jévivois dans une maifon brillante j j*é-
toîs habillé comme le font les enfants de
ia première condition. Je paffois les jour-
nées dans les bras d'iine grande femme i
tablier blanc, que je nommois ma Bonne^
& de temps en temps on me menoit em-
brafler une belle Dame, bien vermeille,
que fappellois Maman. Je n'ai de tout.
cela qu'un fouvenir biçn foible j mais ce
tfeft pas un fonge.
Tçmc 1^ A.
^ L*A T E>K ^^ & I E R
Un jour un grand homme fcc; quQ
jVppellois mon Oncle, tne trouva feul;
ma bonne m'avoic imprudemment laiflfé
appuyé contre une cîiaife, m^amufanc
ftvec quelques babioles qu'elle avoit mifes
devant moi. Le grand homme ^.epvelQppé
d'un manteau d'ccarUte» entre , me prend
dans Tes bras & m'emporte. Il me couvrit
de fon manteau ; ' jp criai ' de toute ma
force en me voyant enfeveli fous cette
vafte draperie ; pour m'appaifer il me
donna quelques dragées ; je mangeai en
filence, & me laiflai mener. Nous arri-
vâmes dans on cul-de-fae^ il me fit alors
voir le jour^ me remit aux mains d'une
Savoyarde 9 lui donna quelque. argent Sç
s'enfuit. La vieille me cacha dans fon ta*
blier , Se me porta dans fon trifte manoir»
Elle me mit fur un châlit, j'y pleurai beau*
coup 8c je m'y endormis.
On ne dort pas toujours. Quoique dans
la plus tendre enfance, il me fallut ga-
gner ma vie Se celle de plufieurs autresi
femmes. On me couvrit des livrées de la
mjifere. Se l'on me mena fur le Pont-
Neuf Il faifoit un froid épouvantable.
On m'étendit fur quelques brins de paille»
^ h SiLVoyarde dçmandoit effrontémenc
Taumône pour moi» qu'elle aifuroic être
fon filsr Je paifoi$ les J9ars dans ce picçqx
François.' |
écat*2 le fuir on me don noie chez elle une
edocacion que je crouvois déjà indigner
de moi^ Ton m'apprenoic à mendier* Gha-«
que fois que je vojrois palier une jolie
femme dans une voiture, je croyois ap«
percevoir mon ancienne Mama.n, & je lui
prodiguois ce nom, que je ne pouvais
donner à mon exécrable duègne. Je rap«
porcois beaucoup à cette marâtre, parce
que j'écois d'une alTez jolie 6gure ^ Si
quand la fcélérace ne jugeoic pas à propos
de fortir, elle me louoit à d'autres mai-»
heareufes dont j'étois auffi le gagne-pain* '
Je languilTois dans cet état. Un jour je
vis une Dame s'avancer, d'un air trifte,4
pied, quoiqu'elle n'eût pas4'air faite à
fnarcbér de cette forte; on ne manqua
pas de me préfenter à îk compaflSon. A
peine l'eus-je envifagée, que je me jettai
^ fon cou en criant. Maman, Je la reccm-
noilTois en effet pour celle que je nom-^
mois ci-devant de ce nom, ^ qu'on me
faifoic etubrafler, quand je logeais dans
cette belle maifon d'où j'avois été enlevé.
Cette D^me recula d'abord en voyant un
peric mifèrable qui vouloir l'embralTer;
inais la fingularité de Taventure l'engagea
à me conddérer : il ne lui fallut qu'un
coiip ^ d'œil poiir me reconnoître. Elle
m'eftlev^ datis fes bra$» Se me baigna de
A z
4 L*AviKTURIHIt
(es larmes, fans plus s'appercevoir de
mon trifte équipage. c« Ah ! s'écria-t-elle,
voilà mon enfant >' ! La vieille coquine
aVrquiva. On prie un fiacre, on retourna
promptemenc à rh6tel, on me dépouilla ,
on me lava, on me parfuma, on me re«
vêtit de jolis petits habits d*or.& de foie^
Je trefTaillois de joie j ma mère étoit en*
cote plus tranfportée que moi, elle m'em«
brafToit, elle enibraflbit tout le monde:
« Ceft lui-même, difoît-elle; voyez
^ A4adame, comme il.eft charmant; tout
»' le monde Tauroit reconnu, même fous
•» fes haillons; il avait un certain air que
w rien, ne pouvoit cacher. » On conve-
noit unanimement de fes remarques; on la
complimentoit ; toute la maifon étoit dans
le cranfport ; tous les appartemens reten-
ciffoient des accens de la joie. Les jeunes
Laquais èmbrafToient les Femmes de cham**
bre; &c les Cochers, fans doute, s'eni*.
vroient avec le Suifle.
Je n*eus pas befoin de pleurer pour me
faire â ce nouvel état. On amenoit pres-
que tous les jours â Thôtel une petite fille
à la mamelle, qu'on me faifoit appeller
ma confine. Se que je careffois du plus
grand cœur du monde. Uenfant me fer-
roit dans (es petits bras, il fembloit que
mes careiTe^ faifoient éclore fon ame ingé*
François; ^$
nae* Notre atcachetnenc exrraordindre &
mutael amufoic beaucoup la maifon, 8c
moi plus que tout le monde.
J*étois heureux , fans y réfléchir , & faaif
m'en douter. Ce bonheur, fi c'en eft un,
ne dura pas long-temps. Maman tomba
malade : elle eut 5 à ce quon difoit, des
accès de fièvre & des tranfports au cer-
veau. Elle me faifoic apporter fouvent far
fon lit pendant fa maladie. Se m'embraf-
foit long-temps chaque fois, en verfanc
beaucoup de larmeSé
Ce fut apparemment dans un de ces
inftants où fon efprit n'étoit pas bien re-^
venu d'un rranfport qui l'avoit égaré,
qu elle me fit faire l'opération que je vais
décrire.
Un jour, après avoir long-temps pleuré
fur moi, elle s'écria dans un accès de ten-
dreffè : » Non, tu ne feras plus expofé au
M danger de perdre ton exiftence, & je
91 te laiiferai des marques inconteftables
3» de ton état >». Alors elle me fit dé-
poailler par Baptiste , domeftique en qui
elle avoic beaucoup de confiance, & Ion
me fit fous l'aiffelle une opération à la-
quelle je ne compris rien. Il falloit qu oh y
marquât quelque chofe, puifqu'ils dirent,
après la cérémonie :i> Cela eft très-*bieo
marqué I». ^
A 3
'4 t'AvENTURIlH
)9 S'il eft malheureux, dit la malade;
I» je ne fuis pas fâchée quil ignore qui
•» il eft ; il ii'ira probablemenc pas regar-
»> der fous fon bras. Que gagneroit il â
9» fe connoîcre ? il n'en feroit que plus
9» malheureux : mais s'il eft dans un érac
n digne de lui y fes gens en lui pallànt
9> fa chemife, pourront découvrir cette
«> marque y & TinAruire de fa naiflance.
» Que n'en ai-je fait autant à fon frerc 9>!
Il étoit fingulier de m'appliquer fiir le
corps des marques pour me faire recon-
noître , & de me les cacher. J'avois plus
befoin, je crois , de les voir étant dans la
mifère, pour qu'elles me procurafTent les
fnoyens d'enfortir, qu'ctam dans la prof-
périté j mais cette idée , avec un air de
iraifdnnement^ fe fèntoit de l'état de la
jmalade.
Je ne fis pas alors toutes ces réflexions,
|e n'en fis aucune \ je m^apperçus à peine
de tout cela: je Tavois parfaitement ou«
bliéy tant j étois alors enfant ! Ce font des
circonftances frappantes qui me lont rap*
pelle depuis y fans quoi je n^y aurois ja-
mais repenfé.
Je vis beaucoup, auprès dti lit de Ma-
man , le grand homme qu on me failoic
appeller mon oncle» & dont j'avois ou-
blié rindigne tour. Elle ne tarda pas à
f A A K^ o I s; ' y
suourir : je ne me rappelle point les cir-
conftances de cette mortj il me fembld
que tout le monde pleara, 6c que je pleur
xaL comme les autres.
Peu de jours après, mon oncle vint
sn arracher des bras de fa petite fille Jiilie
que j'aimois fant^ ÔC m'enleva comme îl
«voit déjà fait 5 fans fe foncier pour cette
ibis de mes cris. Il me rapporta dans une
allée fombre, me rendit à la vieille à la-
quelle il tn'avoit déjà confié, ôc difparut.
La malheureufe me fouetta pour avoir eu
laudace de me laifTer reconnoître, nrte red-
écouvrit de lambeaux, me remena fur le
Poiît-Neuf, & m'obligea d'y faire le me-
me métier que ci- devant. 11 me fallut un
apprentiâage cruel pour m'y raccoutumer.
J'oubliai pouttant bientôt, comme j'avois
déjà fait, mon état brillant, de il me fem-
bla de nouveau que j'étois né dans celui-là.
Les chutes, par la fuite, m'ont été plus
pénibles.
* Cependant cette vie me déplaifoît fort :
je ne voyois qu'avec répugnance l'indigne
taadis de ma marâtre ; un feul objet quel-
quefois l'égayoit à mes yeux; c'croic une
très-jolie Denioifelle, élégante, d'un aflTec
haut ftyle , qui étoît, je croîs, fa fille, Se
qui venoit de temps en temps nous voir,
bien fardée, bien mufquée. Avec fes dia-
A +
s l,*AvENTVRIllt
mans & fa parure, elle écoic d'un éclat
éblouilTant dans ce hideux afyle. J'écois
le feui objet qu elle y voyoit fans dégoût.
Elle s'abaidoic quelquefois jufqu à me faire
f|uelques careifes, qu'elle accompagnoic
toujours de quelque petit préfent, & elle
jne paroidoit un ange. J'ignore quel écoic
£3n état. Ceux qui favent expliquer les
£nigmes du Merture» pourront peuc«être
Je deviner.
Je grandirToîs Se je commençois à de^
Yenir commi(Eonnaire. (Je voudrois avoir
des commencements plus brillants à pré*
fenter aux leâeurs^ mais s'ils ne font pat
élégants, ils feront rapides). J'étois obli-
, gé d'apporter tous les jours mon gain à
ma prétendue mère, qui me bactoit fou*
vent, parce qu'elle le^trouvoit trop mo.-
dique. Un foir que j'étois. couché, je l'en-
tendis caufer avec fon mari. Notez qu'ils
«voient coutume de palfer les nuits à boire
ou à fe battre ; je ne prêtois pas. ordinai-
rement l'oreille à leur converlation ; mais
ce jour-là, comme ils parloient plus bas
qu'à l'ordinaire, ils m'infpirerent la eu-
riofîté d'entendre ce qu'ils difoient; je tic
perdis pas un mot.
» Il efl: sûr qu il ne tardera pas à nous
>» échapper, difoit l'homme. Si nous^ é-
« tions en Italie , nous pourrions tirer ua
François;, 9
» grand parti cîe ce petit Vaurien, car il a
»• des difpofitions pour chanter. >>— « Ec
»> qu'en ferions-nous ? die ù, femme >».
« — Et parbleu, reprit le mari, n'as-ru
» pas vu les Cajlrats de la chapelle du
» Roi? Ils font gros ic gras comme de»
» Chanoines, mais c'eft bien autre chofe
»> en Italie. Si je n'étois pas eftropîé réel-
» lement comme je le luis à préfent « ,
(car il faut remarquer qu'il avoir joué
long-temps Teflropié pour attirer la com-
paflîon; mais que, depuis quelque temps;
de jeunes fous l'avoient mis tout de bon
dans cet état. ) « J'entreprendrois de lé
» mener à Rome : lopération ne coûte
9» pas bien cher, & nous aurions un en-
» fant qui chanteroic comme on ne chante
» point ». J'a vois entendu pailer de cette
opération , & quoique je ne fufTe pas en-
core rout le tort qu elle fait à un homme,
fe craignois fort de la fouffrir, fur-touc
quand j entendois mon prétendu père , qui^
par profefiipn, la faifoit aux chats, dire
qu'il feroit bien capable de me la faire lui-
même, ce Mais, dit ma mère, il nj a pas
» moyen d'aller en Italie, & il nous é-
9> chappera au premier jour. Le petit dr6ié
I) commence à fentir qu'il gagne tout ce
5* qu'il veut j & de fait, il m'apporte toui
» les jours »n fol de plus, pour chaque
A 5
!• t*A VINTURIEH
9» coup de bacon que je lui donne de fur-»
9t croit. Il me vient une idée} ce feroic de
>> l'eftropier^ mais quel membre lui caf-
99 ferons-^ious "? Mon père propofa la
fambe, ma mère y le bras. L'un difoic
qu'avec les jambes je pourrpis m'enfuir^
l'autre qu'avec mes bras je pourrois les
battre. Je craignois qu'ils ne propofafTenc
de me rompre un membre de chaque, for-
te. Ils déduifirenc leurs raifons avec une
chaleur & une brutalité qui dégénérèrent
en une violente batterie. Se tandis qa'iU
difputoient fur le membre qu'ils dévoient
me caflTer, ils en vinrent à fe calTer mu-
tuellement la tète. Je profitai du momenc
de leur querelle pour m'efquiver fans être
apperçu ^ la peur me fît courir de manière
à m' aflurer que j'avois encore des jambes j
Se je crois que fi quelqu'un m'avoit voulu
faifir pour me reccmduire i la maifon, je
lui aurois fait femir que j avois auflî de;s
bras»
Je courus pendant toute la nuit fans
jfavoir où j'allois ; je me trouvai âa point
du jour à Saint Germain-en-Laye^ où je
n'eus pour déjeûner que les couleurs de
l!aurore & le ramijge.des oifeaux.. Ce qui
anfpire un Poëte ne nourrît pas un voyar
geurj. je fus obligé de recourir à h biea?
taifance des^païïaiits ^ ^^ grâce â leurs gér
F R ANC ois; IÎ
néroficés, j'arrivai biencôc à Rouen, où
j*enrrai au fervice d'un Charlatan, qui
venoic d'établir fur U port un théâtre de
planches, pour y vendre fon baume ôc
repréfenter des farces. On me fit jouer des
rôles â ma portée j & l'on trouva que j'a-
vois des diipofîtions, j'étois fèté^ mais je,
le payois bien chen Le bourreau faifoiê
iùr moi les épreuves dé fes remèdes^ il
me fit fouvent des coupures,. pour les fer-
mer avec fon orviétan j il me plongea
quelquefois le bras ou la jambe dans Teaa
bouillante , poui me guérir à fon aiie d^
là brûlure* Un jour il me fit. avaler fur fon
théâtre un poiton déteftable : mon corps,
s enfla, je manquai de périr. Il û^e donna
du contrepoifon de fa façon, qui me fauva
la vie, mais en me faifant ^ouf&ir plus
que le poifon même. On doit fencir qu'un,
pareil genre de -vie m'avoitmis dans le
cas d'avoir pett d'embonpoint. Je ne jpus
refter plus long-temps dans une pareille
maifon: je la quittai, maigre^ &: nu, £c
sûremenr je n'en emportai rien.
Papillon léger , je voltigeai dans diffé*
rents états fur la terre & fur la mêridanf
le premier grade après les matelots fur
les flottes, ^ans le premier après les firn*
pies foldats dans les armées y mouffe oi»
gougeat ^ n'importe, j'étois au premier
A S
11 l'A VIKTUHIBU
échelon de la fortane & de la gloi^. Re«
buté de Neptune & dé Mars, j'entrai à
Strasbourg dans une penfion d'écoliers»
Ancien militaire & marin ^ mais n'ayanc
pas dix ans , j'étois le jouet de ces M e(fieurs«
il leur étoit défendu de faire des niches à
perfonne qu'à moi : c'écoit bien le moins
qu'on leur abandonnât, pour leur divers
tiûTement, un petit malheureux; c'eft aind.
qu'on ofoît me nommer. J'étois donc l'ob-
jet de toutes leurs infolences impunies ;
on me battoit pour tous les enfants ri-
ches, qu'on ménageoit Se qu'on ne vouloîc
pas corriger en perfonne. S'ils avoient fait,
quelque fottife, on difoit : «cCeft Gré-
» goirë qui a fait cela ou qui en eft la
99 caufe >> j & Ion m'înfligeoit une cruelle
correAion fans plus d'examen.
J'étois un peu particulièrement aimé
d'un certain d'OrnevilJe , enfant gâté ,
que fa mère retira de la penfiûn \ elle me
prit chez elle avec lui. Il étoit cruel , &
me faifoit beaucoup foufFrir, quoiqu'il
m'aimât â fa mode. Quand il avoit faic
des iiennes , on me fouettoit devant lui
pour le punir, parce qu'il paroiffoit y être
fenfible. Le bourreau, exprès pour qu'on
me fouettât plus fouvent, faifoit une
infinités de méchancetés, & feignoit d'ê-
tre extraordinairement touché de mon
F R. A M Ç O I s; ff
fopplîce. Il harloîc plus fort qae moî
pendant mon exécution ^ on le croyoic
bien pénétré , Se Ton me trouvoit bien^
heureux d'être aimé à. ce point d'un pecic
Seigneur.
La fœur de ce mauvais iujet, grande
Dtmoifelle, tour-à-fait jolie , me plaignoic
& me goûcoit alTez. Elle avoit pour mol
une force de confidération ^ & me regar-
doit comme au-deffus de mon âge & de
mon état. Elle difoit quelquefois: ce Cec
» enfant deviendra un homme & fe dif<-
n tinguera». Quand iln*/ avoit perfonr
ne y je mangeois avec elle Se fon frere«
Cela me donnoit une certaine dignité dans
cetce maifon, & je commencois à deve-
nir quelque .chofe : mais les épines Tem-
portoient fur les irofes y 8c je quittai cec hor
norable & pénible afyle.
Je courus de nouveau les avenmres;
toujours réduit a la plus modique fubfif-
tance. Un jour, excénué de laffitude & de
befoin, je paflbis dans un village, proche
du château d'un Seigneur qui venoit i
toute bride. La néceffité, par qui tout eft
permis , me força de monter à fa portière
pour lui demander des fecours, en rour
gilTant de cette humiliation. Je tombai i
]a renverfe. Le caroflfe me patTa fur une
jambe, qui, heoreufement, ne fut que
14 X' A YBNTURIBlt
fcoilCée. Le Seigneur » qui écorc un grand
homme fec , ^'apperçuc de mon ^ccidelit ;
il entra dans une épouvantable colère »
contre fon cocher : «c Coquin ! dit il , je
f> te ferai pendre! S'il meurt, je le ferai
H enterrer â tes dépens '>. Il vouloit déf-
cendre pour lui pa(fer fon épée au tra-
vers du corps. Pendant fa boutade j*étois
couché par terre* Je fouflfrois ; mais je di-
fois en moi*mènie : •< Sans doute il me
9V traitera bien, putfqu*il paroît fi outré de
9> mon malheur ». Cependant il fémbtoic
difpofé à partit fans fonger i tnôu Le Cu-
ïé , qui le trouva là y prie la liberté d*ap«
procher de ù, voiture y pour lui demander
ce qu'il vouloit ordonner à l'égard de ce
petit malheureux.
<c Moi! dit l'homme fec Se dur, que
d» voulez-vous que je faflfe d'^un eflropié ?
3i 11 ne peut pas marcher. » — « v'^*.
99 pour cela, Monfieur, répondit le Cu-
» ré, que vous êtes obligé en confcience
sf de le faire guérir , ôc de le dédbmma-
99 ger enfuire par quelque génétofité. >fT«'
c< Comment, dit-il? Qui m'a donné ce
» petit vagabond? que vient-il faire ici?
9»'. pourquoi cherche-t-il fon malheur? cela
» ne devrôit-il pas être chez fon père?
»' Mais c'èft un frippon qui vouloit peut-*;.
99 ttre nfie voler» Tu es bienheureux, petic
François* iy
• coquin, d'avoir* la jambe caiTée; fans
» cela je te ferois enfermer à Bicêtre >»•
« — Mais cependant » Moniieur^ reprit
9 le Curé, on ne peut pas le laifTer mourir
9 fans fecours. Il faut avoir pitié de foa
f» femblable. »>— « Son femblable eft bon*
9 là y repartit le Seigneur >» ; puis , après
avoir rêvé , il dit d'un air touche ; ce il y a un
» Hôpital à deux lieues d'ici , qu'il y aille ;
» |e coniens qùll s'autôrife de mon nom »>»
ce .— Mais il ne peut pas marcher, lui re*<*
5» préfenta le Padeur.»»— ccOh! qu'il £%
% traîne, répartit vivement le riche împi-^
» toyable, en ordonnant de fouetter »>.
Il y avoit la un Chirurgien Allemand
qui panfa ma plaie» Il voulpit me queA»
tionner, mais il avoit peine à s'exprimet
en François^ je lui répondis en Latin ; j'en
avois un peu appris dans ma penfion de
Strasbourg; il me parla dans cette lan*
gue , & parut furpri^ de Tufage que j'eit
taXîoxs. Le Curé s'en intérefFa davantage
i moi y & me fit tranfporter chez lui. Jà
répandis à toutes fer queftions d'une m»i
niere qui lui plut. L'honnêteté fe peignoit
fur fon vifage , & fes cheveux blancs fem«
bloient lai donner plus de dignité* Il
trouva que Je m'expnmois d'un ton biedt
au-deffus de mon écaté Je lui nicontâi
quelqaes'iines de mu aventures qui IV
muferenc. Je ne lui parlai point de la belle
Dame chez laquelle j'avois vécu dans ma
plus tendre enfance j parce que je ne pen-
fois plus â cela. On verra par la fuite les
circonftances qui m ont rappelle ce trait.
Xe Curé me fit guérir chez lui, ce qui lui
donna le temps de me connoître. Il ipe
prit en afFeâion, & quand je fus rétabli ,
]1 ne fut plus queftion de me laifTer partir»
Ce Prêtre bienfaifant devint mon père ;
il cultiva mon éducation, me perfeâionna
dans le Latin, m'apprit le plam-chant, 6c
il étoit charmé de la manière brillante doiir
fes leçons fruâifioient.
Le Baron de Noirville (c'efl: le nom de
tet odieux Seigneur) piqué de voir cet
honnête Eccléuaftique plus généreux que
lui^ ne tarda pas à répandre que )'étoi$
«m fruit de débauche que le Pafteur avoic
eu d'une prétendue nièce, & quil avoic
£ûc élever aux Enfants-Trouvés. Ce bruit
s'accréditant, malgré les mœurs du Curé ,
le Seigneur en prit droit de lui fufciter
mille tracalTeries. Le bon Prêtre manqua
de perdre fon bénéfice. li s*en attacha da-
vantage à moi 'j je lui étois d'autant plus
cher, que je lui coûtois davantage; ôc il
faut avouer que» de mon côté» je lui éeois
bien tendrement attaché.
U eut un jour querelle avec le mauvais
F R A N Ç O I S« 17
Baron, qui lui die d'un ton de reproche :
«« Vous avez en une nièce ? » — « Et vous
93 un neveu , répondit! I , on fait les bruits
» qui ont couru ». Le Baron rougit, pâlît
& jura qu'il ne lui pardonneroir jamais. Je
n'ai compris ce dilcours que plufîeurs an-
nées après.
*La première fois que je pus aller â TÉ-
Îjlife, j'y vis l'indigne Seigneur qui me
ança le regard le plus fîniftre. Je crus lui
trouver de la refTemblance avec quelqu'un
que j'avois vu je ne sais où. Je lui ren-
dis la moue qu'il me fit, & je le haïs au«
tant que j'étois capable de haïr.
Mais il y avoit auprès de lui un jeune
objet qui fit fortir de mon cœur toute
e(pece de haine, pour le remplir d'un
fentiment plus tendre. Cétoit une jeune
Demoifelle de fixa fept ans, belle comme
un Ange ou une 'Déefle : de grands yeux
noirs, une petite bouche, un teint de |is
& de rofes, des cheveux d'un châtain clair ^
«me caille fvelte, un air de tendreffe &
d'enjouement > un je ne fais quoi qui n'é*
toit qu'à elle; cous ces avantages en fai«
ibienc déjà une personne adorable. Elle
avoit tout ce qu'il falloic pour me plaire»
Il fembloitque fon image s'ajuftoit natu-
xeltemenc dans mon cceur, & cadtoic
libelle -même avec tous mes feutimentSt
ao L*AVEMTURIER
les vieilles chanfons : celle-ct lui platj;
parce qa elle écoic en ftyle ancien , quoique
faite par un Moderne. Il lui fie chanter
fouvenc les coupleis qu'elle favoit, regret-
tant qu'elle n'en eût paTappris plus long.
La petite perfonne, qui favoit déjà tout»
feignit d'ignorer le refte, avouant que c'é*
toit à moi qu'elle avoir entendu chanter ia
Romance, afin d engager le bourru à me
faire venir pour la lui apprendre. La rufe
lui réuffit^ il me fit ordonner de venir eiir
feigner cette chanfon à fa fille y il n'avoic
point d ordres â me donner ; mais je ny
regardai pas de fi pi es. J'j volai , je chan-
tai, je m'accompagnai fur le clavecin; car »
avec des difpofitions, j'avois encore acquis
ce calent à Strasbourg , auprès de Made-
moifelle d*Orneville. Julie me pria de lut
donner des leçons de cet inftrumenrè Le
père y confentic , cela lui épargnoit les
frais d'un maître. L'enfant proficoir fous
ma direâion \ le hibou ne me donna ja-
mais rien , me croyant trop payé , fans
douce ) pat l'honneur de paroître dans fou
appartement : je l'étois plus qu'il ne pen*
foie. Jeparcageois régulièrement, avec qia
petite maîcceflTe, fon déjeûner 8c fon goû«
ter, &j'obtenois mille petites faveurs, dont
le détail pourroit fembler puérile , a moins
^u on ne fût aufli fenfible que moi.
François. zi^
Jevoyois dans cette maifon, avec un
plâifir fingulier, un tableau qui repréfen«
toit une Dame dont h figure écoit gra-i^
cieafe & refpeâable. On m'alTufoic <]ue
cetoit le portrait de la fœur du Baron de
Noirvilie, qui étoicitiorte à la fleur de £ot%
âge, fans laifler d'enfants; elle navoic en
que deux jumeaux, ôc tous deux paflbient
pour être morts prefqu'au berceau. J'avoîi
autant de peine à croire que ce hideux
homme fut le frère de cette aimable Da-
me , que le oere de ma belle Julie.
Ceft ainU que j^ paCai trois ans dans
les plaiârs de i amour naiflfant , dans 1 âge
de rillùfion; lifânt des romans, fervant
la meffe , enfeignant le Latin , donnant
des leçons de clavecin 8c de tant d'autres
chofes à mon a4orable écoliere.
J entroisdans Tadolefcence; Se mes de<«
iîrs, long-temps confus, fe développoienc
de jour en jour. La petite Julie, quoique
plus jeune, que moi àç deux ou trois ans ,
paroiiroic les partager. Nous nous faisions
toutes les carefTes qui peuvent être inno«
centes, & je commençois â defirer au^delil*
Ma maftreâe ne me lailToit appercevoic
aucune inégalité entre nos conditions;
elle ne paroiflfoit pa^ même en foupçon«
fier aucune ; mais je la fentois bien^ moi;
Moa Curé vouloïc ^ue je m'çtigagèailè
]i4 L*AtkBKTURIlR
plus hauc, le mépris le pias marqué, fe
peignirent fur Top vtfage; il me fallut
une heure de. prières» de pleurs, de gé*
nuflexions, pour obtenir quelle me dé-
clarât le crime qu'elle avoir à me repro-
cher : dès que /e le fus, f avouai tout, avec
«ne ingénuité qui me valut ma grâce.
Que le moment de notri^ réconciliation
fut doux ! Jamais , Je crois, elle ne m'avoic
tant aimé. £lle s'efForçoit par un redou-
blement de careiTes, de me faire oublier
les querelles prefque injuftes qu'elle nVa-
voit faites. Nous étions abfoibés dans un
torrent de délices. J'étois aux pieds de
Julie, & je baifois une de fes mains avec
jtranfport. Tout-à'coup jefens fondre fur
moi un orage de coups; |e me repourne*
c*étoit le Baron de Noirville qui me traî-
toir ainfi. Jamais monftre ne me parui: fi
hideux , & ne le fiic , je 'crois tant que
cet homme déjà û kid , plein de venin 6c
d'un feu fombre, Tétoit dans ce moment.
La malheureufe Catau étoit atlée fe jet-
ter à fes pieds » f implorant comme Seî-
gjieut du village , afin qu'il me forçat de
Pépoufer, & de renoncer à fa fille. Qu'on
jjUge de la fureur du fier Se cruel Baron»
Il vola dans l'appartement de Julie; heu-
reufement il étoit fans armes; je n'étois
Accablé ^ue de fes poings & de ké pieds.
Il
François: tf
îlftappoit, il appelloû: fe procurai i ù/
fille, en le retenant, le temps de 5'enfaic
àms fon apparteoiênt , & de s'y enfermer.»
Alors je m'efquivai ; je me fauvai chez le
Curé; j y tfouvai le même vacarme. Ca-
taa avoit fonné le tocfin ^ elle avoir ré-
vélé fa prétendue féduâion ; le Pafteur
écoit furieux^ je tombai de Charybde en
Scylla.
Le Baron vint lui-même chez le Curé
faire des plaintes violences fur mon
compte :k C'cft un malheureux, difoitil,
» qu'il faut chaflerdu pays. » Le Pafteur en
convint, & me donna mon congé. C'eff:
la feule fois que je Tai vu de l'avis du
Seigneur. Catau le repeni;oit de l'orage
qa elle avoit excité : elle vouloir me faire
perdre ma maitrefle; mais non me perdre
elle-mêrne. On ne (bngeoir point à me
h faire époufec. Je me trouvai replongé
dans mon néant, chaflfé dans l'univers ^
il 7 ayant pas un afyle. Je pardonnai dans
mon cœur au Curé} je maudis le Baron ^
je rebutai les excufes de Catau. Avant de
partir je voulois prendre congé de ma
maûreflè, & cueillir un innocent baifer^
pour dernier gage d'un amour réciproque,
il me fut aifé de pénétrer au Château , où
tout le monde m'aimoit. J y vis ma Julie ;
la crainte d'être découverts fit que nous
Xomc L B
I
x6 t*AviKTuarEit
nous enfermâmes » noas pleurâmes en«
Semble » nous nous fîmes nos adieux :
quels adieux ! quels ferments ! ». • J'eus
la force de la quitter ^ 6c je partis eu
llence»
fm du j>rcmUr Uvrti
F H A N Ç O I 's. If
L'AVENTURIER
FRANÇOIS,
LIVRE SECOND.
v-i H A s s É du Paradis Terfaftre , pour
avoir goûté du fruit de l'aibre qu'on
appelle la fcience du bien & du mal , je
partis avec deux cheniifes dans mes po-
ches y Se douze francs dans mon gouf-
fec, que le Curé ccnipatiffant m'avoic
donnés^ quoiqu'irricé. J'avois la larme
à l'œil; car, comment quitter autrement
cet honnête homme & le féjour de ma
MaîtnslTe? Tout le canton étoit ademblc
â la porte: mon air larmoyant me fît
i>afouer.
Je me vis railler d'une façon très-fan^
glante par les beaux efprits du village.
L'un diibit: c< Voyez M. TÂbbé qui fe
jt fait chaffer de chez un bon Curé , pour
» avoir cajolé fa fervant^. »— « Et il
» neft pas content de cela difoit Tautte^
I» il lui faut encore la fille du Seigneur
I» pour ramufer. »» — ci £t parle » mon
iS L*AV1NTURIER
» ami , difoic un rroifieme , peut-être eft-il
» bien de condition à cela. Qui eft-ce qui
9> peut le nier puifqu on ne connoit ni
m fon père ni fa mece ? Place à Mon£eur »
9> c*eft un enfant du grand chemin, ref-
9> peâezrle fur fes terres. » Dans la cic-
conftance où j*ccois, qu'on juge fi ces pro-
pos dévoient augmenter ma belle, hu-
meur. J'avançois toujours en frémiffaiit,
& en croifant mes bras pour retenir mes
coups. J'étois déjà hors du village , quand
l'apperçus parmi les clabaudeurs, un mal^
heureux dénonciateur, qui^ par fes rapports
xnalfaifants , avoir contribué à ma dif*
grâce. Je fonds fur lui comme un éclair ,
f e Je terraffe , je le foule aux pieds. Tout
le village tombe fur moi : je donne cent
copps , j'en reçois mille ( le Roi d'Ithaque
fe bât dans l'OdiflTée contre un mendiant,
qu'on me pardonne un combat moins hu«
tniliant): on me traîne par les cheveux, on
me déchire mes habits \ cent chiens aboient
contre nous ; plufieurs mâtins fe mêlent
aux combattants; force féaux d'eau plea«-
vent fur nous. Tout-àcoup nousentendons
claquer de grands fouets qui nous tombent
fur les épaules: c'étoit une libéralité des
gens du Seigneur , q^i paflbient en cou*
tant la pofte. Ils féparent les athlètes , qui
«'échappent: j'en retiens un par les cher
V K A 1t9 i; O î si 1^
veux 'y le malheureux me demande patdoA
â genoux. Alors un carofle pafle : ma Maî-
trefleécoic dedans avec fon père, elle me
lance un regard qui annonce ion admira-
tion de mon air vainqueur , fa compaffioti
de mon iriftc étar , & fon regret de me
perdre. Le Baron me crie : •« Gueux, je te
w ferai pendre « , & s'envoie. Je m'élance
après le carofle qui fuie la route de Paris.
ce Que va faire de fa fille ce malheureux ?
»> difbis*je en moi-même. ^ Je cours tant
que je puis , enfin je tombe de laflituâe.
Me voilà feul au milieu d'un grand che*
min , il eft tard, le foleil eft couché , je
fuis tout trempé de fueur, d'eau froide
& même de fang j les yeux pochés, les
membres moulus » le corps harafle: mes
habits font en lambeaux, &, pour com^*
ble de malheur , je n'ai pas un foi dan$
ma poche ^ j'ai perdu mes douze livres dans
le mouvement de la bataille.
Je commençons à me refroidir Se i
grelotter. A la faveur du clair de lune , je
vois venir un homme maigre, qui avoit
un violon pendu â fa boutonnière, & une
femme digne de lui , qui portoit des
papiers devant elle dans une poche.
L'homme avoit la voix cafl(ée , la femme
l'avoit enrouée* Ils paroiflbient me crain-
dre & m evicçr y je m'acofte d'eux 6c les
B 3
30 L* A V INT UR I ER
rafTure. Nous cheminons enfemble. Nocif
entrevoyons, quelque temps après, une
figure de grand grenadier qui vient nous
regarder fièrement fous le née. Mes com-
pagnons tremblent, je fais bonne conte-
nance. Le Soldat s'écarte Se marche i,
quelque diftance de nous, u Chantez un
9» peu , me dit la femme , afin qa il ne
» croie pas que nous avons peur de lai.
» Mon mari ne le peut , car il a la voix
» éteinte , & moi je n'ofe. 9> Je n'avois
guère envie de chanter ; mais j'étois' fans
argent; le befoin rend fouple ; je renforce
ma voix , 5c je chante auffi fort qu auroic
pu. faire le grenadier lui-même : le mari
m'embraflTe avec tranfport. « Vraimenc ,
M mon cher ami , dit-il, vous avez une
n belle voix: favez-vous jouer du vio-
» Ion ? 35 Je lui réponds. que j'en foue uit
peu; il me détache fon inftrument décré-^
pir , & je racle. La femme me faute aa
.cou et Vraiment, me dit-elle, vous jouez
» aufli bien que mon mari; vous chantez
» de même ; continuez. » Je chante de |e
racle, ce Mais , répond l'homme , j*ai une
n vafte Encyclopédie dechanfons, ôc fe
>» ne me rappelle pas d'avoir jamais ea-
» tendu celle que vous chantez: elle eft
i> pourtant admirable. Savez* vous qui Ta
I» faite ? »^~c« Ceft moi , lui dis* je. •»
F* R A K f O I Se 31
Alors, tous deux raVis en exrafe^ m'em«-
braflènc de concert» Se m*empeftent de leut
haleine infeâée d'eau->de-vie. c< Vousècei
» un Phénix, s'écrierent-ils. Qam ! chan»
•' ter les chanfons , les jouer & les con>*
» pofer ! Oh ! vous ctes notre homme! ^
Nous pourfuivons notre chemin , moi aa
milieu d'eux, chantant » Jouant du violon^
me traînant comme je peux.
Nous arrivâmes ainfi à une auberge. « U
a» faut que vous foupiez avec nous , me die
» l'affeâueux couple. »— a Je ne le pnis.^
» leur répondis'je, car je n'ai pas le fol. o
« — Nous en avons pour vous , repri-
#1 tent-ils. » Je nerae fis pastifier lorcille.
Nous foupons: ils m'accablent de caref-
fes , Se me regardent avec étonnemenr.
ce Mats qui êtes vous? me dirent-ils enfin.
3> Comment un jeune homme qui a un
» fi grand talent fe trouve- t-il réduit à
» une fi trifte fituation? >» Je leur raconte
une partie de mon hifloire. «c Sauveur!
9» s'écrioit la femme compatifiante, avec
-» fa voix ejgrouée. a» — ce Ventrebleu !
» où étois-je ? difoit l'homme courageux
»9 avec fa voix caflée. «»
Enfin 9 je crus devoir leur montrer au(C
de la curiofité fur leur compte: « Et qui
M êres-vous à votre tour ? leur dis-|e. »
Le mari repond , d'un air enthoufiafte ôc
B 4
^X l' A ▼ 1 K T V R I E X
comme croyant m'apprendre qaelqiie
cbofe d*extcaordinaire. ce Je fuis le fa*
» meux Sans-Chair. »» Je vis , à fes joues
creufes^ qu'il méricoic bien fon nom, mais
je n*avois jamais entendu .parler du fa-* .
jneux Sans-Chair. Je leur demandai ce
qu'ils faifoîenr. « Nous fommes Mar-
31 chands , pour vous fervir ^ me répon«
m dirent' ils. s»— ce Et de quelle marchau-
» dife? repris- je.» — « Dechanfons^ me
» répliquerent-ils. » Je leur demandai
encore s'ils les débîtoient eux-mêmes. Ils
me répondirent qu'oui, & je jugeai de
leur débit, en considérant leur mine dé-
charnée 69 leur voix délabrée, ce Nous ga-
99 gnons quelque choie , reprit la femme,
n ScCi mon mari pouvoir me féconder, je
»i voudrois, avant quinze jours, chanter
a en carodè dans les rues de Paris. Nous
3> avons une provifion de chanfons excel»
» lentes, que nous a faites mon coufîn
M Grêlée, qui a été , s'il vous plaît, pen-
ap dant deux ans , maître Domeftique chez
» un Prêtre eccléfiaftique , qui favoit le
» latin comme fon bréviaire : mais mon
)> mari a perdu la voix , pour avoir chanté
99 pendant deux ans fur le port de Mar«
.9> feille, où tous les Galériens, s'il vous?
.9» plaît , achetûient de nos chanfons à deux
» liards la feuille, qu'ils payoient comme
F R A M Ç O I $. i)
^ dés Princes. Cela fait que nous aurions
») befoin d*un compagnon qui pût nous
» aider , & qui feroit rraité ni plus ni
ai moins bien que nous, & qui mangeroic
m à notre cable, toutes les fois que nous
» mangerions à table; Se je crois. Dieu
>• me pardonne, que nous ne pouvons
•» pas faire un choix meilleur que votre
» per£)nne j car vous me paroiffez un gar-
»> çon bien élevé , qui a étudié dans
ji un Collège 9 & qui eii bien favant &
•> bien digne d'exercer notre profeflion ^
» & de s'y faire honneur. « — «Allons,
» mon ami , me dit Thomme , vous êres^
» des nôtres, & d amis à amis il n'y a que
9 la main. Quoi! vous paroiilez rêver?
» Eft-ce que notre propofition ne vous.
9» plaît pas? Et que diable voulez-vous
» faire daiès Paris avec les morceaux de
9» votre habit noir. Se vos douze francs que
» vous avez perdus ? Quand vous auriez
» autant de fcience dans votre tête» qu il
99 y en a dans toutes nos chaufons , (i vous
» avez l'air miférable, vous ne tronve-
99 rez pas un écu de votre carcaflTeron
19 vous prendra pour un coquin , & vous
99 ferez obligé de le devenir. >9
, Ces réflexions trop vraies me déci-
dèrent malgré ma répugnance pour cet
itiu M Allons ^ c'eft fait » reprit M. Sans*
B 5
34 I-'A VENTURIER
» Chair y nous en boirons ane bouteille
M de plus; ma femme vous raccommo*»
» dera elle-même votre habit: morbleu!
9» & du fil & du vin! yy Je me laifTai fub^
|uguer. La femme rapetaflfà y le mieux
qu'elle put , mon habit noir , avec du fil
blanc. Le lendemain matin, elle me noua
elle-même mes cheveux courts avec une
de fes jarretières , laiflànt pour cela traî-
ner un de fes bas. Je retrouflfai mon cha«-»
peau d*Abbé avec des épingles ; je le mis
lur 1 oreille, ôc me voilà dans Paris, chan-
tant des chanfons pour gagner ma vie*
( Quel rôle pour un amant de Julie! )
J'en compolai bientôt, moi-même, une
qui eut beaucoup de fuccès , Se nous
valut aflez d'argent. Nous revenions le
foir à la maifon , le gofier fort fec ; mais
nous avions de quoi Tarrofèr^Je ne tar-
dai pas à m'acheter un habit à la friperie.
Je rougilfois beaucoup de mon état; je le-
quittai bientôt. Un jour , tandis que j'étois
en fonftion, j'apperçus, de loin, le père de
Julie. Je ne pus foutenir ce rôle devant
lui; je plantai là mes camarades au milieii'
d'un couplet, & je m'enfuis à toutes*
' »ambes.
Transfuge des Troubadours, je me ré-
fugiai dans une auberge. J'avois quel-
que argent , Se ce fut la première fois de
î
François. 15
ma vie que j'eus de quoi payer dans unà
auberge. J y trouvai des Ahbésfurlepave^
qui cherchoienc boudque, c'eft-à-dire
uî , étant dévoués au fervice des Maîtres
le penfion , actendoienc qu*il y eue pour
eux quelque place vacante. Jef Gs comme
eux j j'allai j)orter tin écu au Clerc de ces
refpeâables Maîtres, & au bout de quel-
ques jours, j'obtiens une place de garçoA
précepteur, â vingt écus de gages par an,
chez M. Pefant , Maître de Penfion. Ce-
toit, depuis quelques années, un éche-
lon de monté pour moi, puifque j*avoi$
été ci-devant domeftique à Strasbourg ,
dans une maifon de cette efpece. Ce mé-^-
tier mennuyoit, parce que j'étois tour-
menté par l'amour j &: que la grammaire »
dont je donnois des leçons, n'étoit pa^
une diftraâion fufEfante pour m'empê*^
cher de penfer à ma chère Julie. Je peftoi$
beaucoup fur-tout de n'avoir pas le telnps
de la chercher. Cependant je faifois mon
devoir j jeptaifois au Maître, qui me re-
gardoit comme un grand fujet, à la Mai-
treife , qui me trouvait aflez bien fait, à là
fervante même à qui je femblois dont
& appétiffann C'eft toujours quetqqe
chofe.
Je ne tardai pas à (aire une conquête.
La mère d'un aes enfants de la pènfîon
B 6
femme de i^^^g» ^(lez jeune 8c aflèz jolie i
.vint voir fon bis. Le Maître lui vanta mes
foins pour cette élevé. Elle me regarda avec
une diftraâion afFeâée , & une attention
réelle. Quelques jours après , elle envoya
chercher fon fils pour dîner , & fit dire
qu'elle trouvoit bon qu'il fût amené par
moi. Je mis un habit tout neuf, un petic
manteau, un rabat, le tout fort propre;
& me voilà un Abbé d'alTez bonne mine.
AI adame me reçut avec un léger fourire
Se une révérence imperceptible; elle fem-»
bloit ne pas m'honorer d'une grande ar«
tention , mais elle me faifoir mille quèf^
tions qui en marquoient beaucoup. Elle
fie parut pas plus mécontente de ma con-
verlation que de ma figure j & elle com-
itnençoit à me parler d'un air aflèz parti*
culier, quand on vint annoncer qu'on
avoir fervi. Elle prit librement mon bras;
& voilà Grégoire à la table de gens de
diftinâion. Mais quoi! je fuis aimé d^une
iille dont la condition vaut bien celle
du maître de cetre maifon , ôc peut-être
snème ta Dame du logis me veut*elle auflS
plus de bien qu'elle n'en laifle voir!
Cétoit un dîner de famille; nous étions
xinq^ à table : à la première place fiégeoit le
snari brutal, dégoûtant, qui juftifioit, en
«quelque forte^ Tair peu fidèle de fa femmes
F H A N Ç O I I. 3f
II m'avoit laide faire, en entrant, trois ou
quatre profondes falutations , fans être
tenté de me rendre le moindre coup de
tète. Il avoit , auprès de lui » fon digne fils
êc fa petite fille, qu'on avoit fait venir du
couvent pour dîner avec fon frète. La
converfation fe noua , le caquet des en^
fants prit l'eflor. La petite Demoifelle
parla mtrépidement de fon couvent , 3c
ibr-rout de fa coufine , qu'elle difoit être
plongée toujours dans le plus grai^ cha-
grin: «c Elle foupire, àifoît-elle, comme
a> une amoureufij ( }e Soupirai auffi. Se
» la Dame le remarqua ) ; elle refufe toute
n compagnie ^ c'eft ce qui Ta empêchée
3» de venir dîner avec nous. »
On parla beaucçup fur le compte de
cette confine, qu'enfin l'on nomma Ju--
lie, nom qui m'intérelfa. Je hafardai quel-*
ques queftions. La Dame, qui me parloic
beaucoup, entra avec moi dans les dé-
tails fuivants. « C'eft, me dit-elle, une
?» très- jolie fille , que fa nailTance , fa for-
s» tune &■ fon mérite mettent dans le ca$
a» de prétendre aux plus hauts partis ^ mais
9» admirez la foiblefiè de t^efprit humain.
n Nous VOUS révélons , fous le fceau du
» fecret, cette turpitude de notre famille»
n Elle s'eft amourachée, dans fon villa-
^ ge, d'un malheureux, d'un gredin rar
{
'5* L* A V H H t 0 R r E R
» mafTé far le grand chemin , qae nous
9» cherchons pour le faire enfermer : nou^
m avons obtenu pour cela ^ une lettre de
n cachet. Figurez- vous que fon père a fur-
9> . pris ce malheureux â fes genoux » 6c
n qu'elle l'y fouffroit. »> Pendant ce récit »
je rougiflbis , je pâlifTois. Le mari , qui
n*avoit pas daigné jufques-Ià jetter les yeux
fur moi, remarqua mon trouble. «cSeriez-
9 vous par hafard , me dit-il , ce gredin
m que nous voulonj faire enfermer ? Vous
i> re({èmblez aflez au portrait qu'on tn'en
» a fait. >• Je ne pus m'empêcher de rou-
gir & de pâlir doublement. « Va, dit-il
a» à fon domeftique, cours appeller le Ba^
» ron de Noirville. » A ce nom je n'y puis
plus tenir j je me levé pour m'efquiver.
« Gueux ! s'écrie le mari brutal, en me jec-
» tant fon ailiette au dos , at tête ! arrête ! i»
On veut me fauter au collet; je terraflTe deux
domeftiques , je renverfe le buffet Se les
cryftaux j j*ai le bonheur de fortir viâo-
rieux, & je cours a toutes jambes. Heureu*
fement, nous étions dans les jours les plus
courts; la nuit déjà épaiffe htvorîfa moti
cvaiion. Je peftois en fecret contre mon
étoile, qui me faifoit perdre une heu«
reufe occafion de revoir ma Julie ; car on
parloir déjà de retirer l'enfant de la pen-
lîon , & de m'engager pour fon précep^
François. ^9
tear. J*anrois été chez les parents de ma
mai trèfle i je l'y autoîs vue venir dîner;
j 7 aarois dîné avec elle. Qui fait? j'auroîs
pu l'aller voir peut-être dans fon couvenr.
Héks! je navois pu apprendre » même dé
la bavarde petite fille , où étoit ce cou-
vent!
Il n'y avoit plus moyen de fouger à ref^
ter chez M. Pefant; mais je voulois avcMr
mes hardes, ne polTédant que cela au
monde* Je vole â la penfion; je demande
mon compte. Le Maître ^ de fon air lourd ,
me prie de lui dire ce qui a pu me cho-
quer chez lui ; & madame Pefant , & Su-
fon , Se tout le monde fe joint à lui.
•I Bientôt vous faurez tout, leur dis-je;
n mais il faut que je parte. » £n moins
d'un demi-quart-d'heure mon paquet fut
fait , Se mon compte fini. Grâces aux à-»
comptes qu'on m'avoit avancés, je n'avois
plus rien â recevoir. Je fouhaitai le bon-
loir à M. Pefant, donnai un baifer à fa,
femme, â fa fervante Se i quelques marw
mots: je pris mon paquet fous mon bras,;
il n'étoit pas bien lourd j Se me voi|à^
parti.
Jctrours tant que je peux. J'arrive bien*
r&t près de la Grève ^ il y avoit une grande
foule, parce qu'^n menoit un malheureux
ilsL roue. Je me ttouveçngagé, ^nalgté
5^0 t*A VBKTVRIIK
moi, dans la mukicade. On m 7 vole mdK
paquet ; je ne puis découvrir le voleur : je
Qonne des coups de poing âmes voifins»
que je foupçonne de Tècre : on me les rend.
Je ne veux pas être arrêté dans la circonf-
tance où je luis. Me voilà fans un fou, fans
une chemife ; & , pour comble de maU
beur, javois enveloppé .mon habit neuf
dans \fi paquet.
AinH jperdu dans le milieu de Paris » ea
danger d y être arrêté, je defirois prefque
ce malheur pour avoir au moins ma fub*
£ftance. Je foupirois encore d'amour plus
que de douleur j car ce fentiment furna-
geçit, chez moi, fur tous les autres. Jar-
4>encois toute la ville , où je n avois pas un
nid pour me repofer ; la fatigue augmen-
toit , chez moi , le befoin de réparer mes
forces; au milieu des richeffes de la Capi-
tale, cruellement râ/zra/zy?, je ne pouvois
jouir que de lair: on ne vit pas de cela»
Privé des moyens de vivre, il me vint en
{>enfée de mourir ; mais je n'ai jamais goûté
a philefophie du Suicide.' Il y avoit un
moyen àflez Hmple de trouver la morr^
c'étoit de voler j par là je fatisfaifois au
befoin de manger qui me preflbit, 6c
f obtenois la mort , dont on n eft pas fort
avare à l'égard des petits voleurs j mais il
ne me vint pas même dans l'idée de la
chercher de cette manière.
François. 49
Je paflai deux jours dans cette rigoii-
xeufe abftinence > Se j'avoue que le troi*
£eme je me traînois afTez nonchalam-*
ment. J'étoîs dans ce piteux état, quand
je rencontrai une bagarre qui m'arrêta
fans m'tmpatienter , car je n'étois pas
prelTé de courir. Je m'aflis fur une borne ,
devant un carofTe que le mcme obftacle
retenoit. Il y avoir, dedans , une jeuoe De«
moifelle aflez jolie, & une Dame aiTez
fraîche qui paroifToit fa mère. Je ne leis
confidérois point j j avois bien autre chofe
en tète. Cependant mes yeux diftraits é-
roient fixés fur elles, parce qu'elles fe
trouvoient-là. Elles furent long- tetnps
elles-mêmes fans laiflèr tomber leur vue
fur moi. Tout-à-coup la mère m'apperçut ;
elle parut frappée. « Ah ! le voiU^ dit-elle
» avec tranfport ! » Sa fille trellaille com-
me elle , & s'écrie : ^ Ceft lui-même. >•
Elles s'efforcent toutes d'eux d'ouvrir la
portière pour s'élancer fur moi. Dans ce
moment la bagarre ceffe , le caroflfe le$
emporte. Elle s'écrient: nrr^r^! elles me
tendent Its bras^ & moi je refte immobile.
Le cocher arrête ^ on leur ouvre, elles s'é«
lancenc fur moi. Elles me ferrent dan^
leurs bras, me mouillent de leurs larmes ;
& les exclaications de tendreflfe , 9c les re-
proches Se les queftions de leurs voix Cufr
(
41 l'A yiKTURXBH .^
foquées fe confondent enfeinble. J'^ois
muet entre leurs bras, & je fentois à peine
ma faim , tant j'étois furpris. Enfin , je
compris à travers le dcfordre de leurs
«xpreflîons, que la mcre me prenoit pour
fon fils, & la fille pour fon frère; qu'elles
étoient charmées de me voir , & furprifès
de me trouver dans cet état; quelles me
reprochoient de les. avoir quittées; &
qu'elles étoîent'glacées de ma froideur,
dont elles s'apperçurent enfin. Je ne ré«
pondois rien : je me laiflfai conduire dans
leur voiture, où les queftions, les carefTes
& les reproches continuèrent.
Nous arrivâmes bientôt à. un hôtel fu-
perbe^ où nous entrâmes à grand bruit;
tous les domeftiques, en m'appercevant ,
s'écrièrent : j4h le voilà ! Je les entendais
fe dire : ce Comme il eft fait ! d'où vient-
9> il ! » Nous defcendîmes de voiture à la
vue de toute la thaifon , qui s'étoit préci-
pitée à la poniere. J'apperçus , fur un bal-
con , un homme en robe dk chambre , que
je pris pour le maître , & qui l'étoit en ef-
fet. Il parut frappé d'étonnement à mon
zCpeStiEclevoilàj &levoilàj lui crièrent la
mère Ôc la fille. Il refta immobile, ôc fa
pipe lui tomba de la bouche. Je fus , pour
ainfi dire , porté au haut de Tefcalier , où
cet homme grave s'avança au-devant de
F R A K Ç O I «• 45
nous. Les deux femmes me préfenterent
à lui avec des tranfporcs de joie. Pour lui,
je voyoïs combattre , fur fon vifage, milte
paflions différentes. Il paroTflbit vouloir
œoncrçr du courroux , & lutter contre les
afïàucs qu'une grande tendrede lui faifoir
éprouver. Enfin, il me dit avec TacjCTit le
plus renforcé qu'il pat mettre dans fa voix:
f« Vous voilà donc, Monfîeur? ce font là
M de vos tours! Voyez, le malheureux,
19 dans quel équipage il fe préfente. Eft ce
99 .là le fruit des leçons que je t'ai données?
yy Qu'as-tu fait depuis que tu as quitté la
» maifon paternelle ? Tu auras déshonoré
» ta famille ! » Les deux Dames faifoient
tous leurs efforts pour l'adoucir en ma fa^
veut, l'affurant que j'étois très-repentant,
que je leur avois témoigné le regret le plus
uncere de mes fautes , 6c la plus ferme ré-
folution de les réparer dorénavant, «c Jette*
» toi aux genoux de ton père, me difoit
9t la Dame, demande lui pardon >• } & les
reproches coBtùiuoient d'une part , 8c mon
apologie de Tautre. Je ne trouvois pas le
moment de placer une parole.
Enfin Ton s'apperçut que je vouloîs par-
ler : ma prétendue mère fit tous fes efforts
pour engager fon mari àm'écouter. « Laif-
» fcz-le donc parler , s'écrioit-elle j écou-
m tez fes excûfes. h J'obtins avec peme du
'44 X^'A VBMTURXElt
filence. te Moafieur , dis-jt au pcre» je voit
»• â la maniert donc je fuis reçu par vous,'
» ces Dames ôc tome votre famille» qu'une
•i reOemblance extraordinaire doit vous
9> abnfer. Je puis vous procefter que je ne
H mérite ni vos reprocnes ni les marques
M de tendreffe de ces Dames; car, mal-
» heureufement pour moi,~je ne fms poinc
M votre fils. M — ce Ah! s écrie le mari
M dans la plus violente colère, ah! fcélérar,
» tu ofes renier ton père ! Tu mourras de
» ma main. » Â ces mots il faute fur deux
fûftolets. Vingt perfonnes fe jettent fur
ui pour les lui arracher ; vingt autres fur
moi pour m'éloigner de fa vue. Dans ce
moment critique entre une Demoifelle
belle comme le jour. Je me dérobe comme
un éclair des mains qui me retiennent;
je me précipite à fes genoux; c*étoit ma
Julie. Elle recula, & parut pétrifiée de
furprife. Pour moi , je la ferrois dans mes
bras, je baifois fes mains , fon vifage,
laiffant mon prétendu père faire tout ce
qu'il vouloit de fes piuolets. Cependant
l'entendois le fougueux vieillard crier
dune voix éteinte de fureur: t Quoi! le
t» fcélérat méprife à ce point ma colère !
19 Et l'on m'empêche de lui brûler mille
m fois la cervelle ! »»
On m'arracha des pieds de 19a Julie,
F R A If Ç O I 5. 49
Se l*on me porta dans un appartement
fort propre y qui étoic celui au fils de U
maifon » pour lequel on me prenoit. Ty
fus d at>ord laifle feul Se enfermé. Je ne
tardai pas à remarquer un grand porcraic
2ui me redembloic en effet parfaitement;
ce n eft qu'il étoit un peu plus jeune que
moi, parce quil étoit fait fans doute de-
puis quelques années. Je n*eus pas de
peine à en deviner l'original 3 Se je ne pas
m'empèclier de trouver excufable Terreur
^e ceux qui croyoient le voir dans moi.
Je ne comprenois rien â une reflemblance
û extraordinaire. Javois bien entendu
parler de quelque chofe de femblable
entre des jumeaux ; mais je ne me con«'
^oiflbis pas de firere jumeau.
Au bout d'un inftant » remis un peu du
trouble que m'avoient occaHonné coup fur
coup tant de fcenes bizarres , je commen--
çois à fentir renaître les aiguillons de U
faim : je ^Fois entrer dans ma chambre les
deux femmes > qui veulent a toutes forces
être ma mère Se ma fœur , toutes deux les
. yeux en pleurs. Je fuis aflfailli des plus
tendres plaintes & des plus vives carefTes
de leur part, ce N'eft-il pas bien cruel pour
«» moi difoic la mère, qu'un fils que j'ai .
» élevé avec tant d'idolâtrie, pouffe Tin**
• gtadcade j$ifqu*â mer impudenunen^
4S L*AVHNTUllItll
» aux yeux de toute la terre que je fui^l
»> (a mère, & sexpofe, p. iouenir
m, cette indignité, a fe faire «aiicr !.i tète
» par fon père ? »> La Demtîifel»e tlil» it c-nt
fubltance à peu près la même chofe- Que
pouvois-je faire dans cette circonttance?
L'amour de la vérité m'otdonnoit de per-
fifter à nier ; maïs c*étoit donner un coup
ie poignard à ma mère ^ car il £iut en fia
lappellcrde ce nom, puifqu'elle le veut
abiolument. D^ailleurs» fon erreur étoit
plaufible, & le befoin le plus prtflfant me
commandoit impérieufement. Qu'on fe
reprëfente un malheureux qui n'a pas
mangé depuis trois jours , ( car il fauc
avouer crûment cette douloureufe vérité )
& qui fe voit tout-i-coup tranfporté dans
les bras d'une grande Dame & d'une très*
jolie Demoifeiie , qui fe trouve fils d'une
maifon illuftre ôc riche j un homme qui
n'eft rien , qu'on menace de l'aflbmmer
s'il ne confent à être quelque chofe....»
Qu'on fe peigne enfin ma fituation, &
qu'on fe demande ce qu'on auroît fait i
ma place. Pour moi , je«ne fis rien , je ne dis
rien ; j'avois à peine la force 4e parler; je
ceffai de nier, te Àh! Madame» dis-je enfin
» d'une voix prefqu'éceinte, fi vous aves
•» pour moi tant de cendreflèy.dè grâce
m taites-moi donner i mang^er ^ car j*en ai
François. 47,
m un grand befoin. » La Dame jugea i
mon air mourant , qae mon befom écoit
riel. (( O Dieu ! s ecria«*c-elle » mon fils.
•» foufFrir la faim , comme le dernier de»
0 miférables! Qu'on apporte à manger. 1».
Et (es larmes recommencèrent avec plus
d'abondance. Elle me regardoit avec une
tendreflè mêlée de la plus grande amer^
qime. « Ccuel enfant ! reprit-elle » que ta
m me punis bien de mon idolâtrie 1 *>
On apporta fur le champ de quoi me
foulager. Les deux Dames me fervirenr
avec un empreiïement extraordinaire, qui
fut au moins égalé par celui ^vec lequel je
mangeai, ce Âh! Madame» que je vous ai.
M d'obligation , difoiâ-je, en faifant hon«-
9> neur aux mets qu'on m'avoit fervis » !^ '
— « Madame, reprit ma mère! ah,:
M cruel ! Ah » mon fils ! ne faurois^tei:
19 me nommer ta mère ? » En difant ce-?:
la j elle me préfentoit un verre de vin , 8c jet
ne pus refufer le nom de mère à celle quL
ine nourrifToit, dans un moment où c'éteic»
me fauver la vie. Ce nom fut reçu avec*
des redoublements inexprimables de ten«<i
drefle. Après avoir donné le nom de mere^
à la Dame, je ne pus refufer poliment, X*
la Demoifelle, celui de fœur. Je fus em«i
brafle de nouveau } je rendis les embraC-M
Céments » & me voilà de la famille*
i
'49 l'A TENTu&iBit
Pour ne pas être expofé cependant a«
reproche dimpofture » en cas que par la
fiiite je fuflfe reconnu pour ce que j'écois :
« Madame, dis- je i ma mercj vous voyez
s> l'afcendant des circonftances qui me
a» forcent â vous nommer ma mère: vous
n voyez que tout m'y contraint, que vous-
9» même m'accablez de la violence la plus
^ irréiiftible. Si jamais les circonftances
» changent, & vous font révoquer le
n nom dont vous m'honoret aujourd'hui^
s» avouez du moins alors qu'il n'y a rien
9> à me reprocher , & que la tendrefTe , qui
Il vous abufe, ne fe change pas en haine Se
0 en mépris. >» — c< Que (îgnifie ce ian-
» gage? me dit ma mère. Voulez*vous
9$ me déchirer le cœur »?—-€< Vous com-
91 prendrez peut-être un jour, pour mon
9» malheur , le fens de ceccc énigme « lui
m répondis- je; je vous prie de ne me pas
SI preflfer U-delTus pour le moment , il pa «
f» roît que votre repos en dépend. Qu'il
al vous luffife, ma mère y que je vous prie
91 de m'aimer comme un fils. ^ — cr En
a» peux-tu douter? me dit-elle. Ecarte »
I» je te prie, tout ce qui pourroit m'être
M tunefte dans tes expreflfions. Je vais ta-
•• cher d'adoucir ton père en ta faveur. Il fe
»■ calmera, je Tefpere, quand il apprendra
» que'
François. 49
n que tu me reconnois, & quand il Verra
s> que tu le reconnoîtras lui-même ».
Dans le moment mon prétendu père
vient a nous* i« Âh ^ mon ami ! lui crie ma
i> nouvelle mère, notre fils nous recon-
» noît! »*— •« Il nous fait bien de la grâce,
M répond le mari. Le malheureux ! Tenez,
» lifez ce qu'on m'écrit fur fon compte. >»
— «iO ciel! dit la mère, en lifant, en
•> pâlidànt ; quoi ! mon fils a été fufilié !
» Comment expliquer ceciîi» — «Voyez
n dans quel équipage il eft, reprit le père
» d'un air dédaigneux , & vous compren*
» drez aifément ce myftere. N'i-t-il pas
» l'air d'un miférable échappé des plus
I» mauvais pas? C'eft un témoin oculai*
» re qui me mande qu'il a déferté, 8c'
m qu'ayant été arrêté , il fembloit nature!
» qu'il fubît le fupplice. Il aura eu le bon-
»> heur de s'évader & de fe réfugier pré-
» cipitamment à Paris; mais, dans Tétâc
M OH il eft , il fe rend juftice. Il ne veut pas
» nous reconnoitre, parce qu'il fent qu'il
i » n'eft pas digne que nous le reconnoif-
M (ions. Malheureux ! tu faifois un bel
» honneur i ta famille de t'engager pour
• foldat, tandis que nous pouvions te
9 faire Colonel, & de t'expoler à te faire
> caffer la tête quand tu pouvois jouir du
H fon le plus noble Ôc le plus heureux }
Tome u C
50 L*AviHT¥RrBR
« quand. •.. La voilà, continaa-t«il en
» voyant encrer Julie ; oai » Julie elle*
» même dans tout l'éclat de fa beauté.
u Tu favois qu on te la deftinoit ; as-m pu
»> préférer les malheureufes qui fuivent les
>t armées 9 à une beauté dont tu nés pas
» digne» ?
A ces mots, i la vue de Julie, jetois
refté muet 8c immobile, ce Quoi ! je pour-
»> rois erre à Julie! me difois- je. » £t cette
perfpeâive me plongeoit dans l'eztafe 8c
le plaifîr. Tout-â-coup on entendit une
voiture entrer dans la cour« On vint dire
à mon nouveau père qu'on le demandoit;
on attendoit une grand*mere, 8c croyant
3ue c'étoit elle qui arrivoit, tout le mon-
e avoit couru au-devant d'elle. Je ref-
tai feul avec mon amante, & toujours
dans mon enchantement : — <« £ft*ce vous,
1» lui dis-je } eft-ce ma Julie que je vois i»?
£lle me regardoit avec de grands yeux
pre(que ftupides, à force d*âtre indécis
encre toutes les paffions qui vouloient s'y
peindre. <« Mais eft ce vous auiC ».me dit-elle
9> enSn, mon cher Merveil? Que vois-je!
»> qu'encends*je ? >» = «Oui, c'eft moi,
n lui répondis* je d'une voix fuf&quée,
•y en baifanc avec tranfporc une de fes
9> mains »• Des pleurs baignèrent auflî*
toc fes yeux Se les miens^ elle me ièrra
F 1^ A N Ç O I s. 51
involontairemenc la main , & noa$ nous
regardâmes cous deux au travers de nos
larmes. Nous n'avions jamais éprouvé cane
de plaifirs; nous ne devrions plus rien^ no-
tre cceur, trop plein de fon bonheur» ne
pouvoir le contenir. Julie tomba fur un
canapé ; je m'y affis auprès d elle,
« Expliquez-moi donc tout ceci , me
M dic-elle j vous vous connoiflez. donc
» enfip 'j vous avez trouvé vos parents;
!• c'eft mon cher Merveil quon me def*
M tine *K Ses regards pétilloient de plaifîr,
quand elle prononça ces. dernières paro-
les, ce Ah! ma chère Julie» répondis-je,
I» je ne fais où je fuis; j'ignore qui je fuis.
s» Si vous faviez. . . Figurez-vous qu'il y
n a trois jours que je n'ai mangé. • . . — «
« Trois jours que vous n'avez mangé ^
» interrompit-elle en fe levant avec pré«
» cipation, en volant à la table, en
» m'apportant mon affiette & monpaint
» mangez donc 9>-— « Je n'ai plus biim ^
»» lui dis-je en.baifant fa main. ^—--<^
I* Mangez donc, mon cher ami, reprit^
•> elle avec intérêt, je vous en conjure >»•
Invité par ma Julie , je repris mon appétit:
je k latisfis avec délices. Elle me verfa
elle-mcme â boire. Hébé me fervoit le
tieâar 6c Tambroifie ; j'étois dans r01ytn«
pe« Combien d'années de mifere lonc
C ^
51 l'Aventuriejl
effacées par an moment fi doux!
Sans interrompre rindifpenfable fonc-
tion qne je rempiiflfois, je continuai mon
récit 9 & je dis â Julie: «Je me traînois
9> aujourd'hui péniblement fur le pavé»
t> plongé dans la douleur, & confumé par
i> un befoiii que je n'ofois dévoiler i
n perfonne. Tout-â^coup j'ai rencontré
»» cette Dame qui m'a pris pour fon fils;
M toute la famille en a fait autant. Vous
9» avez va le refte j vous hît$ arrivée quand
>i le père vouloir me brûler la cervelle,
t» parce que j'avois le fcrupule de ne me
9t pas prêter à fon erreur. Il eft fur qu'elle
»> eft plaufible y voyez ce portrait. Il faut
9> que j'aie une reflêmblance prodigieufe
n avec leur âls, puifque la méprife eft
» générale. » •— «< Vous ne l'êtes donc
» pas? me dit-elle triftement, »«-rc< Vous
19 ne le connoiflez donc pas? lui répondis-
m |e. On vient de mander à fes parents
V qu'il a eu la tête caflfée à l'armée comme
99 déferteur; & mon équipage leur a per^
M fuadé que j'étois ce déferteur , & que
•> j'avois eu le bonheur de m'évader. Mais
m que faut- il faire? >»«f-* ce Et mais, dit*
» elle d'un ton craintif, û ce fils eft mort ,
!• il ne pourroit pas venir vous démentir ,
•> en cas que vous vous prêtafliez à leur
•? méprife. » <«-<- ce £t c'eft ma Julie i inter?
François; jf
» rompîs-je, qui me confeille de. trom»
» per! » -— ce Hélas! ma fincérité en
w foufire, répondit-elîej maïs avez-vous
» quelqu'aûcre moyen de vivre?... >3 Elle
sarrêca coat-à-coup & reprit avec em-
barras : ce Vous ne penfez pas, je le vois^
» au plaifir d'être unis enfemble ». — r
« Cette confidératioa l'emporte, repris-je-
» avec feu j leur erreur peut me faire poC-
» féder ma Julie, prêtoris-nous-y, bénif*
* fons-la, foyons le fils de ce Marquis de^
» Bonac, (c'étoit le nom du père) pour
» être répoux de Tadorable Julie ».
Nous cautions ainfi avec la plus douce
intimité. Tout-à-coup je vois mes nou-
veaux parents nous amener un grand fpec-
tte décharné. C'étoic le père de Julie. A
cette vue je reftai pétrifié. Julie n'alla fe
jetter i, fon cou qu en tremblant. Il la re-
poaiTa, en me fixant de l'œil le plus noir.
« Comment , coquin , me dit-il , tu n'as
^ pas la tcte cailee ? Malheureux défer-
» leur 5» ! — ce Que dîtes - vous ? reprît
» ma mère. Ç'eft mon fils. Etesvous fâ-
^ ché qu'il ait pu échapper à la mort»' ?
'^tt Votre fils, repartit Noirville! Quoi
» donc, comment l'avez- vous reconnu ? »»
« Oui , dit le Marquis , c*eft notre fils que
» nous avons retrouvé. »» -— «c En ce cas,
» reprit Noirville, je vous demande par-
c ,
^4 t'AvENTURIlH
9 don. Vous favez que je n'avois pas
» rhonneur de connoîcre M. votre fils.
» Je fuis ravi que ce foie un Cavalier de
9i fi bonne mine, & donc la phyfionomie
9) annonce,àcenequilepoflrédera,unforc
at fi heureux. >' Tout le monde alors jetta
les yeux fur Julie , qui devine rouge com-
ttie du feu , & je trouvai qu'il n'y avoie
rien de plus naturel que de me prêter à
l'erreur de ces honnêtes gens. Après quel-
ques autres compliments vagues , Noir-
ville demanda à me parler en particulier ;
tout le monde fe retira, & nous lailTa en-^
femble, lui, fa fille & moi.
Quand nous fûmes feuls , il m'embrafla
avec l'affedlation du monde la plus fourbe.
«c Mon ami , dit- il , vous avez donc re-
«connu vos parents? Recevez-en mon
1» compliment. Perfonne ne prend plus
»» de part que moi a votre fortune, fi ce
)' n'eft la fripponne qui nous écoute m.
Julie rougît encore, 8c je ne pus m'em-
pècher de lui ferrer la matin devant fon
père. «Je crois, continua-t-il, que vous
>' me pardonnerez aifément tout le palTé.
« L'erreur , vous le favez , étoit excufable,
» d'ailleurs j'ai de quoi la réparer ».
Julie rougit encore. « Je vous avoue ^
n reprit-il, que c'eft moi qui vous ai fait
» arrêter à Tarmée con^me déferteur.
Frakçoîs; jj
jt parce que fe ne croyoîs pas que c'étoîc
» mon gendre que je mectois dans ce dan-
» ger. Mais enfin vous avez eu le bon-
I» heur d'échapper-, Dieu foie loué! Ra^
i» concez-moi donc tout cela : comment
» avez-vous retrouvé vos parents » ? — •
ce Que dites-vous, mes parents! lui ré-
li pondis^je. Ils ne font point mes parents;
V Abufés par une reflemblance frappante ,
I» ils me prennent pour leur fils, mais je
I» ne le ftiis point. C'eft leur fils a qui vous
m avez fait caflTet la tête ; c'eft votre gendr«
j» que vous avez fait fufiller. »»
Uhomme refta quelque temps à m'ob-
ferver de fon œil perçant & noir j enfuira
il me fauta au cou & m'embraflà. « Quel
a> cruel garçon vous êtes, dît-il, de né
» pas vouloir m'ouvrir votre cœurl Car
» enfin vous êtes le fils de cette maifon ;
» & fi vous Tavez ignoré jufqu ici , vou«
I» devez â préfent vous en tenir pour fur ;
» aufli je découvrois bien en vous un cer-
•> tain air qui me frappoitj j^arois des
» preflèntiment s confus lur votre compte ;
>' mais votre déguifement a trompé' ma
» tendrelfe z je n'ai pu vous traiter comme
» vous le méritiez ; je n'ai pu vous recevoir
N dans mon fein, vous admettre à ma
s» table y vous favez où nous réduit la
C 4
5<î 1* A V E N T TT R I E ïl
99 tyrannie du rang. Mais à préfent que
s» je vous connois . • . • » ^^ tiEt Mon-
a» (leur , vous ne me connoifTez point 5
» lui dis*je en l'interrompant; je vous
3> déclare, quoi qu'il m'en puifle arriver,
» que je ne fuis point le (ils de ces bon-
^ nêtes gens*, je fuis ce malheureux que
» vous avez écrafé foiis votre voiture, &
" que vous avez toujours voulu fouler anx
d> pieds >»•
Le fcélcrat me regardoit d'un œil plus
Î)erçantque jamais. Il (ixa fes regards fur
e portrait du (ils de la maifon; & l'ayanc
comparé avec mon vifage : « La reflTem-
99 blance eft parfaite , dit*il entre (es
» dents ». Puis il m'embrafla de nouveau
& me dit: ce Allons, mon cher ami, il
;» faut prendre votre parti, & féconder la
>» fortune qui vous appelle. Si vous n'êtes .
» pas le (ils de la maifon, vous devez
»• l'être. J'ai certaines raifons de le croire,
^ que je ne puis vous dire , foyez sûr du
99 moins, que vous êtes né dans un état
99 qui vaut celui que vous trouvez ici. Ne
M vous refufez pas aux larmes d'une fa-
» mille qui vous tend les bras : donnez
» un (ils à une mère , un frère à une fœur,
a> un époux â celle qui vous aime Oui ,
99 mon fils, il eft inutile de chercher à (e
»> diflimuler, vous pouvez la pofféder ; je
M ne me refufe plus à l'accompUifemenc
F n A N ç o I s: J7
• dû vos defits muCueh ; ne craignez au^
» can inconvénient ; il efl: impoffible que
H ceux qui vous adoptent reconnoiflfenc
n jamais l'erreur; leur fils ne vit plus; &,
» félon ce portrait y on ne peut voir une
^ reflèmblance plus parfaite que celle de
» cet infortuné avec vous ».
Qui auroit cru que ce fourbe eût û
bien faifi le langage d'une aoie fenfible ?
Mais fes traits durs. Se fa phyfîonomie
finiftre , contraftoient avec le moelleux
de fon difcours. Aufli j'en détournai es
yeux pour les fixer fur Julie. Que je la trou-
vai belle! Un de fes regards me perça juC«
qu a l'ame. Je me jettai Tut une de fes mains,
où je portai mes lèvres brûlantes , devant
fon père. Il nous ferra tous deux enfembte
entre fes bras y Se nous conduifit dans cet
état vers mes nouveaux parents. <« Je vous
amené , dit-il , un fils Se une fille. » Ma
mère nous fauta au cou â tous les deux ,
& nous inonda de fes larmes. Nous fumes
accablés d'un déluge de carelfes : mon
père même , ( appellons^le auffi de ce nom )
oublia fa colère. Il devint fou de joie y il
nous embraila, ma maîtreflè & moi. Se
joignit nos deux mains enfemble. Je ferrai
celle de Julie contre mon cœur \ je fentis
qu'à fon tour elle ferroit la mienne avec
une cendrelfe fi modefte Se fi touchante »
C 5
58 ^ l'AviNTURIBU
qtie je fus fur le point de m'étanouir do
plaifir. Je ne décris point ce que j*épcoa*
vai dans ce moment, cela ne s'exprime
point.
Après les tranfports de la famille 5 nous
nous afsîmes tous Tun auprès de l'autre» jSc
nous reliâmes dans une extafe muette »
nous regardant les uns les autres. Jamais
la vérité produifit-elle un meilleur eflfet
que cette tromperie ? Je n'ai cependant
pas encore réum à me la pardonner tout«
a-fait.
Quel paflage rapide de la plus grande
mifere â l'opulence la plus brillante ! Je
fus quelques jours enivré de mon fort},
mais je m'y fis bien vite. Qu'étoit la jouif^^
fance de toutes mes richeffès auprès de
l'amour de Julie? Sans ce bonheur j'aurois
langui dans la fatiété au fein de 1 abon*
dance. Je fuis pourtant forcé d'avouer que
quelques filles de l'Opéra parlèrent à mes
fens ; & que je ne pus me refufer â un petit
nombre de parties où je gourai quelques
foibles lueurs de plai/ir. Les fpeâacles »
entr'autres > me firent pafler de beaux mo-
ments.
Un jour, brûlant le pavé dans mon équi-
page très-lefte , mis comme un homme
qui alloit à un rendez- vous , fortant plein
4e joie d'auprès de ma Julie. » à laquelle
F n AN ç a I s. 5^
ialloîs rifquer de faire une infidélité paC»
lagère , Je réfiéchilToîs avec enivrement
iiir mon Donheur^ quand, au décour d*une
rue, j'entendis racler un violon, & hurler
une voix rauque ; je reconnus M. Sans-
Chair & fa digne époufe qui faifoient leur
humble métier. Je les faluai avec la plt.$
grande politeflTe. Us refterent tous deux im-
mobiles en me reconnoidant ; mon carr
roflè les éclabôudà. Sans-chair , qui avoir
la bouche béante , leut remplie de boue»
Quelques jours après , je rencontrai mou
bon Curé, qui ne fut pas moins ébahi
qu eipt. J'aurois fait arrêter fi je n avois été
avec mon père , qui n'auroit rien compris
à notre reconnoifiance.
J'étois tous les jours dans une fituatîoti
épineufe. Nouvel embarras à chaque nour
velle connoifiance de mes parents qui ye«
noient nous voir. Tout le monde me recon^
noifibir , mais je nereconnoidbis perfonnef
U falloitque j'eflfuyafTe les compliments de
tous les amis de la maifon* L'on me rap-
pelloic mille particularités que je devois -.
lavoir , & que j'ignoiois p.rf4itemenr.
Quand j'étois déconcerté, ma mère difoit
que c'étoit une fuite d'opiniâtreté , & que
j'avois la vanité de difputer le terrein* Je
m'appliquois à tous les exercices qui peuvent
former Tefprit & le corps y je n'y parus
C 6
ée l'A vsNTuiiiER
point neuf j & je me formai en tiès-pen ie
temps.
En avouant mes écarts» il faut auflî dire
un mot du bien que je faifois. Je profitai
'de ma fortune pour fecourir beaucoup de
pauvres & honnêtes gens. Je regardois »
comme une trouvaille, la découverte de
<]uelque famille indigente que je pufTe
obliger.
Une fort honnête Demoîfelle, fille
'd'une mère pauvre, mais trop digne de
l'être > m'infpira quelques defîrs padàgers.
La mère s'en apperçut, & dit» « voilà de
9> quoi faire une dot à ma fille» po«r la-
^> quelle j'ai un mari tout trouvé. » Je ne
jettois certainement fur cette jeune enfant
qu'un coup-d'œil chafte & refpeâueuz^
lodieufe temme, je ne fais comment»
provoqua» enhardit mes efpérances» &
me vendit .la viâime. On me la livra}
elle pleura & trembla dans mes bras» &
paroifïbit difpofée à. céder» mais en gé-
mifTant. Ce marché me fembloit odieux ^
& fétôis prefqu'auffi embarraffé qu'elle.
Je la priois de m'ouvrir fon ame j elle le
fit avec candeur. Je refpeâois fa vertu ; je
lui donnai la fomme que j'avois promife ;
& cette publique beauté fortit de mes
mains dans toute fa pureté.
Le foir je me promenois dans un en-
François. Ht
(droit écarté ; je rencontre un jeane hom-
me d une apparence foire décente , qui me
prie très-poliment de metffe l'épée à la
main. Je lui demande pourquoi. « Vous
» avez , dit-il * déshonoré une fille hon-
» nête jnfquà préfent, que j allois épou-
» fer , & que je ne puis plus regarder ».
h lai répondis que j'avois reconnu fa
vertu, & que je lavois refpeûée. ce Cela
» eft fi faux, me dit- il, qu'elle m'a con-
1 feflfé avoir reçu de vous le prix de fon
» déshonneur ». i— « C eft une dot que
» je lui ai donnée , repris-je , en admirant
» & refpedlant fa vertu ». — « Elle me
M Ta dit de même , repliqua-^t-it ^ mais a
» d'autres n. Bref il n'y eut pas moyen de
détromper ce jeune homme , Se il fallut
nous battre.
Je lui fis voler fon épée hors de la main.
« Mon ami, lui dis-je quand je l'eus dé-
» farmé , pour que vous ajoutiez foi à h
» générofité dont j'ai ufé envers votre
y> amante, je veux vous en faire une nou-*
» velle. Voilà cinq cents louis que j'ai
» gagnés hier au jeu, par le plus grand
N haîard du monde , prenez-les , joignez-
» les à ce que j'ai déjà donné à votre aima-
» ble maitrefle^ époufez-la : par ce moyen
» j'unirai deux âmes honnêtes, & j'expie-
» rai deux fautes que fai commifes s
ix l'Avbntvrieh
» celle d'avoir joué û gros jeu » que je mç
•» reproche , quoique heureux ; & celle
99 d avoir rifqué de troubler Tunion de
?» deuip cœurs comme les vôtres. )'
Le jeune homme confondu de ma gêné-
roficé, n'eutjplus aucun douce fur la vertu
de fa maîtrefle. Je ne réufllis qu'avec la plus
Î|rande peine à lui faire accepter mon pré-
ent. Enfin , je mariai ces heureux amants ^
& j'eus plus de plaifir à leurs noces , que
fi j'avois auparavant deshonoré la viâime.
Je n'ai plus joué depuis.
Je pallai ainfi trois mois, qui furent
une jouiflànce prefque continuelle. Le
Baron de Noirville preflbir tant qu'il pou*
volt mon mariage. Toute la famille étoic
d'avis qu'il falloit le terminer fur le
champ ; mais mon père écoit Ci enthou-*
fiafmé de cette alliance , il vouloit nous
donner de fi belles fêtes , il vouloit faire
des arrangements fi avantageux en notre
faveur, qu'au bout de trois mois nous
n'avions pas encore déterminé le jour. On
le fixa enfin : tout fut préparé pour la cé-
rémonie , avec une magnificence prefque
royale. Je touchai du oout du doigt au
terme de mes vœux. Je fus fiancé avec ma
Julie, & je fcellai d'un baifer la bouche
du cher objet dont je me flattois d'acqué-
xir la poflèflion.
François. 6^
Noos devions célébrer notre mariage i
quelques lieues de Paris» dans un magni*
fique château; nous nous mîmes en roatç
pour nous y rendre » avec la plus grandf
gaieté. Nous traverfions la forêt dé Sénar ;
je faifois avec ma chère Julie, auprès de
laquelle fétois dans la voiture, les pro?
jets les plus beaux pour l'avenir : tout-àr
coup une douzaine dliommes mafquésj^
armés de toutes pièces , vient nous ^(Taillir;
Il n'y eut. pas moven de réfifter : on nous
mit le piftolet fur la gorge > & l'on nous fir
rous defcendre en filence. Nos femmes
trembloient de peur, & je ne réponds pas
des hommes. Je voyois avec inquiétude
que celui qui paroi0pit le chef des bri«
gands, étoit mis comme un crocheteur;
j'en concluois qu'il n'étoit pas queftion
d'un enlèvement de roman; mais quo
nous avions afeire à des voleurs , qui pro«
bablemenr vouloient nous aflàffinér , pouc
nous voler à leur aife. Il y a plus : j'avoii
obfervé depuis quelques jours une figure
de décroteur, couvert d'une fouguenille
Parfaitement femblable à celle de ce mal-r
heureux : cette figure m'examinoit & me
fiHvoit comme mon ombre, quand j'alloia
i pied. Je n'avois pu voir le vifage de ctt
homme , parce qu'il étoit caché par k$
cheveux mal peignés» ôc par le tom qu il
^4 L*AvZNTURlfiR
paroiflbîc prendre de me le dérober;
xnais il avoir exaâetnenr la même raille
& la même démarche que le chef de cc$
bandits y qai avoir aufli le vifage couverr
de fon mafque. Ce fat lui-même qui fe
chargea de moi -y Se , fécondé d'un de fes
camarades» me conduisit , le piftoler fur
la gorge ; de forre que j avois rour lieu de
craindre de leur parc le plus mauvais rrai<>
temenr.
Dès que nous fûmes un peu enfoncés
dans la forer , on nous fie arrêter ; on
rangea rout le monde en cercle 5 avec
chacun fon homme qui lui appuyoit fon
Inftolet fur la cempe. On me plaça dans
e milieu , comme Je héros de la fête »
quatre hommes fe mirent à me dépouil-
ler, ce Malheureux ! m'écriai^je» quoique
•> défarmé, je ne me laiflferai poinc dé«
j» pouiller fans réfiftance. » En difant
ces mots » rimpétuofité de mon caraâere
me fie faire un mouvemenr rràs-vif, pour
tne débarraflfer d'eux. Il y eut fur le champ
un coup de piftolet tiré, qui heureufe^
ment ne m'atteignit que le bout de roreil*
le : auflitôr » toute ma compagnie pouf-
fa des cris perçants, ils me conjurèrent
tous 9 les larmes aux yeux , de ne point
réfifter , tant qu'on ne me feroie aucun
mal y me jurant que s'ils voyoienc qu'on
François. tf j
en voulût à ma yie^ ils fe feroienc couâ
égorger, plutôt que de me laiflèr périr. Il
fallut céd^r i leurs inftances; je me vis ,
avec la plus grande inquiétude, dépouiller
jafqu^â la chemife, fans que les brigands
prononça(renc un feu! mot. Enfuite leur
chef quitta fes triftes habita & fe couvrit
des miens. Ses gens , par fon ordre , me re*
vêtirent moi-même de fes honteufes gue-
nilles. Alors il ota de defTus fa tête, &
plaça fur la mienne, une faullè chevekire
mal peignée, qui couvroit fes véritables
cheveux bien arrangés. Il leva enfin fon
mafque, & toute la compagnie vit , avec
ftupéfaâion , une figure parfaitement lem*
blable à celle que j'avois fous les mêmes
habits. Tout le monde refta immobile ^
moi comme les autres. Les gens armés
s enfuirent à toute bride, à la réferve de
leur chef. Chacun s'entreregardoit avec
de grands yeux étonnés. La mère, fur-
tout , promenoir fes regards entre moi &
cette fatale figure; cherchant qui des deux
étoit fon fils. On lui avoit dit d'abord qu'il
avoit été fufiUé à Tarmée, enfuite elle
avoir cru le trouver en moi : enfin elle
en voyoit un nouveau. Quelle confufion
dobjers! . •
Alors cet homme étrange m*appliqua
deur ou rrois coups de fon épée fut le$
i
Sf l'AvBNTURIBR
épaules I en me difant : « Monfîeur Tim^î
^ pofteur, apprenez une autre fois à ne
» pas abufer d'un caprice de la nature &
» d'une prétendue vraifemblance , pour
m tromper une famille honorable dont
» vous n&tes pas digne de vous voir le
» domeftique.9'
Sa mère voulut fe Jetter à fon cou. Il
impofa de nouveau filence avec fon épée
nue^ conduiiit la compagnie vers les voi«
tures, y fit monter tout le monde, excepté
'moi. Tous fe laiflferent conduire fans pro«
noncer un mot. Julie feule me tendoit les
bras, en pouffant des cris lamentables.
O ma Julie, comme tu m'aimois dans
cet état!
On me laiffa au milieu du grand che^
min 9 & Ton fouetta. Les voimres volè-
rent & retournèrent vers Paris. Je reftai
immobile de farprife & d'accablement.
Quelles noces ! Enfin la rage me ùiCit :
on m'enlevoit ma Julie, mon état, mon
bien, tout ce que j'avois au inonde, ce Non
•> je ne le fouf&irai pas, me dis-je en fré'
•i miflTant » ^ ôc je me mis â courir après
les voitures que j'avois déjà perdues de
vue.
J'arrivai à Paris , épuifé de fatigue , Sai-
gné de fueur. Rentré dans le néant, je me
repofai fur une borne ou je me re&oidis
F K A N Ç O I s. €j
bientôt. Ce froid m'infpira des réflexions
plus flegmatiques. I» Que ferai-je? Où irai-
« je? comment recouvrerai-je ma Julie ?
» comment vivrai-je>» ? En me faifant ces
qaeftions , je me remis à marcher > & fans
m'en appercevoir , par une pente natu-
relle, mes pieds me conduifirenc à Thôtel
de ma mère, qui ne Tétoit plus.
Mon Laquais étoit fur la porte avec
plufîeuris autres. Il fond fur moi le pre«
mier, & porte Fcgarement jufqu a me h:aj<-
per : fes camarades Timitenr. et Ah ! coquin»
» me crioient-ils, on t'apprendra à venil:
» efpionner , comme tu fais , depuis quinze
» jours 1». O fatal habit 1 J'étois couvert
de la fouguenille de mon ennemi. Il y avoir
quinze jours, comme je ! ai dit , qu'il m'ef*,
pionnoit dans cet équipage. Je l'avois fait
reconnoitre à mon domefl:ique, qui m'a«
voit promis de le rofler d'importance. J'é-
tois pris pour lui; je me trouvois, comme
Aftéon, viâime de tna métamorphofe.
Déconcerté par cet orage imprévu, jè
n'eus pas d*abord la préfence d'efprit de
lever la faufTe chevelure qui me déguifoît
principalement. Enfin j'ôtai cette funefte
dépouille ; mon afpeâ frappa mes bour«
teaux. Mon laquais me reconnut le pre-
mier; alors ils me regardèrent tous avec ^
de grands yeux ébaudis. Il avoienc vu
'6i l' A V B H T U K I X 11
encrer ma figure avec le refte de la cont^
pagnie : ils me voyoienc au milieu d'eux »
accablé d ourrages 6c même de coups par
leurs mains.
Cependanc Tennemi qui me reflem-
bloic , du haut d'un balcon , crioic : a Fore ,
» fore ! Qu'on me fafle mourir ce coquin
9> fous le bacon ». Le bruic accira Julie â la
fenècre; elle poufTa un cri lamentable qui
me perça jufqu'au cœur. Son père furvinc
& s'écria : « Qu'on arrêce ce malheureux!
n je veux le faire pendre* Ah! fcélérac,
>' eu cherches à débaucher d'honnêces
9> filles! eu c'infinues dans les familles,
» pour dépouiller les hériciers légicimes !
9> Tu fera pendu fans miféricorde ». II
defcendic à grands pas pour me faifîr lui-
même. Il falluc prendre le parci de la fui-
te^ mais, auparavanc, je lui allongeai dans
le vencre un furieux coup de têce, qui
l'écendit renverfé fur le pavé. Le dcfefpoir
difiipanc ma lafilcude, me donna la force
d'échapper aux mains qui vouloienc me
faifir, & de courir à toutes jambes.
A peine fus- je hors de la vue de ceux
qui me pourfui voient, que je fencis re-
naîcre ma foiblefle. Contraint d'y céder,
je m'aflîs fur un trotoir qui conduic du
Pont-Notre-Dame à la Grève. Il hifoit
déjà fort obfcur : la foule des paÛancs
F H A N Ç O I s. <f J
diminnoit continuelletnent , *& la nuit
amena bientôt la folitude. Je n avois pas
an fol pour me procurer le fouper ni le
coucher. N'ayant pas de quoi manger^ il
fellut me contenter de dormir. Se qui
plus eft, fur la dure & à la belle étoile.
Je me tapis le mieux que je pus contre Je
parapet, pour éviter les pieds des paf-
ûats, &, fatigué comme j'étois, je m'enr
dormis bientôt d'un profond fommeil.
J'étôis, je crois, fort à mon aife, car
i« ne fentois rien. Tout-à-coup je fuis
foalée rudemenr aux pieds; un maudit
fardeau tombe fur moi & m'éveille; fu-
rieux d'être arraché au doux repos que
faifoit trêve i mes douleurs , je frappe
1 grands coups de poing fur le fardeau,
qui me les rendj car cétoit un homme.
Nous BOUS efcrimons à tâtons affez long-
temps; exercice violent dont je n'avois
pas befoin dans ce moment. Enfin queU
qu'on pafle avec une lanterne ; c étoit le
Gaet a pied , qui vouloir nous conduire
tous deux au corps-de-garde. Jô difois i
*< Arrêtez ce coquin» : mon adverfaire
ctioit : Cl Arrêtez ce gueux* » On nous
ptéfente la lanterne au vifage pour nous
t^onnoître. Je vois mon ennemi, il
Bi^examiiie^ ôc foudain nous nous |et«
^ dans le$ bras l'un de rautre. 9 Ah !
jù l' Aventurier
^ mon cher Saine* Jean! luidifois-^e, &
» c'eft coi qui ce joinc â mes ennemis
•» pour me craiccr de la force ! » ( S. Jean
écoïc le valec-de-chambre qui m'avuic fer-
vi pendanc les jours rapides de ma for-*
tune }• ce Ah , mon cher Maîrre ! me ré-
M pondic-il , car vocre vifage annonce
M que vous l'êces , ëclairez-moi donc :
M Eces-vous le fils de M. de fionac , ou
M TAmanc de Mlle Julie? » — c< Je fuis
» TAmanc de Julie, lui dis- je avec cranf*
n porc. t> — « Ceft donc l'aucce repric il,
f> qui a raifon. Il parle percinemmenc de
M la maifon» il en connoîc coûtes les con*
f> noiflances \ on voie qu'il y a été élevé»
s» que c'eft véricablemenc Théritier de la
M Emilie ; mais » bon Dieu ! qu il s'eft fait
>9 connoîcre d'uae manière cruelle pour
9» vous! Il y avoir plufieurs jours qu'il
M vous guerroie fous ces maudites gue-
^ 9» nilles, Moniieur & Madame ne paroif*
M foienc pas difpofés à vous en vouloir :
H ils avouoienc bonnemenc que vous yoos
99 étiez défendu de paiTer pour leur fils ,
u Se qu'ils vous y avoienc forcé \ mais, le
t» vrai fils, & furcouc ce malhei^eux Ba-
i> ron de Noir ville ^ ont plaidé contre vou$ »
99 ils onc entraîné tour le inonde : oix
» crouvé que vous êtes un gredin qui mé*
il» ricet une puntcioa exemplaire» pour
François. jw
M avoir abufé des bontés d'one famille
>• diftinguée. Le Baron veut vons faire
» pendre ; jugez combien Mademoifelle
p Julie doit foulFrir : on dit tout cela de«
•> vant elle. Elle m'a tiré à part 9 & m'a te^
f> mis pour vous un billet. 9>— -c< Don«
» ne, lui dis-je avec précipitation. »>--•
«< Et de plus, continua-t-il, elle m'a re-
» mis fa bourfe. »— « Donne donc, lui
I» dis*|e encore plus vite. f9— a Pardoni^
n nez-moi, reprit-il, fi dans l'ombre ^^
» une malheureufe méprife m'a fait vous
» manquer de refpeâ: »•. En difant cela^
il cherchoit dans ks poches} la bour£»
croît perdue.
Saint Jean l'avoit laifle tomber en fb
débattant contre moi : un homme que
nous vîmes courir à toutes jambes lavoic .
£ins doute ramaflfée, & fuyoit pour ne
pas nous la rendre. Noiu courûmes après
lui : le malheureux fe fàuva fur des ba-
teaux; nous l'y pourfuivîmes : il fauta lé*
gèrement de l'un à l'autre : je voulus et|
Ëiice autant 9^ je tombai dans la rivière»
Saint'Jean quitta la pourfuite duiroleur
pour me fecourir; 8c nous entendîmes
le drôle s'enfuir en éclatant de rire. Je
m'attachai au mortel fecosrable qui vou-
loir m'arracher de l'eau, & je l'y fis tom«
ber lui-même, ce LaiCez moi la liberté de
7} L^AVEKTVRIER
»> nager » me crîoit-il. *» Je n'en vouloîs
rien faire; il fut encore obligé » pour me
faire lâcher prife, de porrer, fur moi, fa
main téméraire, ce qui lui attira desrepré-
(ailles de ma part. Nous fentîmes bientôt
la terre fous nos pieds; nous avançâmes
vers la rive en nous battant. Nous enfon*
çâmes dans la vafe ; il s'en débarraffa ,
&, malgré fqn tendre attachement, il rtiy
laitTa plongée jufqn'au cou.
. Je m'étois levé brillant, héritier d'une
riche maifon, pi et à poiféder une fille
adorable que j'idolâtrois; me voiU le foir
moulu de coups, exténué de faim, plon-
gé dans la fange, fans une ame qui s'in-
téreflè à moi, n ce n'eft ma M aîtceâe, qui
n'ira pas me chercher là. Je me traînai ,
-comme fe pus, fur le bord, où je re(b^
immobile de fatigue, de douleur & ^'ina*
nition.
Je ne fais ft je éormis ou £ je reftai
évanoui : je ne fentis rien toute la miir.
Le lendemain, les rayons du foleil & le
bruit de Paris m'éveillèrent. J'étois couc
engourdi; je me levai comme je pas«
En fouillant machinalement ^ns mon
gouflfet, j'y tr(yivai quelque argent qu'jr
avoit oublié mon ennemi, dont mon trifte
habillement écoic la dépouille^ j'en re-
merciai
François. yj
merciai le Ciel, & je me reftaurai dans la
plus prochaine auberge.
Saint- Jean, qui n'étoit plus fâché, vînt
à moi quand j'en forcois. ce Pour Dieu !
» fauvez-vous^ me dit-il j on a obtenu
3> une Lettre de cachet pour vous faire
» jecter dans un cul de batfe foflfe. Les
» Huiflîers font à vos trouflTes, ôc votre
» pauvre Mademoifelle Julie eft renfer-
w mée, par fon père, au pain & à leau
» dans une chambre fouterraine, jufqu'à
•» ce que vous foyez arrêté, ou qu il foie
» sûr que vous ayez quitté la France. Par
» pitié pour vous-même & pour elle,
» fuyez >»• A cette nouvelle , je me fentis
le cœur fi ferré, que j'eus la plus grande
peine à lui répondre : » Je fuis; que Julie
» foit en liberté. Aflurez le monftre que je
5> quitte la France m. Je fortis en effet par
la Porte Saint-Bernard, m'embarraffanc
fort peu quon m'arrêtât ou non, & ne
defirant, dans Famé, que la délivrance
& le bonheur de ma chère Julie.
Fin du Livre fécond
Tome I.
74 l'Aventurier
^AVENTURIER
FRANÇOIS,
LIVRE TROISIÈME.
v/blige de quitter le royaume i je pris
la route d'Icalie, fuyant à grands pas tour
ce que j*aimois j errant nuit & jour fur le
grand chemin, fans crainte d'attirer les
Voleurs. L'argent que j avois trouvé dans
mon goulTet me conduiiit toujours' cou*
rant jufqu A Parme, où je rencontrai beau-
coup de François. Je m'y arrêtai, réfolu
d'y faire ma fortunfe, en commençant p'âr
y mendier j car j'en étois àpeu-près réduit
là. Je fis cependant un rôle plus noble;
je fus charge de quelques éducations ; en
peu de temps je me vis habillé, 6c qui
plus eft, galonné ; & n'ayant plus Tefprit
inquiet pour trouver ma fubfîftance, je
ne penfois plus qu'à ma Julie.
Un jour me trouvant à la Cour, qui
étoit à Colorno, je fus invité d'aller à
Cafalmaggiore, à peu de diftance de là,
fur les terres de l'Impératrice-Reine^poui:
François. 7J
y voir un Opéra-Bouffon, Ayant paflTé le
Pô , nous trouvâmes , à notre arrivée , beau-
coup de monde fur le rivage, & des Mili*
laires qui nous obfervoient. Un Officier
parut furpris en me voyant, & s'écria:
Ccjl lia. Plufieurs autres me confidcrerenc
& dirent la même chofe. L'on vint m'arrè-
ter de la part de la Souveraine.
Je ne favois ce que tout cela vouloir
dire^ mais je devinai bientôt, â travers la
baragouin moitié François ôc moitié Al-
lemand de ces Meffieurs, qu'ils m'arrê-
toient comme dcferteur. Je conjecSturai
tout de fuite que le malheureux dont je
portois la figure, fi cuifamment pour moi,
avoir pu être engagé dans ces troupes &
déferrer. c« A1i! maudite figure, m'écriai-
» je, que tu me faispayer cher l'avantage
j» fi court que j'ai eu de te reflembler >j Î
On tnc mit au cachot, & bientôt je fubis
un interrogatoire.
J'y fus confirmé dans ma conjeâ:ure.
Pour ma juftification, je racontai l'hifloire
de la reilèmblance frappante qui avoit
caufé tant d'incidents, ci Meffieurs, ajou-
}i tai-je, le malheureux à qui je rerfem-
» ble eft votre déferteur; allez le cher-
• cher à Paris; je vous donnerai fon
» adrefle »>. On prit mon hiftoire pour
une fable, & elle en avoit tout l'air.
D 1
7tf l' Aventurier
Cependant TafFaire écoit férieufe^ 8c
m'empêcha, pendant quelques heures,
4e penfer â ma Julie, pour chercher les
moyens de fauver ma vie.
Plongé dans mes réflexions, je n'avoîs
pas remarqué un jeune foldat d'une figure
agréable, q^i écoic prifonnier dans le
même cachot que moi. Je me jettai fur un
malheureux chalicj il vint s'y aiTeoic à
mes côtés. J'encrevoyois, dans fes yeux , un
certain air de tendrelTe Se de compaflîon
qui m'intéreflbit. Sa voix étoit touchante ,
& fa phyfionomie portoit une impreffion
4e douceur virginale, qui auroic fait hon-
neur à une jeune fille. Il me plaignit fur
mou emprifonnement, & me raconta la
caufe du fien. II étoit véritablement dé-*
ièrreur , & fe trouvoit dans le cas d'atten-
dre la mort; mais il* n'en prenoit nul
fouçi, <« J*ai de sûrs moyens , difoit-il ,
5> d'échapper à Texécurion qu'on me prc-
w pare >5, Je n'entendois rien â fes moyens,
La nuit vint; nous foupâmes gaiement
tète -à- tête; j'avois quelqu'argent , qui
nous fit faire aflTe? bonne chère. La gaieté
de mon camarade m'en infpiroit malgré
moi. Enfin nous nous couchâmes enfem-
ble ; il voulut au moins que nous laiflTaf-
lions brûler notre lampe. La Rofe, (c'étoit
Iç nom du compagnon) me fçrroit queU
F K A N Ç O I s.' 77
qaefois la main 8c foupiroic. Je ne Cotti*
prenais rien à Tes manières, qui paroif-
foicnt plus réfervées, plus .timides, ÔC
cependant plus padionnées qaelles ne doi--
vent Tctre entre des hommes. Enfin, je
crus entrevoir, à la lueur de notre lampe,
que fon fein paroiffoic élevé comme celui
d'une femme. La délicatefTe de Tes traits »
& fon tendre embarras, m'avoienc déjà
fait Ibopçonner quelque chofe.
Cetoit en effet uiie fille, une très-jolie
fille. Ici certains Leébeurs cavaliers s'ima-»
gîneront que je profitai de l'ôccafion;
d'autres, plus fcrupuleux, attendront de
moi, dans cette circonftance, un certain
héroïfme de fageflej pour moi, qui ne
crois pas devoir me vanter ni d'une bonne
fortune ni d'une bonne aûion, j'aban-
donne cet article aux conjeâures de mes
Leâeurs y & je me retranche dans un fi-
lence modefte.
On vint m'arracher des bras de ma'
Vénus, pour me conduire au confeil de
guerre. J'y fus unanimement reconnu
pour Vilfon, & comme tel, condamné i
être fuiîllé. J'en appellai à la Souveraine,
Se je ne fais pourquoi cette Sentence ne
me fit pas l'impreflîon qu'elle devoii: me
faire. Je ne pouvois me figurer que je de-
vois mourir. On me reconduifit dans le
D 5
78 i'Atenturier
cachot. J'étois fi peu troublé, que je paflai
d'agréables moments avec Rofe. L'Aumô-
nier du régiment vint pour me confeflèr j
j'étois dans un lit fans rideau , mais auprès
d'une jolie fille : je le reçus gaiement, &
je lui proteftai fi fortement que je n écoii
pas celui pour qui Ton me prenoit, qu*il
me promit de s'employer en ma faveur :
en effet, j obtins par Tes inftances que
l'exécution fût fufpendue.
Je reftai quelque temps dans ce cachot
avec*ma compagne de captivité; elle me
confia les raifons qui lui avoienc faic
prendre le parti des armes. On conçoit
aifément qu'elle s'étoit lailTé débaucher
par un malheureux, qui, l'ayant enlevée
de chez fes parents, Tavoit bientôt aban-
donnée pour s'engager. Ne fâchant com-*-
ment faire pour vivre, elle avoir cm-
brade le même parti que lui, en fe dégui-
faut. Il avoit été funUé tout récemment
pour crime de défertion; & comme elle
avoit déferré avec lui, elle avoir fufpeii-
du fa propre exécution, en promettant
de révéler, .fous peu de jours, un fccrer qui
dévoie l'arracher infailliblement a la more
C'écoit celui de fon fexe; elle différoît
cet aveu, parce qu'elle avoit écrit à fes
parents, pour implorer leur commiféra-
lioii, en leur peignaat-Ja.iuuation où elle
François. 7^
itoit'j elle efpéroit qu'ils ieroient leurs
effotis pour qu'on leur rendît leur fille «
quand elle fe feroic fait connoirre. Se
quelle en feroit quitte pour être mife
dans un couvent, où elle fe promettoic
de pleurer & d'expier fes fautes. Le fond
de fon anie étoic lionnêce ; elle méritoic
de ranachemenc Se un meilleur fort» De
jour en jour la retraite diflipoit le haie
qui avoir voilé fes charmes. Se lui ren«
doit fa blancheur. Elle devint une brune
très-piquante. Je trouvai Je moyen dV
voir quelques ajuftemens de femme,
dont elle vouloir bien faire ufage, la nuit,
jxjur me plaire. Je m'atrachois vraiment
i elle , & la }oie qu'elle m'infpiroit fai«
foit pafler dans mon ame le baume de la
faute.
Tandis que fe m'amufois dans une cîr-
conftance fi bizarre, mes amis de Parme
étoienf dans des alarmes mortelles en ma
faveur; & pour me fauver, ils fuivoient
un plan tout contraire au mien. Je cher*
chois à prouver que je n étois pas George
Vilfon, dit Belle -fleur; c'étoit fous ce
nom fatal qu'on pourfuivoit ma mort ;
eux, ail contraire, crurent qu'il éroit plus
coun de convenir que j'étois G. Vilfon ,
dit Belle-fleur, Se de chercher à obtenir
ma grâce fou$ ce nom.
D 4
So L*A VENTiritlEIL
Mon procès concinuoic, & je nioîs
toujours. Quelqu'un fe fouvinc que le fa-
cal Belle-âeur avoir été quelque temps
aimé d'une des premières Dames de la
ville. On me produiHr devant elle : aa
premier coup-d'œil elle me prit pour (on
amant. Se demanda la permi(fion de paf^
fer quelques moments feule avec moi j ce
qui hii fut accordé.
Dès que nous fûmes tète à tète, elle
me dit en m'embraflànt : <« Malheureus,
^> quelle réfolution as-tu prife? as-tu pa
M commettre une imprudence qui va ce
)> coûter la vie ? mais je ne t'en aimes pas
»> moins ^ je ferai ce que je pourrai pour
33 te fauver. t> A ces mors, les yeux char-
gés diB volupté, elle fembloit attendre de
moi des marques de tendrefle auxquelles
}e n*étois point difpofé dans une confron-
tation. Elle étoit fort jolie ; mais les airs
que je lui voyois prendre n'étoient point
du tout d'accord avec la circonftance , &
nepouvoient rien m'infpirer. « Ah! dit-elle
3> enfin, piquée de ma froideur j non, tu
3> n'es pas Belle-fleur j il m'eût témoigné
»> plus d'amour»». Et comme elle voyoii
que je reftois immobile. « Sois qui tu vou-
" dras, ajouta-telle, peu m'importe. » Là
deflus elle ouvrit elle-même la porte aux
foldacs, Se leur dit : « Je ne connois pas
François. Si
w cet homme ; faites-en ce qu'il vous
w plaira >•. A ces mots elle fortit fiirieufe.
On fit le rapport au Confeil de guerre. Se
fur le témoignage de cette femme, je fus
unanimement reconnu pour n'être pas
G. Vilfon, dit Belle-fleur.
Dans ce moment arriva, de Vienne, la
grâce de G. Vilfon. Mes amis, qui la-
voient obtenue, & qui croient venus en
pofte me l'apporter, m'embraflerent avec
rranfport. Après les avoir reçus comme des
amis à qui je de vois la vie, je leur pré-
fentai ma charmante Rofe , qui voulut
bien prendre , à leurs yeux , les habits
de fon fexe, fous lefquels elle étoit ado-
rable. Me regardant comme libre, & au
moment de fortir de prifon, je ne voulus
pas quitter cette aimable fille, fans faire
avec elle un repas de réjouiflance. Je
fis apporter un excellent fouper, pendant
lequel nous fûmes d'une gaieté raviflante.
Il fallut enfin fortir. Ma liberté dévoie
être infaillible. Comme Vilfon, j'avois
ma grâce y reconnu pour ne Têtre pas, on
devoir me demander mille pardons &
m'ouvrir la porte. On Touvrit à mes amis
pour s'en aller j mais pour moi, ce fut
autre chofe j on me retint. Je n'étois pas
Vilfon , c'étoit la grâce de ce perfonnage
qui écoic venue. Je ne fais ce que ces bon^
D 5
9i l'A V Ittt T U R I E R
Allemands faifoient de leur intelligence;
ils ne poiivoient comprendre que, puifque
je n'étois pas Vilfon, ils navoient aucun
droit de me retenir. Ces gens, qui ma-
voient arrêté fans ordre 'de la Cour , cru-
rent ne pouvoir me renvoyer fans ordrt
de cette part. « Il faut écrire à Vienne, me
>î dit-on; » &, en attendant la réponfe,
je fus obligé de refter avec ma Rofe, qui
peut-être n'en fut pas fâchée.
Cependant je fus attaqué d'une grolTe
fièvre qui me mit bientôt à deux doigts du
tombeau. Rofe me rendit tous les foins
que je pouvois attendre de Tamante la
plus padîoniice. A toute heure je tombois
dans des défaillances morcelles; javois
tant foufFert depuis quelques années ,
que la nature étoit fans doute lafle de me
fou tenir. Je me fentois dans un épuife-
ment mortel. Enfin, un beau foir que ma
Rofc me faifoit prendre un bouillon, je
vis tout-à-coup tourner &: fe troubler
tous les objets; ma vue s'éteignit, mon
cœur défaillit; je tombai dans l'anéantif-
fement.
Où étoit alors^mon ame ? Je Tignore.
On appelle cela une léthargie; queft-ce
donc que la mort ? Je ne fais combien de
temps je reftai dans cet état. Enfin je
m'cveillai; je roulai mes yeux. Se î'apper-
F R A K Ç O I s. S5
çus 5 d'abord, une lampe fufpendtie à une
voûte. Je reconnus que j'étois dans une
Eglifej je fentis que mes mains ctoienc
liées d'un ruban, & ferroient un petit crui-
cifix. Les deux gros doigts de mes pieds
letoienr pareillement. Je me vis couvert
d'une fouguenille de toile bleue, & ceinte
d*un grand cordon blanc. On m'avoit mis
fur le front , une couronne de fleurs artifi-
cielles. Enfin, j'étois dans un cercueil, le
vifage découvert, félon la mode d'Italie.
Je parfois la nuit dans une Eglife, pour
être enterré dès que le jour paroîtroit. Ce
réveil n'étoit point du tout plaifantj mais
il venoit fort à propos.
Je n'avois que les yeux de libre; je
les roulois avec peine. Mon fang étoit
figé : aucun de mes membres ne pouvoir
remuer. Cependant j'entendis un bruit
dont retentit la voûte. Je vis venir deux
Moines , les yeux étincelants : ils avoient
chacun un poignard nu à la main. Je
voulus d'abord leur demander du fecours :
ma voix étoit encore éteinte, & ma lan-
gue immobile.
J'ignore pourquoi ces deux Religieux
venoient fi tard dans TEglife. L'un d'eux
parut chercher de tous côtés dans le Tem-
ple, s'il ne s'y trouvoit perfonne-, il ap-
perçut, dans un confcfEonal, une jeune
D 6
84 L*AVENTVRIIR
fille qu il éveilla en furfaut* Elle fe jetca
à fes genoux, lui demandant pardon de
fe croaver â cette heure indue dans ce
lieu faine. Il paroit que c'étoit une fille
de maavaife vie,. qui , faute d'afyle, s'étoîc
réfugiée dans cette Eglife, où elle s'étoic
endormie. Le Pater ne la traita poinc
avec rigueur; & candis qu'il s'entretenoit
amicalement avec elle> l'autre vint à moi
avec fon poignard. J'ignore quel étoit fon
motifs il vouloit avoir mon cœur. Se je
crus entrevoir, par fes propos, qu'il fe
flattoic d'en compofer un filtre, je ne fais
pour quel but.
Ce redoutable fpedtre levé mon fcapu-
laire, me découvre la poitrine , tâte avec le
pointe de fon coûteaa , fur ma chaire nue,
l'endroit par où il va m'ouvrir le corps. La
force du danger rompt tous les obftacles.
Je m'écrie ; Arrête ^ Dieu te voit, & je me
levé d'un faut. Si vous aviez vu mon diffé-
queur, pâle, la bouche ouvette, immo-
bile Se glacé comme une ftatue j l'autre
Moine & fa compagne furpris & pétrifiés
au milieu de leur converfation... ce feroic.
un tableau à peindre. Je touche par le bras
le faifeur de filtres; il poulTe an cri terri-
ble , comme fi on l'eût tenaillé , & s'enfuie ,
en paflant fur le corps des deux interlocu-
teurs > qui étoienc tombés à larenverfe.
François; 85
Je m approchç d'eux; ils fe kvent en hur-
lant : les trois perfonnages fe culbutent'
run fur l'autre , dans la tombe qui ctoit
ouverte pour moi , fe relèvent comme ils
peuvent, & fe fauvent, la tête cafTée. Le
Sacriftain, éveillé par leur cris, fe levé.
On fonne le tocfin; on crie au feuj tout
le couvent eft fur pied. Nos deux coquins
noâiurnes difent qu'ils ont vu une ame ;
que le mort a parlé dans l'Eglile. 11 s'agit
de vérifier ce prodige j mais perfonhe n ofe
y entrer. On va chercher la garde : tout le
Chapitre fe revêt de fes habits facerdo-
taux. Les Moines , foutenus des foldats ,
«ntrent en proceflîon & en bataillon. On
m*apperçoit; tout le monde tremble &
veut s'enfuir. On avance vers moi; les
Prêtres me jettent de l'eau-bénite, les fol-
dats me couchent en joue. Enfin le Prieur,
dune voix tremblante, m abjure en latin,
au nom du Dieu vivant, de déclarer Ci je
viens du Ciel , de TEnfer ou du Purga-
' 9
toire.
Je leur réponds fur^e-champ : «< Hé! ne
^ favez-vous pas d'où je viens ? N'eft-c«
» pas vous qui m'avez apporté ici? J'étois
» tombé fans doute en léthargie \ vous
» m'avez cru mort. Je vis grâce à Dieu,
»• ouvrez moi les portes & je^décampe »•
Les foldats alors ront de grands éclats de
8^ l'Aventuhier
rire » & difent aux Moines : « Nous voas
M jurons que vous êces des fots » • Lts bon«
nes gens en avoient coût l'air.
I/Officier, qui avoic apperçu la fille,
s*écria : « Comment ces deux Frères fe
•• trouvoient-ils la nuit dans VEglife avec
» cette malheufeufe? Pères, donnez-les
» moi , que je les fafle feffer pour divertir
» notre régiment».
Les Moines livrent la fille aux grena-
diers, qui s'amufenc à la fouetter devant
eux à coups de courroies. -Pour leurs Con-
frères, ils veulent en faire juftice eux-
mêmes, s'imaginant qu'ils avoient coin--
mis la faute que les apparences fembloienc
indiquer. Ils les condamnent à être fuf«
tiges régulièrement deux fois par jour ,
enfermés fous terre au pain Se à Teau. La
grâce opéra par cette voie rigoureufe y
nos deux pauvres reclus furent réduits »
pour fortir de prifon, à devenir des faints.
En effet, j'ai fu, depuis, qu'au bout d'un
an on les avoit trouvés fi bien convertis ,
( fans douce leur conduite n'étoit pas ci-
devant très-réguliere ) qu'on les avoit tirés
de prifon , & qu'on les avoit mis à la tête
d'une Confrérie de Flagellants, où ils
s'amufoient à rendre à leurs dévots , les
coups de fouet qu'ils avoient reçus. Pour
la fille, elle fat fi maltraitée, qu'on la
Trançois. 87
conduifit à THotel-Dieu : elle fe piqua
aiiffi d'être fainte , & pafla de rhopical
dans un couvent, où on la reçut fœur con-
verfe, Elle fut depuis en telle odeur de fain-
teté, qu on en parloit dans tout le quar-
tier à plus de vingt pas à la ronde.
Revenonsà moi. Les grenadiers m'ayant
laiflTé pour gage aux bonnes gens, les
Moines m'ouvrirent la porte de l'Eglife ,
Se me renvoyèrent inondé d'eau bénite.
Il n'étoit pas jour encore; je ne fa vois où
aller, ne connoiflTant dans ce lieu que la
prifon. Je fentois bien qu'il n'y avoit au-
cun danger pour moi d'y retourner ;
d'ailleurs ma Rofe m'y attiroit : je m'y
rendis. La Sentinelle que je trouvai à la
porte ctoit un Suifle ; cet homme n'étoit
jamais furpris de rienj mon habit mor-
tuaire ne rétonna pas. ce Qui cres-vous ?
î> me dit-il a». Je lui répondis que j'étois un
prifonnier, qu'on avoir pris pour un dé-
fertcur; qu'en attendant les réponfcs de
Vienne j'étois tombé en léthargie > Se
qu'on m'avoit porté à l'Eglife, me croyant
mort ; que revenu à moi , je me rendois
de moi-même en prifon, pour attendre
les ordres de la Souveraine. «Quoi! me
« dit le Suifle , vous êtes ce mort qaon
» a enterré hier ! Je n'ai pas ordre de rc-
» cévoir ici des morts».
88 L* Aventurier
Je parlai à TOfficier de garde, qui me
dit : « Monfîeur , vous êtes mort pour
9f nous. Tant mieux pour vous^ fi vous
" êtes refrufcité; vous n'avez plus rien â
»> faire avec le régiment».
Il ne me fut pas poflible, a force de
prières, d'entrer en prifon. Je ne favois ou
chercher un afyle : le jour commençoit d
poindre. Je rodois dans les rues , fans fa-
Voir où j'allois. Ceux qui me rencontroienc
dans cet accoutrement, s'enfuyoient avec
une peur horrible ; mais les enfants ,
d'abord épouvantés, peu- à- peu s'enhar-
dirent fi bien à mes trouffes, qu^ils fe mi-
rent par pafTe-temps à me jetter de la boue y
je fuyois au milieu des huées, avec ma.*
couronne, mon habit de pénitent, mes
mains liées Se mon crucifix.
Cependant Rofe s'étoit laifTé faire fon
procès, comdamner ôc prefque exécuter.
Elle n'avoir déclaré fon fexe qu à la der-
nière extrémité : cet aveu lui avoir valu fa
grâce & fa liberté; & comme elle avoitcon-
feffé qu'elle étoit fille d'un gentilhomme du
lieu, les Officiers, qui venoient d'ordon-
ner fa mort, par une révolution naturelle,
avoîent formé tout-à coup autour d'elle
un cercle d'adorateurs , qui s'étoic charge
de la reconduire chez fon père. Je la ren-
contrai avec fou cortège , uudis que j'étois
François. 89
avec le mien, c*eft-à-dire avec les
poliflfons , qu attiroit fur mes pas mon habit
mortuaire. Cette folle charmante me voit
fans furprife , & me tend les bras en écla-
tant de rire, ce Ab! mon cher ami , tu n'es
J3 donc pas enterré, me dit-elle?» — ■
« Ah ! ma Rofe, lui répondis- je, tu n as
» donc pas la tête caflée ? »>
Je lembraffe avec rranfport; on me
délie les mains, ©n arrête les enfants qui
me pourfuivent; les Officiers me placent
au milieu d'eux ; on me fait raconter mon
hiftoire , qu'on écoute avec le plus grand
intérêt j à chaque inftant Rofe n\em-
braffe, en difant: «Meffieurs, excufez
» cette liberté, mon habit me la per-^
iî mer encore: Merveil, viens avec moi
3» chez mon pcre , il aura foin de toi; tu
» nous aideras à l'appaifer. Je fetis que je
» vais avoir une furieufe fcene à efluyer.
» Il faut , Meffieurs, que vous foyez mes
>» Avocats.» Tous jurent qu'ils feront fes
Chevaliers. ,
Nous allons tous enfemble à la maifon
du père: il étoit encore grand matin j on
le fait lever. Nous montons tous à fa
chambre pour le furprendre; il faute du
lit & nous reçoit en chemife. Il voit en-
trer un jeune Soldat , le chapeau rabattu
fur le vifage , le Moine fon Confefleur.
po L* Aventurier
d'un coté , moi de l'autre avec mon habille-
ment funéraire , une foule d*Officiers & de
Grenadiers autour de lui. Rofe levé rimi*
dément fon chapeau & fe jette aux pieds
de fon père. Le vieillard , irrité de fcs é-
carts , furieux de la voir dans cet ctar ,
veut lui fendre la tête avec fon pot de
chambre, qui écoit une vafe Etrufque, car
le bonhomme étoit antiquaire. On retient
fes coups. L'Aumônier lui adreffe un dif*
cours pathétique, & lui dit en mauvais Al-
lemand qu'il n'entend pas : ci Le Dieu qui
» vous a donné une fille, vous ordon-
•> ne de ne la pas lailTer entre les mains de$
V Soldats ; il faut donc la recevoir che^
» vou^, & vous bien garder de la maltrai*
» ter. Voilà un mort , ajouta-t-il en me
» montrant , quia pafTé avec elle quinze
V Jours dans fon cachot, qui a été témoin
» de fon repentir ôc peut vous Tattefter. »
Le père me regarde , & ne fauroit rien
comprendre à mon ajuftement. Sa fureur
renaît; il éleva le pot malheureux fur la
tète de fa fille. Je me préfente à lui com-
me un fpeûre qui le glace. « Et qui es- tu,
35 s'écria-t-il , figure de l'autre monde?'»
En difant ces mots il laiffe tomber fur lui
l'eau de fon vafe. 11 s'en apperçoit, & 1«
jette en fureur par terre , éclabouflTant les
jambes de plufieurs Officiers, qui en vrais
François. 91
Allemands, lèvent leurs cannes fur lui,
avec un langage énergique analogue â
Padion. Il plonge la tête fous l'orage, re-
çoit quelques coups & feint de ne pas s'en
appercevoir.
Avec cette remontrance efficace on lui
fait entendre raifon très-poliment : on lui
prouve en langage inintelligible mêlé
d ualien , d'allemand Se de hongrois^ qu'il
doit tout oublier. On lui raconte mon
hiftoire & celle de fa fille. On lui jure
qu'il doit la reprendre chez lui, & me
prendre avec elle, parce que je fuis un
pauvre diable de déterré qui ne fait où
donner de la tète. On accompagne toutes
ces exhortations de blafphènaes dans les
trois langues , en gêfticulant toujours avec
la canne.
Touc le monde s'en va, nous laifTî^nt
avec le vieillard nu, & mouillé par une
afperfion peu gracieufe : fa fille tombe à
genoux au milieu des débris de fon vafe
brifé, & de Teau qui en a coulé j &l moi ,
je fuis planté devant lui dans mon appa-
reil mortuaire; nous demeurons tous trois
immobiles dans ces attitudes.
Enfin, le père un peu calmé, dit à fa
fille; ce Levez-vous; allez quitter cette
w mafcarade; que votre fœur vous prête
» des habits; je vous apprendrai votre
» fort, quand vous paroîtrez fous l'habil-
9Z L* A y«KT U RIER
*> lement de votre fexe* » Rofe fe levé tout-
te honteufe , me lance un regard à la dé«
robée, & va changer d'équipage. » Ec
» vous, me dit-il enfin, Monfieur, que
» voulez-vous de moi ? n Hélas ! Mon-^
M fleur , lui répondis- je, on vous a racon-
»» té comment une funefte reflemblance
»• m'a fait prendre pour un déferceur , com-
« ment l'erreur a été reconnue, commeîit
>» on m'a porté à l'Eglife, me croyant morr ,
•• comment je fuis revenu à moi. Je n'ai
»> pas d'autre parti à prendre que de re-
9» tourner dans ma patrie ; mais , après la
M crife & la maladie mortelle que je viens
» d'efTuyer, j'aurois befoin, pour me ré-
H tablir^ de quelques jours de repos. Vous
^ ne me devez rien} mais je me trouve au
»• dépourvu. Si vous daignez me garder
» jufqu'à ce que j'aie reçu des réponfes
■» & des fecours de Parme , j'accepterai
>» vos avances avec reconnoilTance , & j'y
» fatisferaî.
« Monfieur , me répondit-il , je ne fais
« ce que c'eft que de manquer à un ga-
99 lant homme , qui fe trouve dans votre
w fituation. Tranquillifez- vous chez moi
>> tant que vous en aurez befoin ; ce fera
n un plaifîr pour moi de vous obliger. »
Sur le champ il ©rdonna qu'on débarraf-
^t la chambre de Ninette, fa féconde fille»
François. 9,
&qaoa m> conduisît; ce qui fut bien-
tôt exécute. On me fit picndre des cor-
diaux & ion m'adminiftra, avec la plus
grande humanité, tous les fecours dont
jeus beloin.
Après le dîner, le père vint dans ma
chambre: « Monfieur, me dit-il. vous
» me paroifTez un honnête homme ; je
" crois pouvoir me confier à vous. Vous
» avez vu, dit-on, ma fille dans fa pri-
" Ion; que penfez-vous au moins de fon
" caraâère? ., Je l'affurai de tout mon
cœur que je trouvois à fa fille un fonds
Mcelient; que ee feroit dommage d'en-
«rmer dans un cloître une fille char-
«nante, capable de faire le bonheur d'un
hoiume & d'une famille. « Eh bien, re-
" ptit-il , Monfîeur , il feut tout vous
" we. Il y a ici un négociant riche, hon-
» nete homme, d'un efprit borné, amou-
» reux d'elle à toute outrance. Il eft las
» de gagner de l'argent, & fonge à obte-
» mr quelques décorations. Il veut com-
" •nencer par mon alliance, parce qu'il
" regarde comme un grand luftrc pour
* "^ d'^poufcr la fille d'un gentilhomme.
* "me dit dans fon ftyle naïf:;e n'ai
» pas befoin (T argent, il ne me faut qu'un
" c!? '^'^""^'"'' J'ignore combien ma
* Wle ett en état de lui en apporter en
54 L* Aventurier
^> mariage; il brûle de 1 epoufer, maigre
» fes écarts. Je ne puis mieux me débar-
»> rafTer d'elle; mais il faut qu'elle aille
u fe laver un peu dans un couvent, pour
99 hilTet tomber d'eux-mêmes les caquets
99 qui vont pleuvoir y pendant quelque
99 temps, fur fon compte 9>«
J'approuvai en gros Se en détail tout
ce qu'il projettoit ; il ne tarda pas à le
mettre en exécution. Dès l'après-midi Ma-
demoifelle Rofe reçut l'intimation de fe
rendre au couvent. Elle me regarda d'un
air fuppliant : mes yeux , dont elle en-
lendoit le langage, lui donnèrent de l'ef-
pérance. Elle monta en voiture pour fe
rendre au lieu de fa clôture. Son pré*
tendant fe trouva fur fon paflTage , & la
falua jufqu'à terre avec tanr d'empreffe-
menr, que le pied lui glifla, & qu'il tom-
ba le nez dans la boue; ce qui fit faire
un grand éclat de rire à fa Rofe très-af*
fligée-
La belle^ auroit voulu m'embrafler
avant de' partir; j'avois le même defir,
car je l'aimois de tout mon cœur ( fans
préjudice de mon amour pour Julie ) ;
mais cela ne fur pas poflible: fa jeune
foeur Ninette, qui paroilToit pour le moins
auffi efpiegle, qu'elle, obfcrvoit nos re-
gards. Je vi$ dans ceux de cette petite
François. jj
folle qu-elle nous devinpit , & qu*ellc me
prometroit de me dédommager de ce qae
je perdois avec Rofe. Celle-ci lut pa-
reillement dans les yeux de fa cadette,
& lui lança un regard de jaloufie & d'in-
dignation , qui m'annonçoit une amer-
tume de plus qu'elle emporcoit dans fon
couvent* La pauvre fille partit en foupi-
rant: elle me regardoit avec inquiétude,
pour voir comment je prenois les avances
de fa fœur ; mes yeux lui répondirent
avec toute la tendrefle qu'il faîloit pour
la tranquillifer.
Ninette parut enchantée de fon départ;
elle fut, au fouper, d'une gaieté charman-
te. Elle avoit des yeux de feu qui me dé-
concertoient, malgré la naïveté enfantine
quils n'avoient pas encore perdue j car
enfin, cette jeune perfonne égarée par les
premières impreffions qui frappoient fon
cœur , n'étant point encore inftruite â
; combattre ou à déguifer fes penchants,
sy livroit fans fcrupule , fans y fonger
! même , & ne manquoit à la réferve.Sc à la
pudeur virginale, que par une efpece d'in-
nocence ou du moins d'ingénuité. Elle
j mmftalla dans ma chambre, me dit que
I cétoit la fienne, me montra fon lit, &
! même la place où elle pofoit ordinaire^
I ment fi tète. £11? me fouhaita un pai&bU
9^ L* Aventurier
fommeil ; me demanda fi je faifoîs quel-
quefois des rêves : <« Ninette , me dic-
j> elle, n'entrera pour rien dans les vô-
i> très ». Â ces mots elle fortit , en étouf-
fant un léger foupir, & en me lançant un
regard qui , avec une forte de candeur
digne de fon âge, étinceloit du feu du
defir , & me mit hors de moi-même. J eus
befoin d*un effort fingulier pour cacher
mes tranfporcs fecrets, & retenir mes ca-
reflfes trop vives, qu'elle auroit peut-être
fouffertes de la meilleure foi du monde.
Je me couchai en penfant à elle. « Qu'elle
a fille ardente! me difois-je. Et fes pa-
9» rents ont la {implicite de ne pas s'ap-
n percevoir de cela , & la regardent com-
»> me une enfant! >» J'avoîs tous les fens
en défordre ; &, s'il faut avouer auffi mes
enfantillages, je ne pus m'empêcher de
baifer loreiller fur lequel fon charmant
vifage avoir coutume de repofer. Ah! je
n^étoît plus mort.
Je m'endormis enfin , rempli de cette
enfant précoce. Des fbnges enflammés
me la peignirent fous un afpeâ enchan-
teur: je m'éveillai très-matin j nous étions
dans les plus longs jours. Je penfois à Ni-
nette. Alors ( comment peindre ma fur-
prife ? ) je vois entrer dans' ma chambre
une jeunç fille en chemife^ puifquil faur
le
François. 97
le dire , qui vient droit à mon lît : c'é-
toir elle-même. Qu'on fufpende fon ju-
gement , je vais tout-à-l'heure la jufti-
iier. Sçs yeuK écoient axes , & fon aâion
me paroiflôit fi peu naturelle y que »
félon mes conjeâares , il falloit qu'elle
fiic dans le délire , ou dans le fbmmeiL
Elle fe glifla rapidement dans le lit 011
j'étois , & me preflfa même entre fes bras.
Qu'on juge de ma fituation. Vingt- qua-
tre heures auparavant j'écois dans un cer«
cueil.
Je ne favois qae penièr , ni quel parti
prendre. Devois- je, fcrupuleux 8c timide
novice , me précipiter hors d'un lit ou une
jolie fille venoit me trouver ? Pôuvois-j»
ne pas refpeder une enfant peut-ecre enV
tiortnie, qui appartenoit â des gens donc
je recevois des bienfaits ? Je me trouvois
^ans un état pénible au milieu des ac-
(faits de la volupté. La porte écoit ou-
verte ; le père entre , me voit dans les
l>ras de fa fille , & refte muet de furprife
&dWignation. « Ah! Monfieur, croyez
» que je luis innocent, lui dis-je enm'élan*
" çant hors du lit » JL Au mouvement que
J6 fais , la Demoifelle paroît comme s'é^
veiller en furfaut , âc je dois croire qu elle
scireilloit en effet , 6c qu'elle étoit ve-
^ue chez moi en dormant* Sa mère enr
Tome L E
pi, l'A VENTUltlER
tra , & retînt le bras du père qui vouloit
m'extcrminer. « Qu avez- vous donc? lui
>t cria - 1 - elle toute hors d elle-oiême » •
-r- « Ne voyez-vous pas , lui dit-il , votre
91 fille dans le lit de ce perfide étrangers ?
La mère la con(idere toute ébahie.
Cependant la jeune fille bailloit jéteti-'
doit les bras , Se fe frottoir les yeux.
« Où fuis-je ? difoit-elle ». — Alors la
mère s*écrie : « Ah ! mon mari , qu'alliez-
»>. vous faire? Vous ne favez pas que votre
33 fille eft foninambule. C'eft ici fa cham-
s> bre ; elle y fera venue en rêvant >». —
9> Je vous jure, dis- je alors, que je l'ai vue
9i encrer avec la plus vive furprile , & que
n j'étois dans le plus grand embarras sa.
Ninette, s'étant reconnue, faute du lie
toute honteufe ; & je ne fais s'il n'y avoît
pas un peu de jeu , ou du moins d'exagé-^»
ration dans fa honte : puis elle fe fauve
comme un trait, fon père la laiffe palfer,
S^ refte avec moi. Il me fait mille excufes
de m'avoir trouvé au lit avec fa fille , Se
me quitte parfaitement convaincu de
mon innocence , fur-tout en réfléchiflant
que j'écois fi fraîchement forti du cer-
cueil.
A dîner il fallut que le père & la mère
allailènt chercher , ptefque par force,
Mftdemoifelle Ninette ^ qui étoit reftée
François. yj
dans fa chambre , & qui n'ofoît plus^
difoit-elle, paroi tre devant moi. Je la vis
encrer les yeux baifTés, de l'air d'une pe*
cire Sainte Nicouche, qui avoir une malice
diabolique. Elle n'ofa me regarder pen-
dant tout le repas j & ce jeu , très-bien
joué ^ dura quelques jours. Elle fit même
la malade avec une adre^Te toute pareil
caliere , dont ks parents alarmés furent
dupes. Elle paroiflbit dévorée d*un pro-
fond chagrin. Sa mère lui demandoic en
vain ce qu'elle avoir j point de réponfe.
Enfin un beau matin, le Confeiïèur
de cette fine pénitente vint avouer à la
mère que fa fille étoit inconfolable de
l'accident qui lui étoit arrivé, pendant fon
fommeil , avec l'étranger j & qu'elle vou»
loit abfolumcnt fe laiuer mourir de faim,
ou de l'excès de fa confufion. <c Je lui ai
« dit , ajouta l'honnête Religieux , qu'il
» faut qu elle renonce à ce projet crimi-
» nel j qu'il y a un moyen tout fimple de
» la mettre à fon aife, en la mariant avec
» l'étranger : elle a rot^i à cette propofi-
)j tion ', mais je me fais fort de la gagner;
» faites ce que vous pourrez de votre
» côté pour que le jeune homme con-
» fente à guérir votre fille,» — h Vrai-
» ment , il feroit bien malade , répondit
» la mère y un AM^^apsf^n tombe des
j I
103 L* Aventurier
to nues , un réchappe du cercueil» qui n'a
9$ pour tout bien qu'un appétit dévorant !..
9> Ne faudroit-il pas encore qu'on le priât
»> à genoux , pour lui faire accepter la
9t fille d'un Gentilhomme, avec dix mille
99 livres de dot ? Voilà un beau confeil
97 que vous donnez â cette folle : j aimerois
>i mieux la. voir porter eu terre , que de la
» livrer â iin homme de rien. »
Le père, qui arriva fur ces entrefaites,
confirma tout ce qu'avoir dit fa femme.
Le Moine fe rerira tout confus , & fut
raconter à fa pénitente le mauvais fuccès
de (on ambaffade. Alors la petite perfonne
tomba , ou feignit de tomber évanouie. Le
Confeffeur , tout éploré , vint dire à la
mère: w Venez voir l'état où eft votre
9? fille. » On y court j on la trouve dans
des convulfions terribles. On lui jette de
l'eau bénite ; on étend fur elle une che-
mife fale , qui avoir appartenu , dit- on, a
un vieux Prêtre mort en odeur de faintetc.
On la laîfle fe donner des coups de poing,
&■ tout le monde eft à genoux autour
d'elle , à réciter le chapelet pour fa déli-
vrance. On fait uîî vœu pour elle a Sainte
Pétronille. Bref , on compte ne rien
omettre.
J'entre dans fa chambre, &, pour la
fçcourir plus naturellement,- je la prends
François; ïoï
dans mes bras ^ je l'appelle avec tenàttSeé
A ma voix elle femble s'éveiller d'un
profond fommeil. Elle me regarde , 8C
cache avec confufion Ton vifage dans (on
feiu ; puis elle refte long-cemps immobile
& comme abrutie. Enfin elle paroîc re-
prendre peu -à- peu l'ufage de fes fens &
de fa raifon. Elle parle d'une voix calme ,
& demande pardon avec une douceur Se
une grâce inexprimables ^ des peines qu'elle
a données â tout le monde , Se fur-couc
i mou
Sa mère l'embrafle^ la ferre contre Ton
cœur , & i arrofe de fes larmes ; fon père
refte la bouche ouverte : on confulte le
Moine & le Médecin » l'un dit qu'il faut
Im faire dire des me (Tes ^ l'autre , qu'il fauc
lui appliquer Tes véficatdires > remède uni-
verfel en Italie.
Cependant Ninetre paroît tout- à -fait
bien. Peu-à-peu elle revient de la trop
grande honte qu'elle témoienoit en ma
préfence \ Se fe raccoutume h bien à moi^
qu'elle devient de la familiarité la plus
grande 8c la plus careiTanie. On le fouflfre
d'abord , pour ne pas la troubler dans fon
rétabliifement ; mais au bout de quelques
jours , comme on craint les conféquences
des manières trop afTeâueufes qu'elle
prend avec moi ^ on les lui interdit. On
loj. l'Aventurier
lui fait même prefTentir que , ma fancé fe
trouvant bientôt rétablie , je dois fonger
à mon départ. Voilà fur-lé- champ la De*-
moifelle qui retombe dans Tes convulfions
.& dans fes accès de folie. La mère fe re-
commande â tous les Saints , le père fe
donne à tous les Diables. Ils la fecou-
roient l'un & l'autre fans favoir ce qu'ils
faifoient y Se je fentois qu'il falloit que je
fongealTe au parti de la retraite , pour
ceflèr de troubler une famille à qui }'avois
des obligations. Le mal fembloit empirer
de jour en jour j' les intervalles de raifon
devenoient plus courts & plus rares ^ êc
Ninette fut enfin déclarée folle par deux
Médecins de Cafalmaggiore , qui avoienc
fait leurs études.
L'honnête Confefleur eut enfin pitié
des parents qui fe défefpéroient. « Mes
99 amis , leur dit*il , que la grâce du Sei-
» gneur foit avec vous. Vous n'avez pas
79 voulu m'écouter j Dieu foit loué. Je
»» vous confeillois de donner votre fille
9» au jeune homme qu'elle aime. Vous
» voyez l'état où elle eft réduite ; j'ai con-
s> fuite S. François d'Affife, notre bien -
M heureux fondateur» Il m'a infpiré le feul
9» remède qu'il y ait à fon mal. Sa tête eft
w tournée , fa cervelle eft renverfée. Il
» Êiut une grande furprife , une fecouife
. F k A N Ç O I s. 10}
I i> violence ôc imprévue qui la retourne »
I •• lui caufe une heureufe révolution , Se
)) la rérablKTe dans fon écac naturel. Vous^
I a> favez quelle eft h première fource da
I 99 défordre de fon efprit. Elle a été ^ en
» dormant , trouver le jeune homme dans
1» fon lit ; que le jeune homme à fon tour
» aille la trouver dans le fien , quand elle
j» dormira. Tout eft faintpour les faints :
j >> d'ailleurs > vous le connoiiTez honnête
' y» homme. Tranchons le mot. Qu'il l'é-
» veille en furfaut , en lui caufant le tref-
33 faille^ment le plus vif & le plus imprévu*
» Si vous confentiez au mariage 5 je vous
I n dirois, cédez ia virginité, pour qu'elle
I " ^^g^gn^ ^^ raifon. Songez à Ruth> â
»» Judith & â d'autres modèles auflî ref-
9> peâables. » Alors il leur eftropia vingt
paâages de la bible, qu'ils s'étoient tou-«
}Ours bien gardés de lire , parce que cette
leâureed défendue dans leur pays. «Après
» cette épreuve , continuait -il, fi vous
» croyez devoir faire ce mariage ...>• —
<c Pour le mariage, tout beau , dit le pe-
9» re ; je me réfoudrois peut-être plutôt
» à fermer les yeux , & à lui laiffer faire
» ce qu'un père ne peut jamais foufFrir ni
» même fuppofer ; mais mon honneur ne
>» permettra jamais qu'il l'époufe. ce La
mère , en cela , trouva foii honneur con«
I -E 4
lo^ l'Avinturibr
forme d celui de fon mari. Il fut donc dé« .
cidé que , fe fiant à ma TagetTe , on me
laifleroit , on m'ouvriroit même en quel-
que façon les moyens d opérer, félonie
plan propofé , la guérifon de Ninette.
En effet , dès le foir après fouper , la
femme de chambre me pria fans façon de
monter chez Mademoifelie , & de la con-
foler. «< La petite folle ne fait , me die**
»> elle f que vous demander ; elle n eft |a-
»> mais fi bien que quand elle vous voit,
0> & vous êtes feul capable de lui rendre
» le bon fens que vous lui avez fait per*
0» dre. » J'y montai fans fonger à mal. A
peine fus -je entré , que la gouvernante
iorcit , en fermant la porte de manière
que la clef fe trouva en dedans. Je m*en
apperçus , 6c feus d'abord un certain fcru-
pule: d*un côté, je fentois que cela me
délivroit de la crainte dette furpris, en
cas qu'il m'échappâc quelque indifcré*
tion 'y mais comme je voulois réellement
ctre aufii honnête que je le de vois, je crai^
gnois d'encourir des foupçons dëfavan-
tageux , Se de nuirei a la réputation de
la Oemoifelle ; & je fus tenté de mettre
la clef en dehors : je ne fais ce qui m'en
empêcha.
Cependant je me trouvois dans une
fituation embarraûance» et Me voilà peutr
François; jfoj
9» être ) difois- je , dans le cas d'être aux pri->
n {es avec une folle. » Enfin je pris le parti
de Taborder. Elle écoic au lie , la tête ren-
verfée , les bras étendus , elle paroitToic
dans une efpece d'excafe. Elle m'adreiïa
un regard tendre , & foupira. La petite
fîrene étoit enforcclantc. Jamais elle ne
m avoir paru Ci belle : elle me mit dans
nn défordre inconcevable. Je m*aflis au*
près de fon lit^ elle me tendit la main;
je ne pus m'empècher d'y exprimer mes
lèvres enflammées : fes yeux m*en di-
rent plus que mon tranfport ne pouvoir
lui en dire \ elle me ferra timidement la
main : ce Hé bien , mon cher Mcrveili me
9» dit -elle de cette voix touchante qui
n n étoit qu'à elle , vous m'abandonnez
» donc ? Il faut vous enfermer pour que
j» vous reliiez avec moi !» — «* Moi
» vous abandonner , ma chère Ninette ! ré-
f^ pondis-je avec paflion. Je ne vous ai ja-
>' mais tant aimée... •>» Ellefoqpira; je vis
une larme fortir de fon grand œil noir,
& couler fur fa belle joue : j'y portai ma
bouche ardente pour la fécher. Je ferrai
ma chère Ninette dans mes bras ; je m'ap-
perçus que je fis fur elle une impredion
que je ne puis décrire. Elle en fit autant
fur moi. Elle étoit jeune \ mais je ne
Tétois pas moins pour un homme.
E 5
jotf l' Aventurier
Npas étions trois , elle , rAmoor Se moi ;
Et l'Amour fut d*intellig«nce.
On va croire peut-être, d'après ces cx-
pref&ons , que je fuccombai â la tenta*
tion, & que je me laîflai entraîner dans
le torrent du bonheur. Les honnêtes gens
blâmeront mon peu de déltcatelTe ; & n
j'étois coupable , je ne devrois pas hafar-
der un pareil aveu j mais fi je me donnois
auflî pour tout-à-fait innocent , je rrou-
verois des incrédules.
Quoi qu'il en foit, après les premiers
rranfports , nous en vînmes a des mo-
ments plus calmes d'intimiré où l'ame
goûte une pure jouiflance. « Je vous fé-
5> licite, ma chère amie, dis-je à Ni-
« nette j vous voilà parfaitement guérie ,
» ou plutôt vous n'avez jamais été ma-
» lade: vos difcours font trop bien fui-
a> vis , vos regards font trop paifibles ,
w pour que votre efprit ait été aliéné pat
»» les accès qui nous ont fait trembler.
» Mais qu'avez - vous donc fenti ? Quel
i> étoit votre mal ? « — « Ah, cruel ! ré'
»» pondit cette féduifante enfanr, pouvez-
9> vous le demander ? Oui ^ fans doute, j'ai
M été dans le délire. Se j'y fuis encore,
» puifque je ne me connois pas , puifque
y> je me fens hors de moi-même , puif-
n qu'enfin je me vois précipitée dans une
I
F n A K ç o I s. 107
9» conduite dont je rougis j dont vous de*
n vez être étonné vous-même. Àh! veut
>' ne m'aimez pas » putfque Tamour ne
>» peut vous dévoiler les tendfes myfteres
>» qu'il m'a infpirés ! >» Ce dernier mot
fut un craie de lumière. « Ah ! dis -je en
» moi-même, artificieufe enchanterefle ,
99 Je ne puis t'eftimer j mais il faut , en
a> rougiuanc, que je t'aime, d
ce Oui, concinua Ninecte d'un air ti-
99 mide , vous feul avez faic le crime , puif-
n que mon penchant pour vous m'y a
a» contrainte. Je n'ai vu d'autres moyens'
9f pour forcer mes parents à confencir à
» notre mariage , que de leur laiflTer voir,
» de leur exagérer même l'égarement où
» cette paffion malheureufe a plongé mon
» efprit.MonConfe(reur m'a trop fecon-
» dée : il a pour moi un foible que je ne
» puis concevoir ; il m'appelle fon en-
i> fant gâté. Oferai-je vous dire ce que je
» foupçonne en fecret? C'eft qu'il m'aîme
» peut-être , 6c que , n^ayant aucun efpoir
s> de rénffir à me plaire , il veut du moins
» me procurer la fatisfaâion qui dépend
3) de lui. Il eft toujours content , le brave
» homme, pourvu qu'il voie dans mes
n yeux un rayon de joie. C'eft lui qui a
n engagé mon . père & ma mère à vous
» lailTec un ù libre accès auprès de moi. n
E 6
Combien dagicacions me cauferent
tous ces aveux ! J'aimois Ninecce , par-
ce qu elle étoit jolie & dans mes bras ^
2nais je déceftois fa fourberie , fur • tout
dans un âge £ tendre : « Que fera*t-elle
» i vingt-cinq ans ? me difoisje. >» Ce-
pendant je la plaignois d'être égarée à
ce point par un indigne Religieux, fur
qui je rejectois tout lodieux de fa con-
duite.
Je craignois auffi que les parents » qui
m'avoient laifTé de gaieté de cœur appro*
cher du Ht de leur fille ne prétendiflènc
me la faire époufer , je ne voulois point
qu une petite fourbe devint ma femme ,
& me privât de ma Julie. <c O Julie | me
9> difois je , quelle différence pour Ta-
a» me ! Fille fans pareille , que tout ce qui
9i n'efl: pas toi elt vil ! » Ces réflexions
me rendirent férieux & froid , même au-
près de Ninecte. Elle s'en apperçut, &»
par des carelfes vives & preiqu'innocen*
tes y elle me rendit tout â elle. Notre doux
entretien nous cooduifit au grand jour,
que je maudis de tout mon cœur. Le bruit
de tout le monde qui étoit levé nous ap-
prit qu'il falloit fonger i nous féparer.
Je m'y déterminai , pour n'être pas fur-
pris avec Ninette , quoique je vifle bien
qu'on faVoit que jy étois. Nous nous em^
F n A M ç o I s; 109
brafsames tendrement ^ & je retournai
dans ma chambre.
La prétendue malade parut mieux pen-*
dant la journée ^ fes abfences d'efprit fu-
rent moins fortes Se moins fréquentes ;
on s'applaudit , en mots couverts , du re-
mède 'j 1 on me fèta , & Ton eut le plus
grand foin de moi , pour que je fufle en
état de perfeâionner la cure. Je m'apper-
çus, le foir Se les fuivants, de la liberté
quon me laifioit de pourfuivre l'opéra-
tion; j'en profitai. Le Gonfeflèur^qui m'a-
voie procuré cette bonne fortune , étoic
d'une jalou(ie diabolique. La guérifon fem-
bloic avancer de jour en jour ; mais elle
n'acquéroit pas le fceau de la perfeâion,
afin que le traitement ne finit pas. En atr
tendant le parfait rétablifiement , on s'i-
magina entrevoir des fîgnes de groflèife^
& les parents féntirent qu'il falloit cacher
leur fille. D'ailleurs^ depuis quelque temps
ils commençoient i nous obferver avec une
cenaine inquiétude » & peut*étre foupçon-.
noient-ils la bonne foi de la rufée Demoi-;
felle.
Enfin il fut décidé qu'on enfermeroic
Ninette pour quelque temps. Elle eut beau
fe remettre â faire la folle , pour que du
moins je fu(Ie enfermé avec elle y on ne
lai permit feulement pas de me voir avaac
ÏIO L*A ▼ E NTUHX ER
fon déparc* On renieva fans m'en dire un
mot. Un foir que j allai « comme de cou*
tume 9 a fon appartement , je ne trouvai
que la vénérable mère dans ce lie aupara«
vanc délicieux, & je m'enfuis avec préci-
pitation dans le mien.
: Le lendemain l'on m'apprit que Ni-
nette étoit enfermée , qu'on alloit repren-
dre Rofe i la maifen» Se qu'on la logeroit
dans ma chambre. Je compris qu'on ne
me gardecoit pas pour rendre à l'aînée le
même fervice qu'à ta cadette. J*étois bien
rétabli , depuis trois mois d'une aflez
|oyeufe vie. Je fentis qu'il falloir fonger
à la retraite ; je pris mon parti de bonne
grâce , & j'en fis part à la ramille. On ne
s'épuifa pas en longs efforts pour me re-
tenir 'y mais on me fit préfent de cinquante
feqnins , & ces bonnes gens me remer-
cièrent des grandes obligations qu'ils pré--
tendoieat m*avoir. Je les quittai avec.at-
tendriflement , comme des bienfaiteurs;
je fentis que je ne devois pas chercher
à prendre congé de leurs fines ^ mais je
fis au ConfelTeur mes adieux y te mes ten-
dres remerciements.
Fin du Livre troijicmc.
T R A N ç o I s; ïl r
■ * - ' —^
TAVENTURIER
FRANÇOIS.
LIVRE QUATRIEME.
J E me retrouvai abandonné à moi-même^
fans être fore afSigé. Dès que j eus quitté
Ninette , je me fentis plus que jamais plein
de Julie. Elle m attira de deux cents lieues,
comme le Nord attire Taiguille aimantée;
J'avois de largeur pour faire ma route ; je
voyageai pour la première ibis dans des
voitures , je logeai dans des auberges ^ Se je
couchai dans des lits. De cette manière
j'arrivai bientôt à Paris , au bout de près
d'un an d'abfence.
La lettre de cachet qui exiftoit contre
moi m'obligea de me déguifer jufqu*aux
dents. Je rodai autour de la maifôn de
Bonac , & j'apperçus bientôt mon fidèle
S. Jean , a qui je me fis connoître. U m'ap-^
prie que Julie étoit au Couvent , qu'elle
déteftoit mon rival ^ Se qu'elle aimoit mieux
prendre le voile que de l'époufer. Je l'ap-
perçtts lui-même , ce déteftable rival j il
: I
Il* l'A V BN TU RI EU
me reflèmbloic plas que jamais. Nous au-
rions pu jouer admirablement les Mé-
nechmes. J'étois C\ bien travefti » qu il ne
pouvoir me reconnoître. Je me mis àTob*
lerver à mon tour ; je voulus m*amufer,
à l'aide de la reflèmblance , à lui jouer tous
les tours que je pourrois , & â lui rendre,
autant qu'il feroit en moi ^ tout le mal
qu'il m'avoit fait.
Je m'apperçus que ce Moniteur fortoit
fouvent en petit déshabillé ; j'en fis faire
un tout pareil. Sous mon déguifement je
fuivois ce malheureux, & je voyois où il
aIIoit:enfuite, quand il étoit fortidu lieu
de fes vifites , fy paroifibis moi-même avec
mon déshabillé pareil au iien , & Ton me
prenoit |)our lui. Je ne tardai pas à décou-
vrir que le drôle avoir des allures fufpeâes
chez trois jolies filles» Je me préfentai ef-
frontément chez elles pendant fon abfen-
ce; je fus reçu comme lui-même , & je re-
cueillis tous les agréments dont il jouKToit
ordinairement. Je ne manquois pas, quand
j'avois été bien traité par ces nymphes, de
me faire avec elles, en les quittant, quel-
ques bonnes querelles qui valoient à mon
rival la plus orageufe réception , quand il
venoit après moi , ne fe doutant de rien :
il jouoit alors le rôle d'Amphytrion ou de
Sofi battu.
François. 113
L'argent me manquoit , & cela n'éton-
ne pas j mais je prenois quelquefois, pour
m'en procurer , des libertés que }e ne de-
vois pas me permettre , même par ven-
geance. Mon ennemi faifoit ce que les jeu-
nes gens qui fe rainent appellent faire des
affaires avec des ufariers. Quand je favois
qu'il avoir le crédit de prendre des mar-
chandifes ou de Targent dans quelque en-
droit , je m'y préfentois & je me faifoi$
délivrer divers effets, ou compter certai-
nes fommes. Avec ces reflburces je vivois
aux dépens de mon ennemi. « II fe donne
'» au diable , me difoit S. Jean. D'aboril
» il ne favoit ce que vouloir dire un tas
» de quiproquo dont vous étiez la caufe ;
» par les méprifes que vous occafionniez,
» mais enfin il a foupçonné que vous
» devez être de retour à Paris , & , depuis
» quelques jours , il a mis en campagne
» un efcadron de coquins pour vous dé-
>' couvrir. » Je redoublai de précautions
pour me cacher.
Malgré fes recherches , je lui jouois de
temps en temps des tours aflez méchants.
Je favois , par exemple, qu il avoit eu je ne r
fais quelle altercation avec un Duc infou«
tenable. Cet épais Seigneur, croyant qu'il
croit trop roturier de fe battre , quand on
fc voyoit infulté , payoîc des malheureux
i I
114 Ï-'A VENTURIER
armes de bacons , pour attendre de nuit i
& afTommer de coups ceux à qui il eu
vouloir. D'ailleurs, auffi pauvre d'efptic
que de cœur , incapable de répondre aux
railleries , il en écoic fore piqué. Je fis
contre lui une épigramme qu'il méritoit à
tous égards , parce qu il croit un fot , 6c
qu'il m'avoit ofFenfé. Je la lui remis moi-
inê.nie. Il la crue tout naturellement de
moii rival , & le fit guetter de nuit. Le
lendemain l'infortuné , qui ne s'aiteûdoit
â rien , & qui fortoit fort affligé de chez
une de fes maîtredes, où je lui avois pro«
curé une querelle complette, fot-auailli
par Hz coquins qui le rouèrent de coups,
J appris la corredion qu'il avoir reçue;
je la trouvai trop forte ; je le plaignis iin-
cérement, parce que je ne fuis pas cruel,
ôc je cedài dès - lors de lui fufciier des
mortifications.
Je fis plus; quelques jours après un tour
fanglant qu'il m'avoit joué lui-même , je
le rencontrai une nuit , â quelques lieues
de Paris, fe défondant avec peine con-
tre trois fcélérats qui vouloient ralTaflî-
ner ; je n'héfîtai pas à prendre fa défen-
fe. Je perçai d'outre en outre un de ces
brigands ; je mis en fuite les deux autres.
Mon rival éroit blelTé: je le. portai moi-
même chez un chirurgien y & comme il
François, 115
école fans argent , les coquins lui ayant
précédemtnenc volé au jeu tout fon avoir,
je donnai , pour le faire foigner , tout ce
que j avois fur moi , fans favoir où je
ppurrois dîner le lendemain. Il ne fut pas
afTez touché de ce procédé.
Le malheureux nen continuoit pas
moins Tes recherches pour me faire arrêter.
Je cherchois de mon coté le Couvent de
Julie, & je le découvris. Je m'y préfen-
tai bientôt , & je fus très-mal reçu , parce
qaon me prit pour lui, & que Julie ne
poavoit le fouffrir. Je ne pus obtenir de
la voir j mais je m'avifai , pour Icngager
i recevoir ma vifite , de prier qu on lui
dît que je n crois pas fon perfecuteur,
mais bien fon véritable amant revena
d'Italie. La touriere m'examina fore at-
tentivement , & , d'un air aflez finiftre ,
elle me dit qu'elle me croyoic , vu la ref-
femblance prodigieufe dont on lui avoir
parlé; que l'heure du réfeûoire étant
fonnée , elle ne pouvoit me faire voir
Julie pour le moment ; mais que fi je vou-
lois revenir le lendemain , je la verrois.
Elle me demanda fi je favois le mot du
guet: je lui répondis que j'ignorois ce
qu'elle vouloir dire. « Vous n'êtes donc
» pas l'importun ? dit-elle. « Sans doute
le dtole fe faifoit connoître à cette femme
«itf L* Aventurier
par quelque mot , donc il convenoit avec
elle. Cl Donnez -m'en un , reprit -elle y
9* afin que je puifle demain vous diftin-
9 guer de votre rival. v$ Je lui donnai le
mot le plus iacré pour moi ^ le nom de
Julie.
Je ne manquai pas de revenir le lende-
main ; la couriere me demanda le mot ,
je le lui dis. ce Cela fuffit, me dit- elle \ re-
>a venez dans une demi-heure. » Je fors
comptant retourner au temps fixé. Tout-
à^coup une bande de coquins & de recors
fond fur moi à Fimprovifte. J'ai la force
de fecouer & d'écarter cette canaille. Je
tire mon épée & me défends. S. Jean pa-
roît. Je lui crie un mot dont nous étions
convenus , pour qu'il me reconnût. Il fe
jette à mon iècours , & m'aide à me fau'
ver dans une allée. Mon rival étoit là pour
diriger les coups , & jouir du fuccès. Saint
Jean le déceftoit : il lui arrache de defTus
les épaules , un manteau par lequel il de-
voir être reconnu des aflaillans , jette ce
manteau fur les miennes j ic poulTe mon
perfécuteur au milieu de fes fupports, qui
étoient des garçons maréchaux., & qui , le
prenant pour moi, travaillent fur fon dos
comme fur une enclume. Il \ avoir beau
leur crier : Vous vous irompe:^ ^ comme
j'avois fait moi-même auparavant ^ ils me
François. 117
voyoienc couvert du manteau , & n obéif-
foieac qu'à moi. Le pauvre malheureux
fut roué de coups & traîné je ne fais où ,
par ces honnêtes gens. Je reftai maître du
champ de bataille avec Saint Jean, qui
rioit de tout fon cœur.
Je me garderai bien de retourner au
Ceuvent pour y voir ma Julie. Je recon-
noilTois trop bien, par ce qui venoit de
m arriver , que la perfide tpuriere s'enten-
doit avec mes ennemis. Je me retirai chez
moi , fort trifte , parce que je n'avois pu
voir Julie , & que j'étois fans argent. Je vé-
cus pendant quelques jours à crédit j mais
je fentois que cela ne pouvoit durer.
Un beau matin Saint Jean vint me
dire qu'il a voit appris que , fous peli de
jours , il devoir y avoir une profedion dans
le Couvent de ma Maîtreffè. Un Evêque
inpartibus j auprès duquel je connoillois
quelqu'un , devoir y aflSfter, & même en-»
trer dans l'intérieur du Couvent avec les
Eccléfialtiques fes fuivants. J*enviai fur-
ie-champ le fprt de ces élus qui dévoient
fe trouver (i prés de ma Julie \ & bien-
tôt il me vint en tête que je devois m'in-
finuec dans leur compagnie.
Je demandai à Saint Jean , s'il favoit
quelle étoit la perfonne qui prononçoic
i^s vœux, c« Je l'ignore , me répondit-il j
ii8 l'Aventçrieh
» cependant on ma dit que h famille
>» de Bonac pourcoîc s^ trouver. C'eft fans
9> douce une parente ou une amie de la
» maifon. >• — « Ce n eft pas probable-
9» ment Julie? lui-dis-je. >j — «Non, sû-
» rement , répliqua-t-il ; je n'ai pas en-
» tendu dire quelle ait même pris le
»9 voile. Il eft vrai que , depuis un an,
» j*ignore parfaitement fou fort. »>
Il me vint fur le-champ une idée fin*
guliere. J'avois eu , depuis deux jours, en-
vie de reprendre le petit collet , pour le
double objet de me dcguifer, & de vi-
vre une féconde fois dans les penHons.
ce Parbleu , dis-je à Saint Jean , tâche de
y> me procurer une foutane , & un accou-
» trement noir j je voudrois m'infinuer
» dans le cortège de TEvêque , pour en-
>9 trer à fa fuite dan^ le Couvent & voir
^ 99 ma Julie. Il faut pour cela que je nie
M déguife en Eccléfiaftique. J'ai lié con-
99 noiflance , dans je ne fais quel endroit,
» avec un certain Abbé Muguet , Secré-
If taire & favori du Prélat : il a le (crédit
99 le plus abfohi aupiès de Monfeigneur,
99 Se doit être bientôt fon Grand -Vicaire.
» Il m*a obligation de la viej j*ai em-
99 pêche qu'un jeune Moufquetaire, qui
99 i'avoit trouvé en partie chez fa Belle,
» ne le jettât par la fçnêcre j il voudra
FaAi^-çois. rij
35 bien fans doute me préfenter, comme
» un Eccléfiâftique , au bon Evêque , ôc
" l'engager à m'admeure à fa fuite dans
» la cérémonie de la profeflSon, «
Saint Jean goura mon projet j il m*ap-
porca dès le lendemain l'habit complet
d'Eccléfiaftique , & j'allai fur -le champ
dans cet équipage trouver mon Abbé#
Laimable Muguet m'embrafla ôc me fé-
licita du parti que j'avois pris de me />r-
ter dans l'Eglife ^ m'alTurant fort indif-
cretement que mes pkifirs en feroiénc
plus nombreux & plus sûrs. Je lui laiffai
croire que j'écois Eccléfiâftique , & je le
priai de me préfenter â fon Evêque , lui dé-
clarant ingénument l'envie que j'avois de
pouvoir entrer à fa fuite dans un Couvent
où l'on faifoit profeflîon , & où je voulois
voir une perfonne à laquelle je m'inté-
relFois. « N'eft-ce que cela , me dit-il ^ mon
55 cher Abbé? rien de plus facile ^ allons
» voir Monféigneur. jj II me mené à fon'
apparrement. « Monféigneur , lui dit-il ,
» voilà un jeune Eccléfiâftique de mes
» amis , que j'ai l'honneur de vous pré-
» fenter; il eft fort joli garçon, comme'
» vous voyez \ il a d'ailleurs Une très-belle
» voix , & fait compofer de jolis romans j
» (ce que je dis tout bas. ) Il pourra chan-
» ter , prêcher , faire les honneurs chez
à
110 lAvïnturier
» vous , & me remplacer quand fe ferai
w votre Grand-Vicaire. » Le Prélat , qui
paroifToic (impie ôc honnête , me trouva
fort joli garçon , me capota les joues » &
m adocia aux fondions de fon faint mi-
niftere.
Le jour de la profeflion arrivé , je fus
admis dans la fuite de Monfeigneur; &,
comme j avois qne belle voix , on me
chargea de l'emploi de Chantre. Le futur
Grand -Vicaire eut celui de Prédicateur.
Il m'affura que la novice qui alloit pro-
noncer fes vœux étoit fort jolie ; qu'il
avoir obtenu la permiffion de la voir en
particulier ; que , dans différentes confé-
rences qu'il s'étoit procurées avec elle ,
il avoit cherché de bonne foi à la déroui-
ller du parti du cloître , auquel il ne la
croyoir pas appellée ; que pour lui faire
defirer de rentrer dans le monde , il n'au-
foit pas été fôçhé d'infpirer i la viâitne
infortunée une forte de goût pour lui;
qu'il eût même été vivement tenté de
cueillir une fi belle âeur avanc le facri^
fice, Cl elle eût été à fa difpofitiom Tels
étaient les propos naïfs de l'Abbé. « Tou-
w tes mes rentatives ont échoué, ajouta-
•> t-il j car elle eft d'une mélancolie incon-
n cevable j & je m y çonnois mal , ou la
» petite
François. m
» petite perfonne a quelque paffion mal-
» heureafe, qui lui fait donner à fon
» Dieu cç qu elle ne peut prodiguer â
» fon amant. >•
Enfin nous nous rendîmes en pompe
au couvent, & l'Office commença. Pour
remplir mon emploi de Chancre , on m'af«
^la d une chappe. La famille de Bo-
nac & le Baron de Noirville étoienc dans
i'figlife. Je trcmblois que ma fonâîon
ne fixât fur moi la vue de quelqu'un de
mes ennemis j je fentois que mon ajufie^
nient ne me rendoit pas aflez mécon-
noifTable. Pour comble de malheur , le
rideau de. la grille étoit fermé , & îoa
ne parloir point d'entrer dans le couvent,
l'accendois avec impatience que le mau«
dit rideau s'ouvrtt. Il fut enBn tiré; mes
regards fe précipitèrent dans le chœur
des Nones , pour chercher ma Julie parmi
les Pen(ionnaires ^ je ne pus l'apperce'
voir. La Novice qui faifoit profeifion^
écoit couverte d'un voile : je croyois en-
trevoir eti elle quelque chofe de mon
Amante; mais je fentois que c'éroit fans
doute parce que je voyois par tout cette
fille adorée. Dans cette agitation le chant
alloit comme il pouvoit, & le maître de
cérémonies étoit obligé de me tirer à char^
qae inftant de mes diftraâions.
Tome I. F
li* l'A VINTURIER
L'Abbé Muguec monta en chaire, mis
avec une propreté exquife, qu'on pouvoit
bien prendre pour une parure élégante*
Il déploya les t réfors d'une éloquence
riante de fleurie ; il fe plaignit avec
beaucoup de grâce du dépériflfement de
la Foi & de l'accroiffement ^des plai-
ûïs 'y il fit les plus féduifants portraits du
inonde & des agréments auxquels renon-
çoit la Novice, & il s'exprima comme
un homme qui les connoifloit par expé*
rience. Du gracieux, il paiTa au fublime;
il fit voir que les plus fameux fages de
l'antiquité & du fiecle n'éroient que des
infenfés en comparaifon des Vierges qui
fe confacroient au Seigneur. II montra en
particulier comment la jeune perfonne»
qui étoit l'objet de fon difcours, & qu'il
traita d'héroïne , s'attachanc à la vraie
fcience du falut, contradanc l'alliance la
plus augufte, faifant le plus grand facri*
lice , étoit plus fage que tous les Philofo*
phes , plus grande que tous les Héros. On
trouva le Prédicateur auffi édiâant 8c auffi
charmant que la Religieufe dont il fai-
foit un fi joli portrait \ & fon fertnon lai
valut dans l'afTemblée cinq ou fix con«
quêtes.
Après la prédication , l'Office recora-
inença. Je repris au lutrin mon rôle de
F R A N Ç O X S. IIJ
Chantre, & rinftaiic des vœux arriva, La
Novice leva foti voile pour les pronon-
cer. J'entends fa voix qui me femble celle
de Julie. La viâime d'abord m'écoit ca-
chée par une Religieufe qui étoic devant
elle : rinfortun^e alloit prononcer le der-
nier mot , le mor fatal. Celle qui la ca-
choit change de place, je vois Tintéref-
fante petfonne , & je reconnois ma Julie.
ArrêUj m'écriai je en fautant à la grille
avec ma chappe ; & je me donne , en fau-
tant contre les barreaux, un coup terril
ble qui me fait tomber à la renverfe.
On vient à mon fecours \ } etois en fang ;
car le coup avoir porté fur mon nez. Je
criois toujours, arrête^ ma Julie y voici
ton Amant.
La cérémonie eft troublée; tout le
monde s'écrie : cfl-il fou? Mes ennemis
me reconnoiflènt. c< Il eft foii , difent-ils ;
» il faut J'enlevcr. » Je me débats comme
un forcené , avec mes habits facerdotaax ^
criant de toutes mes forces , arrête , ma,
Julie. On me bouche la refpiration, on
m*entraîne hors de l'Eglife. Je deviens fu-
rieux , je ne puis contenir la rage que me
caufe le malheur detre eclevé dans un
moment où je pouvois empêcher mon
malhenr & celui de mon amante* On de-
mande à TËyêque où il veut qu'on me
F 1
124 L*AVBNTURIER
condirife. Ne voyant dans moi qa un fré-
nécique, il die qu'il ne me connoît pas,
& qu'on peut faire de moi ce qu'on you-
dra. On m'arrache mes ornements facrés;
on me conduit garrotté & fanglant i l'Ho-
tel-Dieu ; mon émotion eft & violente ^
que je fuis faifi de la fièvre y on me cou-
che » & j'en avois befoin.
Je raconte avec naïveté ce qui ni*eft
arrivé ; les âmes froides verront dans ce
récit de l'exagération ^ mais je ne puis rien
diminuer de l'exceflive agitation que me
caufa la fcene que je viens de décrire. JV
vois peut-être de la difpofition â être ma-
lade; je le devins férieufement. A peine
fus- je fur un lit, qu'un Médecin, qui pa-
roiflbit raifonnable & humain , me parla
avec beaucoup de douceur, pour me faire
revenir i moi-même, ce Ah! Monfieur,
9i lui dis-je, je fuis le plus malheureux
f> des hommes } mais donnez-moi d'un
9» mot la vie ou la mort; dites, ma JnH^
»> a-t-elle prononcé fes vœux? « — « Oui,
»> me cria l'infernal Noirville , qui étoit
») venu jouir de mon malheur ; elle a
M prononcé fes voeux , tu en es la caufei
» & je te ferai pendre, (i tu n'es juridi-
j> quement déclaré fou. Prie Dieu que ta
f» folie fe confirme. » A l'afpeâ de ce
monftre , il me fembla voir l'enfer l'on-;
François; iif
Trir ; Tes paroles furent le dernier coup.
Je tombai en foibleflè^ ma fièvre redou-
bla^ j'eus le tranfport. Ce fut là fans douce
ce qui me fit déclarer décidément fou.
Je fus aflez long-temps malade , & je
perdis fouvent connoiflance. Enfin , un
jour, après un longévanouiflTement, j'oa«
vre les yeux. Ciel ! au lieu d'êcre dans mon
lit, je me trouve tout nu, dans une es-
pèce de cachot , une chaîne de fer au pied ;
j etois à Bicêcre , enfermé parmi les fous#
II 7 avoir de quoi le devenir. Je venois de
perdre ma Julie, tour ce que j'adorois. Je
me voyois dans cet affreux état y il faifoit
un froid mortel ; nu en chemife , Se déjà
malade , je ne pouvois long-te»ps vivre
dans cette fituation, n'étant pas réellement
i infenfé.
Je ne fais fi j'arois vraiment extrava-
gué dans les tranfporcs de la fièvre; cela
pouvoir être; mais enfin je fentois que
je n étois pas fou ; & ma gaieté , qui m'a
rarement quitté , recommençoit prefqu'i
fe monrrer , quand je vis arriver l'affreux
Noirville. « Te voilà, coquin, me dit-
» il; ru es bienheureux d'être fou ; je voo*
» lois te faire pendre; je t'aurois bien
» trouvé aflez de bon fens pour cela;
» mais la Dame qu'un miférable comme
n toi n'a pas craint de nommer fa mère»
f 5
: pl^ facté'. contre n.,t ^^^ .^^x Ce
•• Tefq-%rno^-nt;^rï^"--
l 'afoeft de ce hideux y miUe "»
*" ? .,r 3e vomts contre » ç^
'*^°"^ me ram.eU*i ce p/*S^„fet peint
r •' ioroùUitnuable Cervantes P^^^^
« au nez des S«"^^;:*J^ «.ceille v^»'
"avoir f^nTde c ^^^^^r"**l5
V-«cUt.l """-""î"?;!.^. du Clef»"
François; iij
fonnage* Ceft la feule fois qye je lui ai
trouvé la phyfionomie plaifante. Il fal-
loic avoir coure ma gaieté pour rire dans
ce déteftable féjour. Les figures & les ex-
travagances de mes camarades d'efclava-
ge m amuferenc quelque temps , par les
tableaux burlefques que ce jeu me préfen-
toit. Je me divertis auffi de la curiofité des
badauds ^ui venoient nous voir. Puifque
fétois réputé fou, autant valoit-il en rem-
plir le rôle , & jouir de la liberté qu'il
donne. De temps en temps je faîfois rire ,
i gorge déployée , des compagnies nom-
breutes qui nous rendoient vifite. Malheuc
à qui porcoic une figure niaîfe. Je favois
fi bien faire de quelques benêts le jouec
de la multitude 9 qu'on trouvoit que j'é*
tois un fou charmant. Les Geôliers eux«
mêmes rioient de mes folies. Se me trai-
toient aflez bien. Les Dames s'arrêtoienc
des heures entières devant ma loge; je
leur racontois de (i drôles de chofes,
je leur faifois ma cour (î plaifamment ^
qu'elles me trouvoient adorable. Prefque
touresf celles que j'avois amufées reve-
noient, & m apportoient de quoi me ré-
galer fort joliment.
Quelque fois, après avoir dit les folies
les plus comiques, je me jettois tout de
fuite fur le chapitre de la raifon, & je
F4
faifoîs un difcours philofophique & pa^
thétiqiie , en homme vraiment inftruit
& fage. Tout le monde reftoic en exta-
fe ; les Geôliers demeuroient la bouche
ouverte, ce Quels inftants lumineux il a,
*> difoir-on I Quel dommage qu'un hom-
» me fi charmant & fi fpirituel, ait rcfprit
9> aliéné! » Enfin je m'acquis de la répu-
tation. J'avois tous les jours devant ma
Joge des compagnies choifies , que j'amu-
Ibis & <yxi me régaloient. Ces vifites
adouciflToient mon fort, & je me promet-
tois bien de trouver enfin quelqu'un à qui
|e pufle m'ouvrir & me faire connoîcre;
pour obtenir ma délivrance.
Sur ces entrefaites , mon rival vînt me
.vîfiter. Quoiqu'il eût ma figure, & que
fon ajuftement fût plus brillant que le
mien , à fon afpeâ je crus voir le diable;
:« Te voilà donc, imbécille, me dit-il ! tu
» n'as donc pas afTez de bon fens pour
99 qu'on puiffe re faire pendre ! mais voyez
j> donc ce gredin, fale , puant , nu com-
» me il eft, ofer croire qu'il porte ma
j» figure! Eft-il vrai, l'Amour, dit-il à
9» fon valet-dc chambre, que je reflTem-
99 ble a ce hideux perfonnage? Je crois
a> qu'il y a une certaine élégance que cer-
99 raines efpeces ne peuvent atteindre,
% quelques traits qu elles aient d'ailr
François; ji^
» leurs*.,..» En parlant Ci modeftement»
cet humble adorateur de lui-même fe pa-
vanoit, & faifoit des mines avec la plus ^
tendre complaifance pour fà perfonne.
Auflî coupable que Noirville^ il meritoît
un pareil traitement ; il le reçut de ma
libéralité, à-pea-près avec les mêmes
circonftances. Une grande compagnie fuc
témoin de fon malheur , 6c ne fe cachft
pas pour en rire avec moi.
Il vouloit me tuer à, travers les bar-
reaux : Ci ouvrez-moi fa loge, crioit-il^
» afin que je lui pa(îe mon épé.e au travers
» du corps. t>— «c Ah ! Monfieur , répon-
» dit le Geôlier, vous êtes trop raifonna-
» ble pour cela. Sa vie m'eft confiée j on
» me le feroit payer comme s'il avoir du
»> bon fens. «s— <c Rouez-le du nioins de
w coups, reprit l'Adonis afpergé; » & U
ofifrit ae l'argent pour me faire bâtonnet ^
il réuflit à le faire accepter , mais il ne pur
obtenir qu ofi me donnât une chiquenau*
de ; on lui promit cependant que la nuit
fuivante on me châtieroit d'importance.
Sur cette aiTurance, il s'en alla d'un ait
majeftu^ux, couvert de mes profuiions. Il
m'entendit rire après lui fans ménage**
ment, il fe retourna^ 6c me lança un
regard d'indignation.
Dans cet étrange état, je ne perdol^
F 5
130 L* A V EN T U R lE R
point ma gaieté. Perrette, fervante du
Geôlier, briinetce de quinze ans, tout-
à-fait jolie, innocente & proprette, mé-
ritant de briller dans des cercles, jectée
par le fort fur ce fumier, paflbit tous
les jours devant moi avec fon feau,
pour aller puifer de l'eau. Elle s'trrêtoit
toujours devant ma loge, & je la faifois
rire. Elle me prenoit, comme tout le
monde, pour un fou; mais un fou plai*
fant. Je voyois dans fes jolis yeux qu el-
le me plaignoit. Elle me jettoit toujours
quelque mangeaille, fans ofer approcher
de moi.
Un jour elle fut plus hardie. Elle m'ap-
porta un morceau de câteau, & me par-
lant avec rhonhête ramiliarité dont on
ufe vis-à-vis des gens de Tefpece dont
elle me fuppofoit : « tiens, me dit-elle,
93 mon garçon, régale-toi,» Se elle me
le préfenta de fa main mignonne. Je le
reçus avec tranfport ; je le baifai ; je le dé-
voraj. Je crus devoir prendra le ton ga-
lant vis-à-vis d'une jperfonne qui, dans
Tétat où je languiuois , devenoit pour
moi une Détlk. « Ma chère Demoifelle
» Perrette, lui dis-je, votre gâteau eft
w délicieux, mais votre gentil minois Teft
at encore davantage! Quelque faim que
w j'eufle, j'aimerois mieux fucer vos bel-
François. iji
>y les-petites lèvres , que de manger tous les
>' bifcuics du monde. n-^« Ha , ha ! dit-
» elle en riant, tu me trouves donc bien >*y
— « Si bien, lui répondis-je, que je fuis
M amoureux de vous. » — « Ah! reprit-
» elle , en riant encore plus fort, me voilà
w bien lotie j j ai un pauvre infénfé pour
» amant. Tu es nn drole de corps , mon
» ami ; tu es fou -y mais tu me fais rire. >•
Je voyois que , tout fou qu*elle me croyoir ,
la petite perfonne étoit flattée de l'amour
que ma Bouche lui avouoit, & que mes
yeux lui exprimoient encore mieux. Je
fondai, fur cette fervante , toutes mes ef-
pérances pour fortir de cette retraite in-
fernale.
Obligé de couriifer Perrette, je tâchai
de rélever dans mon ame, de la voir des
yeux de mon imagination, & d'en faire
dans ma tète une Déeflfe, ou du moins une
Reine. Jamais le Chevalier de la Man«
che ne vit la Princefle du Tobofo fi rayon-
nante, que je me repréfentois ma Dtilci*
née; & en général, je tâchois d'embellir
en idée autour de moi toute la fcene des
objets qui m'environnoienr. « Ma chère
M Demoifelle Perrette, lui dis-je, vous
» que j'aime tant, & à qui j*ai tant do-
rt bligations , accordez-moi une faveur;
• donnez-moi votre gentille menotte à
V 6
iji l'Aventurier
» baifer. » Elle fe mie à rire. « Ta me
»> mordras, dir-elle. » — « Non, repar-
H cisje : fur mon honneur , vous êtes â
• croquer^ mais }e ne voudrois pas man-
» ger la main qui me foulage.» £lleme
préfenca fa main à travers les barreaux,
avec une efpece de crainte. Je la baifai
d'un air refpedueux. La petite Perrette
me fembla touchée, te En vérité, il me rend
M folle auffi, dic-elle en retirant fa main
« avec une efpece de confufion. Adieu,
n mon ami , nous vous reverrons. i> Son
adieu fut tendre , & le mien partit du
cœur.
Le lendemain ma charmante m'apporta
un plus grand morceau de gâteau que la
veille, 6c caufa plus long-tems avec moi.
Je redoublai d amour & d'éloquence au*
près d'elle, l'aimable innocente rioit tou-
jours de mes propos. liMais fais-tu, me
» dit elle, que, pour un fou, ru es bien
» drôle, & tu as une forte d'efprit. Sur
9i mon honneur , il y a Grand^Pierre , pre-
a» mier Valec-de notre Maître, qui me
ai» fait la cour^ je veux mourir fi tu n'as
s» plus d'efprit que lui ; cependant il jouit
m de tout fon bon fens. Sais-tu encore une
9* chofe ? Il faut , Dieu me pardonne , que
» tu m'aies aulli rendue folle de toi. Grand-
ie Pierre m'dimej il dit qu'il veut mé-
F & A M ç o I s. ^53
5> poufer; il gagne cent francs de gages ,
» il cft ici le premier après notre Maître ;
>) il deviendra peut-être Geôlier par la
» fuite i croirois-tu que, depuis que je te
I» connois , je ne me foucie plus de lui ?
» |e le trouve bête , groffier j je t'aime en
9» quelque façon mieux que lui. Mais
» voyez où j'ai Tefprit ! moi aimer un in-
» fenfé ! AhJ fi tu avois ton bon fens com-
» me moi , ajouta- t-elle avec un foupir , je
^y ferois peut être la folie de t'époufer. n
— «c Mais ma chère Demoîfelle Perret-
M te, pouvez-yous être fi aveuglée contre
3> moi, que de me croire réellement fou?
» M'avez-vous entendu dire un mot qui
»3 annonce que j'aie perdu mon bon fens?
» Un infenfé pourroit-il fentir votre mé-
» rite & vous aimer comme moi? »—
» Vous autres fous, me dit- elle, vous
» avez toujours de bons intervalles. Il ne
» faut pas fe fier â ce que vous dites , parce-
» que vous proteftez tous que vous n'êtes
» pas fous. »— c< Ah! ma^ chère, vous
3> joignez-vous à mes ennemis ? repartis je,
» ce font eux qui me font pafler pour tel ,
» afiin de fc détaire de moi. »— « Ne nous
» y voiU-t-il pas, reprît-elle? Oui, telle
>> eft votre hiftoire i tous ; ce font toujours
» des ennemis qui vous calomnient &
» vous font enfermer d lort» Tiens, moa
154 L* A V E NT T; R I B R
i> cher ami, tu es un fou, ma^ un foa
» charmant. Se je t^aime bien comme
» tel. »-— ce Mais, m'avez- vous vu> lai
» dis*)e, faire quelque folie?»— c« Sans
»> doute, répondit-elle 9 3c j'en ai bien ri.
» Tu es reconnu par tout le monde poar
i> le plus joli fou qui ait paru depuis bien
M des années à Bicètre; ôc Grand-Pierre
9> m'a dit plufieurs fois que, fi nous étions
>» mariés enfemble, il ne defireroit pas
^ atitre chofe que de t'avoir pour gagner
M fa vie. Il te mettroit dans une cage de
t» fer, & te promeneroit dans toute la
9> France : tu es C\ drôle , que tu ferois rire
» tout le monde, & tu procurerois bien
» du gain à ton maître; & nous aurions
» de quoi vivre bien à notre aife. » Belle
idée que j'avois donnée de mon bon fens ,
en m'efforçanr de convaincre cette fille
que j'en'avois! Moi qui avois cru voir
par-tout qu'on me prenoit pour un hom-
me d'efprit, & même pour un philofophe,
|e me trouvois là étrangement déchu. Je
ne pus m'empècher d'en rire.
tt Le projet de M. Grand-Pierre me fait
« beaucoup d'honneur , dis-je à Perrette;
» mais vous aurez peut-être de moi une
» idée un peu plus relevée , quand vous
•• faurez quelque chofe de mon hiftoire. »
£c fur le champ je lui racontai plufieurs
François. ij5
de mes aventures, fur -tout celles qui
pouvoienc rincéreflfer en ma faveur, &
lui proi4ver que j'avois du bon fens. Elle
me regardoic d*un air attendri Se inquiet.
ce Mais 9 me difoit-elle, je ne fais que
»> penfer de tout cela. Si vous n avea pas
M de bon fens, il faut que vous foyez un
» fînge bien habile, car vous le contrc-
» faites bien.» En difant ces dernien mots
elle me ferra la main.
Elle commençoit a s attendrir. Se moi
à bien augurer de fon attendriflement;
je me préparois à m ouvrir à elle fur
les moyens de me procurer mon cvafion.
Nous nous faisons des careiïès innocentes
avec la tendrefle la plus naïve. Tout-à-
coup le Geôlier fond fur ma Déetfe , Se la
régale de deux ou trois coups de pied
dans le cul, Se d'autant de foufflets, en
lui difant avec la gr©flîereté la plus indé-
cente : (c II te convient bien, falope , de
» perdre, ton temps avec un fou, quand
>» on t*ehvoie tirer de Teau. » Ma Di-
vinité confufe fe fauva légèrement; le
boarteaii me lâcha au travers du vifage
un coup d'un troufleau de clefs, qui heu-
reufethent ne put m'atteindre. Après ce
bel exploit , il s'en alla en murmurant des
blafphêmes. Je maudis ce barbare^ & je
plaignis fon innocente viékime.
tjS t* Aventurier
Le lendemain je la vis pafler avec un
panier plein de vieille ferraille. Elle pa-
roifToit avoir envie de ne me point abor-
der, par crainte de fon maître f je l'ap-
pellai tout bas ^ elle s'approcha d'un air
craintif, en regardant bien autour d'elle,
« Ma chère Perrette, lui dis-je, vbus
*> devez bien m'en vouloir; je fuis caufe
^ qu'on vous a traitée avec barbarie; cela
» m'a fait faigner le cœur. i> — « Que
•> veux-tu, me dit-elle, c'eft un brutal;
»» il me manque comme cela de refpeû
« tous les jours. Il ne faut pas y faire at-
» tention; il en fait autant â fa femme,
w qui le lui rend quelquefois. >•
ce Et que portez vous là ? repris-je. >•
— c< C'eft , me ccpondit-elle , de la vieille
»* ferraille que ma Maîtreflè m'a permis
» de vendre a mon profit. Je vais la por-
^ ter chez le marchand, & j'en aurai au
» moins vingt-quatre fols. >* — ce Et que
w ferez-vous de cet argent? lui dis-je.»»
— «Vraiment, répliqua-t-elle, j'en ai
» bien d'autre : j'ai près de fix livres d'é*
>» pargnes, je mettrai tout enfçmble, &
i> j'irai à la fripperie acheter... »> A ce mot
la chère enfant rougit ^ Se m'avoua en-
fin qu'elle alloit acheter un vieil habit
pour moi. » Ma Maîtreflè, ajoura t-elle ,
V qui te trouve auflî fort plaifant^ c'a
w
François. 137
^> beaucoup plaint : elle a dit qu*il étoit
» cruel de i^ifler tout nu , du froid qu'il
» fàifoit, un fi drôle de corps ; fon mari
» a répondu que fi tu avois un habit, il
»> te le laiflTeroit porter. J ai profité de
» cette circoiîftance pour t'en procurer
» un. »
Je fils pcnëtré^du bon cœur de cette
pauvre fille, & je la remerciai comme je
le devois. J appercus bientôt une linîe
^ns fa vieille ferraille. c« O ma chère ,
» lui dis-je avec emprcffement, donnez-
» moi cette lime , je vous en conjure. >»
Elle la tira de fon panier, & me la pré-
fenta en me regardant d'un air inquiet
« Mais qu'en veux-tu donc faire ? me
» dit-elle par réflexion. »> Je ne fàvois
£ je devois lui avouer que je voulob
' m'en fervir pour (Couper ma chaîne, afin
de m'évader. Elle vit mon embarras, & fe
douta de quelque chofe. « Tu veux pcut-
* être te fauver, reprit-elle. >» — « Hé
•• bien , ma chère , lui dis-je ? feriez-vous fâ-
^ chée de ma délivrance? Je vous tirerai
» vous-même d'efclavage. »> — « Mais
» fi Ton favoit que j'cufle part à ton éva-
•• fion , dit-elle , malheur à moi ! Tu ne
^ voudrois pas me Êiire perdre ma for-
» tune : fais-tu que je gagne dix huit écus
» de gages , fans compter les profits ? »
ï}8 l'Aventurier
— *c< Ah ! je VOUS procurerai bien une au-
f> tre forrune , répliquai-je.» Alors la pe-
*> cite perfonne me dit d'un ton craintif:
» mais vous m'épouferez donc! jt— «Ma
» chère Perrette, lui rcpondis-je; laif-
»* fez-moi tout devoir à votre bon cœur,
» & vous récompenfer, qu^nd je le pour-
»> rai , autrement que par des promefTes. »
Elle lâcha la lime, & s'exquiva, parce
qu'elle entendit la voix de fon Maître.
Je»cachai l'heureux outil dans ma pail-
lafle jufqu'à la nuit. Dès qu'elle fut ve-
nue, & que je jugeai tout le monde cou-
ché, je me mis à travailler à tâtons. Je
vins â bout, i force de limer, de couper
ma chaîne. Se de faire â ma ferrure la.
même cérémonie. J'ouvris ma porte & [^
fortis en chemife: mais mon travail avoit
«xigé du temps, & le Jour commençoit a
poindre. J'ignorois fi les portes du châ-
teau ctoient fermées ou gardées par des
foldars; je ne favois de quel côté donner
de la tcte pour me fauver. Je monte avec
ma lime chez le Geôlier, dans le deffein
de l'effrayer, en l'éveillant en furfaut, Se
le forcer de me donner les clefs.
Tout-à-coup j'entendis crier , arrête! at"
rite ! un fou s\ejl échappé. Le Geôlier s'éveil'
le, je me cache derrière un rideau; il f^^f^
du lit en chemife ôc fort pour aller voir
François. ijf
de quoi îl eft queftion : il rencontre, au
bas de lefcalier très-fombre , fon valet
Grand-Pierre, qui venoic pour le cher-
cher. Ce valet, le voyant en chemife, le
prend pour moi , parce qu'il étoic de ma
taille. Il lui décharge, fur la tête, un grand
coup de mafle qui le jette a terre tout
étoardij cinq autres valets accourent, ôc^
ne pouvant le reconnoître dans cet en«
droit obfcur , ils s'efcriment fur lui â coups
de nerf de bœuf, accompagnant leurs
geftes d apoftrophes qu'ils croyoient con-
venir à un déferteur. Ils le traînent enfin
ar les cheveux, pour le conduire à ma
oge. Quand ils furent au grand jour, ils
reconnurent leur Maître erifanglante pat
leurs mains. II rouvrit bientôt les yeux:
les bourreaux lui demandèrent pardon
de la méprife, 6c le foignerent comme
ils purent.
Cependant je cherchois les clefs fous
le chevet de fon lit: fa femme, qui dor-*
flîoit, s'éveille à moitié, & mappercevant ,
elle me prend pour fon mari. « Hé bien !
» que fait là ce grand benêt, dit-^elle , au-
» tour du lit ? couche-toi , fî tu en as envie.»»
-^ (< Madame, lui dis- je, par pitié fauvez-
» moi la vî#. » — « Ah! c'eft toi, mon
« garçon, s'écria-t-elle; comment diable
M es-tu venu ici ? Pcrrette eft folle de toi j
i
140 l.^Àt'^lNTU H I EU
» elle dit que tu n'es pas fî fou. Enttt
N dans mon lir. Pour la (ingularité du
» fait, je veux coucher avec un feu : y a-
» t il du mal i recevoir un innocent dans
>» fes bras? N*aie pas peur de mon mari)
» je te fauverai bien de fes griffes. Tiens,
» il me vient une idée, pour qu'il ne
» te reconnoiflè pas. Ho', dit elle à Per-
» rette qui dormoit à côté d'elle, levé*
9» toi, coquine, & cède la place à un
9» honnête homme, «t
Perrette s'éveille ; fa Maîtrefle lui ar-
rache fon bonnet de nuit, me l'ajufte fur
la tête & me force d'entrer dans le lit
nuptial. <t Comme cela, dit- elle, fi mon
»> mari vient , il te prendra pour Perrette j
n il fuffit que tu caches ton vifage ; &
» c'eft mon affaire de ne pas le laiffer
M approcher du lit. Pour toi, dit-elle à la
» fille, cache-toi, aifin qu'il ne puiffe s'ap
» percevoir que j'ai une autre compagnie
9i que la tienne, n
Lafervante regardoit fa Maîtrefle avec
de grands yeux ébaudis. La Dame, peu
modefte, me ferre dans fes bras, & ren-
voie Perrette, qui fembloit jaloufe, en lui
jettant fa pantoufle au nez. Cette cruelle
remme ne connoiflbit pas du tout Pà-
propos : elle étoit jolie, elle méritoit des
hommages; mais j'en aurois payé plus
Franc é^s. 141
volontiers à Perrette , & je n croîs point
d'ailleurs dans le loifir d'en offrir à per-
fonne. Le temps m'étoit précieux pour
mefquiver, & fauroîs été beaucoup plus
content de me voir hors de Bicêtre, qu'en
bonne fortune avec Madame la Geôlière.
Je frémiflbis dans les bras d'une jolie
femme. Son mari monte j elle faute du
lit comme un .éclair & court lui fermer
la porte au nez; il frappe, il jure, il blaf-
phême. « H faut te cacher, me dit-elle,
» fuis-moi. M Soudain elle ouvre un grand
coffre, me fait étendre dedans, & m'y
enferme a la clef. Son mari frappoit tou-;
jours; elle va effrontément lui ouvrir,
«n bâton fur l'épaule; ôc je vois, par la
trou de la ferrure de mon coffre, qu'elle
en applique proprement quelques coups
fur les épaules de fon mari. <c Je l'appren»-
» drai, dit-elle, à me faire îin pareil va-
» carme. >> En difant cela, elle le jette
dehors, & le traite cbmme ces fervantes
dont parle Boileau, qui.
Largement fwffletées,
Avoîem à coup de pîed defcendu les montées.
Je les entends s*efcrîmer tous deux des
pieds & des poings au bas de l'efcaliet.
Pour moi , j'étois bien loin d'être à mon
^^fej il 1'^ falloic de beaucoup qii«
141^ L Aventurier.
feulïe acquis ma liberté : j'étois foriî de
ma loge pour me faire renfermer dafns un
coffre. Je m'y amufois à manger un grand
morceau de pain que j'avois trouve fur
la commode, & dont je m'écoi« .emparé,
avant d'entrer dans ma jiiche.
Tout-àcoup je vois paroître Grand-
Pierre, qui furetoit par-tout des yeux.
Perretie entre auflî d'un air inquiet. « Par-
ji bleu, dit le coquin, tandis que nos
» Maîtres font la fottife de fe battre,
9» & que nous fommes feuls ici, profi-
s> tons du moment j voilà un coffre qui
j9 contient, je crois, le plus beau & le
» meilleur de leurs effets j il faut que je
f» l'enlevé : je vendrai ce qui efl dedans,
•9 & nous nous marierons enfemble avec
*> l'argent. Il me fera facile de faire re-
» tomber le foupçon du vol fur le fou
f> qui s'eft efquivé. «
Perrette, qui étoit honnête » voulut lui
faire quelques remontrances^ il lui appli-
qua un foufflet que je lui aurois rendu de
grand cœur. La pauvre enfant pleura.
d Va, lui dir-il, examiner s'il n'y a per-
9» fonne fur Pefcalier qui puiflè m'apperce*
91 voir, n EIlp voulut encpre dire un mot ;
il prit un marteau, & la menaça de lui en
&ndre la tête. Quel amant! Elle alla voir
fur Tefcalier, & revint lui dire qu'il n'y
François, 145
avoir perfonne. 11 la força de l'aider à
charger le cofFre fur fon dos; heureufe-
raenc qu'il ne me ixiic pas la tèce en bas. Il
me porta dans un grenier, & m'enterra
avec mon étui dans du foin ; puis il s'tn
alla, pour donner fans doute un coup-v
d'œil à ce qui fe paffbit au- dehors , ôc cher*
cher lemomenc d'ouvrir le tréfor qu'il
avoir volé.
Laiflc feul , fétoufFois &c je peftois de
toute mon ame d'être enfermé fous clef.
Cependant j'entendois crier au feu! au feu f
tt 0 Ciel ! me difoîs-je à moi- même > je fuis
» enfermé dans un cofFre, enterré dans
» du foin ; auroisje le malheur d'être ainfi
» brûlé tout vivant, fans pouvoir faire
^ le moindre mouvement pour m'échap-
» per? j> Il me fembla cependant que le
tumulte fe calmait peu-à-peu. Peut-être
les voix que j'avois entendu crier au feu,
n'étoient que celles du Geôlier & de la
Geôlière qui fe battoienr^
Je commençoîs à refpirer : tout-à-coup
Grand-Pierre vient, tire ma caifle hors
du foin, & enfonce U ferrure. A quoi
devois-je m*attendre, nu & fans défenfe,
de la part'd'on pareil coquin? Je prends
^oti parti. Dès qft'il ouvre, je m'élance
comme un éclair j je lui applique mes
deux poings fur les yeux, je l'aveugle,
144 l'Aventuribk
je le jette à la renverfe & m'enfuis. .
Je cours fans favoir où je vais. Au dé-
tour d'une ruelle, j'apperçois le Geôlier
qui me cherche avec des foldats. Avaat
qu'il m'ait apperçu lui-même, je me
jette par terre derrière un monceau de
brouflailles qui s'offre tout à propos, &
je m'y enfonce le mieux qu'il m'eft pof-
fible. Il pafle auprès fans m'appercevoir*
J'entends de tous côtés courir du monde ,
on cherche le fou, le voleur & le coffre :
c« oui, Meflîeurs, difoit Iç Geôlier, c'eft
» le fou qui m'a volé; il a eu l'audace
n d'aller trouver ma femme dans fon lit,
93 & d'attenter à mon honneur. <« Que
» voulez-vûus ? lui difoit-on , c'eft un
w fou. i>— te Non , Meflîeurs , répon-
>' dit-il, ce n'eft pas un fou; il a plus d'ef-
» prit que vous & moi. «
On cherche i confoler cet intéreffant
perfonnage. ce Ne -penfôns qu'à la joie ,
« lui dit Grand-Pierre ; votre coffre fe
•t retrouvera, &, pour le fou, le diable
>> peut l'emporter, avec votre femme, qui
/• vous a fi bien traité. Plus de fouci, &
» vive la joie. Nous avons U un couple
» de bouteilles d'excellent vin que nous
•> allons boire. Tenez, notre maître, foye*
99 de la partie. Afféyons nous là tout bon^
» nemenc autour de ces brou/îailles ;
fc mettons
François; 145
n mettons-y le feu, chaùfFons-nous, &:
3> buvons. » Le geôlier ne favoit pas ré-
fifter i un verre de vin ; les malheureux
safTeoient autour de moij Grand-Pierre
allume des allumettes a fa pipe» 6c meji
le feu aux brouflailles qui me couvroienr.
Je prends de nouveau mon parti, je m'é-
lance d'un faut rapide , en leur difper-
fant au nez le feu & la fumée. Ils reftenc*
ébahis & renverfés.
Je cours comme Achille aux pieds lé-
gers. Je me fauve dans une autre efpece
de fenil : je grimpe, à l'aide des râteliers,
jufques fur une poutre qui foutenoit le
comble du grenier : je me couche deffiw
comme je peux, pour y refter caché juf-
quà nouvel ordre, & je mange de boa
appctit une grande pièce de pain & de
beurre qu avoir laiflfé tomber , en fe fau-
V2nr, un enfant du geôlier. On ne tarda
pas à me fuivre dans ce refuge : il étoic
déjà nait : on me cherchoit dans le foin^
quon fondoit a grands coups de fourche,
& |e craignois qu'on y mit le feu avec
la chandelle.
Je ne pouvois cependant m*empêchec
de rire malignement en moi-même de
voir , fous ma poutre , le geôlier moa
ennemi , le bras en écharpe , le vifage
meurtri, les yeux poçhç$^ le ne^ calfé.
Tome L G
i
i\^6 l'Aventvkier
la tête pleine de conrufîons» empaquecce
dans des ferviecces.
Cependant le monftrueux Grand-Pierre
amené la pauvre Perrecce. ce Veus ne fa-
99 vez pas tout, dit-il à fon maître j |e
»> viens de découvrir que cette coquine
» eft la complice du fou; elle vous a
» volé une lime qu'elle lui a donnée
» pour couper fa chaîne. Elle doit favoir
» où il eft* » — « Ah! fcélérate, s'écrie
j> le geôlier en fondant fur elle à coups de
9> pieds, à coups de poings; il faut que ru
« me difes où eft le fcélérat ? Malheu-
IV reufe, tu te taisl Mais je faurai bien te
w faire parler. Vîte, approchez cette bra-
3> (iere, qu'on lui rôciUe les pieds. «> On
obéit au monftre; on ôte à l'infortunée
fes favates ; elle écoit fan^ bas* Elle pouf<-
fe des cris horribles; fon abominable
amant lui prend les pieds , & fembloic
tout de bon vouloir les lui apprçcher
du feu; elle fe débattoit dans les bras de
l'exécuteur. Se mon cœur faignoit pour
elle. Je ne favois comment la défendre.
Le bourreau, en cherchant a entraîner
la vidime, avance pofitivement fous ma
poutre. Je me laiife tomber à plomb fur
lui, je le précipite à terre, & je m'élance.
Le geôlier avoir la bouche béante ; je lui
fufonce, jufqu'aa goiier^ ma lime que
François. 147
j'avoîs toujours gardée. Il tombe i la ren-
verfe ; fa chère époufe funrient; elle
prend Perrette fous la proteârion , & dit :
« coquins, (î Tun de vous ofe la toucher,
» je lacheve.» A ces mots elle emmené
la pauvre fille j & j'ai fu depuis qu elle
lavoit conduite & placée dès le lénde»
main à Paris chez une de fes amies. Je
l-ai même retrouvée quelque temps après ^
& je l'ai bien mariée.
Pour revenir à moi, je me fauve, je
vole comme un trait. La geôlière m'ap-
pelle en vain ; bientôt j'échappe à Csl vue.
Je trouve un chariot à moitié chargé de
foin qui devoir fprtir de Bicêtre 5 je m'y
enfonce , & l'on ne penfe point â me
chercher là; j'y pafle la nuit, & je m'y
endors. Dès le point du jour, un ruftre
vient, avec fa fourche, finir de charger U
pitenfe voiture, fans s'appercevoir que
j'étois dans le foin. Il me montoit fur le
corps , il me fouloit aux pieds , il en-
fonçoit fa fourche, il manqua cent foi»
de m'éventrer ; enfin , fon chariot due-
ment chargé , il part & m'emmène. Jugez
fi j'étois à mon aife; nous arrivons à la
porte; je palpite de joie de me voir biea*
lot dehors.
Tout-à-coup j'entends courir une au*
tce. voiture à toutes brides y notre roue
G 1
14* L*AV BNTURI E R
heurte contre je ne fais quoi y le chariot
fc brife , & me voilà par terre. Com-
ment cela fe fait-il? j'écois enfoncé dans
le foin, & jd ne pus guère le voir. Quoi
quil en foit, je me débarralTe bientôt
de la marchandife dans laquelle fécois
perdu. Je m'élance , & je fuis déjà dehors*
On court après moi , on crie : arrête j ar*
rêu. Il éroit grand matin. Il n*y avoit
Eerfonne encore dans les chemins. Un
adaud cependant m'accroche par le der-
rière de ma chemife : le morceau lui refte
à la main. Je continue de courir, le
poftérieur tout nu. En peu de temps
l'arrivg à la Seine ^ »je faute dans leau y
ôc je coule jufqu au fond. Heureufement ,
l'étois affez bon plongeur; je retiens
mon haleine Se je vais à la dérive. J'en-
tends qu'on me cherche dans Tendroit
où je me fuis jette , & dont je fuis déjà
un peu loin. c< Le diable Ta emporté ;
5> dit-on. yy Je gagne toujours en avant,
cachée fous l'eau ^ mais, en paffant devant
la Grève, je fuis obligé d en fortir un
peu la tête, pour refpirer.
A peine mon front fe montre au jour,
que le fort me joue un tour cruel &
nouveau. On alloit pendre une fervante
de dix-fepc à dix-huit arts, belle comme
lUi ange, à ce que j'ai fu depuis, que (^
Franc ois.' 149
maitrefle ne payoic point, & qui, pour
fournir des fecours à fon pauvre père ré-
duit à Textrémité, s'étoit vue contrainte
de voler à cette indigne femme une vieii-
ie chemife, eftimée trente fols. Un jeune
amant, qui fentoit mieux que les Juges
le mérite de cette infortunée , s'étant af-
focié avec vingt jeunes gens, l'avoit ar*
rachée des piains du bourreau ; mais il
avoir été renverfé par terre d'un coup de
croflè. La jeune fille s'étoit fauvée comme
un éclair, &, fefentantfur le point dette
rattrapée , elle s'étoit précipitée dans
leau, aimant mieux apparemment mou-
rir noyée, que pendue. Elle avoir bientôt
difparu. En la cherchant on apperçut ma
tète forjtant de l'eau, & Ton cria la voilât
Je replongeai fur le champ , & je conti-
nuai de defcendre , tandis qu on me
cherchoit dans l'endroit où l'on m'avoit
vu plonger. Je levai la tète encore fous
les ponts , afin de refpirer. J'arrivai bien-
tôt vis-â-vis des Invalides. Là je fortis de
l'eau, dans un endroit ou il n*y avoit per-
fonne. Je n'en pouvois plus de fatigue, &
j'avois un appétit qui pouvoit bien paûTer
pour de la faim. Je m'enfonçai dans un
tas de fable pour me cacher ; car , où
pouvois- je aller dstns l'état où j'étois? Il
falloit attendre la nuit.
<i5^ l'Avinturieh
Ma relTource ordinaire contre la fati*
giie & la faim , le fommeil vint me faifir.
Jamais il n'en fut, je crois, de plus pro-
fond ni de plus doux. Je m'étois eadormi
Je matin ; je m'éveillai bien avant dans la
nuit, au clair de la lune; elle étoit dans
fon plein , & répandoit une grande claric
dan^ le ciel fans nuages.
Moitié alToupi, moitié éveillé, j'en-
tends des gens pa^er dans une barque à
peu de diftance. L'un difoic : «c vois-tu
» cette tête qui fort du fable? mon ami,
^ c'eft elle , approchons. » Ils approchent
en effer. Un jeune homme fort du bateau,
& s'écrie en m*abordani ; Ah ! ma ckerc
JingéliquCj il me ferre dans fes bras,&
i»e couvre de baifers.Cet aflauc m'éveille
tout-à-fàît, mais fans me donner la force
ÂQ répondre; car j'avois la voix éteinte
par la laffitude & le befoîn. « Ah ! mon
«* amî , continuoit le jeune homme , aide-
» moi à la tirer de U. Ma chère Angéli-
»» que, ne crains rien, ta vie eft en sûreté.
»" Nous voilà réunis, rien ne nous défunî-
»j ra; dès demain , je t offre mes vœux &
«> ma main. »> En difant ces mors, il
m'embraffbit , 6c me tiroir du fable avec le
fecours dé fon ami. Je me laiflbis exaâe-
ment faire j je ne pouvois ni m'aider, nî
prononcer un mot.
François. ijt
Le pauvre jeune homme, qui me pre-
noic pour fa belle fauvée de la potence »
avoir des hommes à fes troufles, tand»
qu'il me tiroir du fable avec ion amù
Voila rout-à-coup des foldats qui fondent
fur nous, & s'emparenr de nous trois : il
n'y avoir pas moyen de réfifter. L'on nous
garrotte ôc l'on nous traîne tous les trois
féparémenr. ce Ah l Mademoifelle , me
»' difoienr mes coquins jde conduâieurs*^
^ vous voilà dans un bel équipage; mais
» on aïKa foin de vous, & l'on ne vous
» laiâèra pas le temps de gagner un rhuf-
* me.*» Je n'avois pas la force de répons
dre> ni même de marcher. Ces Mefliears
mè donncâenc le bras, & jamais poUtefle
ne fut plus i charge.
Nous enrrons dans Paris avec le jour
nai0ant; le peu de monde qui étoit levé
nous regarde & tic de mon équipage. On
doit fe rappelier que j'avoisfur la rêce le
bonn^ de Perrette, & qu'une chemiib
déchirée par derrière étoit tout mon ha^
billement. Les enfants me fuivenr $ç
lancent des cœurs de choux contre ma
nudité poftérieure. Nous arrivons au Châ-
teler avec ce cortège. On m'y jette gar*-
rotié dans un cachot humide, en me di«
fant : <c Nous ne vous laiiTerons pas le
» temps de vous ennuyçr ici.j» Je m'ér
G 4
*5* t'A TINT U R liit
tends fur quelques brins de paille. Ou-
vrant en vain la bouche, par le befoin
de manger, je ne hume que l'air, &
j'ai le bonheur de m'endormir.
Au bout de trop peu de temps, un geô-
lier me vient éveiller rudement, & me
traîne devant les Juges. On me place far
la fellette, où j'ai peine à me foutenir. Je
xoule de grands yeux prefqae morts : on
m'itfterroge ; j'entends à peine ce qu'on
nie demande , tant je fuis accablé de fa-
tigue & d'inanition. Enfin je fais un ef-
fort & dis : c. On s'eft trompé, du fecours,
« je meursde befoin ! »» Les Juges ne favent
que penferi «comment, difent ils, une
» fille qui va mourir demande à manger ! »
'Je reprends avec effort : « on s'eft trompé!
»> qu'on examine ôc l'on verra que je ne
» fuis pas la fille qu'on cherche. » On or^
donne au Greffier , par Senrence de la
Cour, d'examiner; & l'on voir, malgré
mon humble état, les marques indubita-
bles de mon fexe. Les Juges s'entrere-
gardent, 8c quelques-uns fourient.
Alors, on me fomme juridiquement de
déclarer qui je fuis. On tire de moi pour
toute réçonfe : t. du fecours , de grâce, il j
» a, trois jours que je n'ai prefque rien
» tnangé. » On reconnoît que je fuis en
efter très-foible. Se qu'il n'y a pas moyen
François; 15J
de m'arracher aucun aveu, fi l'on ne m'ac-
corde quelque reftauranc. On me fait paf-
fer dans un cabinet vbifin ; on m'y ap-
porte, avec quelques bifcuits, un bouil-
lon dans lequel je verfe un peu de vin. ,
Cette foible nourriture étoit abforbée
dans les cavités de mon eftoniac vuide;
cependant elle me rendit la parole &
quelque force.
On me reconduit foudain devant mes
Juges. J'entre alors d'un pas ferme, |e les
regarde d'un air afTuré, & je malîeois
tranquillement. Ils reftent quelque temps
a contempler ma coëffure de nuit, mon
morceau de chemife, & mon corps qui
avoir befoin de paflTer au bain. Enfin, qui
ittS'Vùus? me dit-on. La queftion ctoic
cmbarraffante 5 il falloit répondre, en ne
témoignant pas trop d'embarras, & en ne
donnant pas trop de lumières fur mon
compte, vu la lettre de cachet qui exif-
toic contre moi , & toutes les autres diffi-
cultés de ma fituation. J'avois entendu
dire aux Archers qui me conduifoient en
prifon, que le feu avoir pris dans une
auberge, fur la route d'Orléans, & qu'ils
avoient vu des voleurs dans la forêt. J'a-
vois, de plus, apperçu le Curé , mon an«
cien bienfaiteur, qui avoit pafTé près de
moi fur le bord de la Seine , tandis que
G y
iy4 L*AVBNTURIIR
l'écoîs enterré dans le fable, 6c dont je
n'avois pu me faire entendre. Je bâtis lâ-
deiTus le plan de ma réponfe.
ce Meilleurs » répondis je. Je fais le fils
s» d*un très-pauvre homme, inconnu quand
)• il vivoit , entièrement enfeveli à fa
M mort. J'ai qaicté fa maifon dès ma plu$
f> tendre enfance; un bon Curé m'a don*
M né afyle chez lui; vous pourrez le
» trouver , je crois . ( rue Saint £>enÎ9 )
» â la fellette rouge , fon auberge ordi*
» naire, quand il vient à Paris. J'ai cra-
>» vaille, depuis*, chezdiverfes per(bnnes
a» de cecte ville, entre autres, chez M.
99 Pefant, Maître de penfion, rue Tranf-
99 nonain : j'ai été enfui te chercher kt*
99 tune en Italie , fans fuccès. Il y a cinq
99 mois que je fuis de retour; j'ai logé,
» rue Tire-boudin , chez Madame Banal ,
9> qui doit êtte contente de moi. ( C'eft
.»> l'endroit où je demeurois quand je fus
3> arrêté pour fou; je l'a vois payée le ma-
i? tin. ) Ùes jeunes gens m'ont engagé, i
99 Timprovifte , i faire un fécond voya-
99 ge ; nous avons été volés dans la forêt
»> d'Orléans : pour fe jouer de moi, les
>) voleurs m'ont mis un mauvais ajuf»
a temcnt de fervante. J'ai lâché de rega-
s> gner Paris : le feu a pris dans une au-*
» berge de Long- Jumeau uù j'étois cou-»
FllANÇOISf. 155
j» ché hier au foir ; je me fuis fauve eh
^ chemife, & j'ai déchiré par derrière
» celle que vous me voyez, N'ofent pa-
» roîrre en plein jour dans cet étar, j'ai
I» été me coucher, dans du fable, fur le
» bord de la. Seine, en attendant la nuit,.
»* pour retourner chez Madame Banal.
• L*amant d'une fille que vous pourfui*
» viez à deffein de la faire exécuter , cft
» venu me prendre pour fa belle. Avant
» qu'il ait reconnu fon erreur, on nous
3» a arrêtés , & me voilâ. Comme il y avoir
» long-temps que je n'a vois pas le fol, il
» y avoît long-temps que je n'avois man-
» gé, Infbrmess-vous. '>
On convint que tout cela fentoit bien
TAventurier^ mais qu'il falloir cepen-
dant s'informer. On fit venir M. le Curé,
M. Pefant & Madame Banal, que j'a-
vois cités ; on les confronta avec moi. Le
bon Pafteur m'embrafla avec la plus vive
tendrefle, xne demandant pardon de m'a«
voir chafle de fon presbytère j M, Pefant
rendit de moi le témoignage le plus ho-
norable. Madame Banal pleura de joie
en m'embraffant ; on fit venir i'amanc
de la belle échappée de la potence; il
avoua que je n'étois nullement fa maî-
treffe , Se remercia les Juges de lui ap'**
prendre qu'elle n étoit pas retombée en^
G 6
1^6 L*AVEKTURIER.
tre leurs mains. ( Il la retrouva depuis;
l'époufa, & fut heureux avec elle. )
Toutes les dépolîtions m'étant favora-
bles , & confirmant ce que f avois dit ,
on ne vit plus de difficulté â m'élargir ;
& l'on me mit hor^s de Cour.
Je fortois à peine de prifon avec mon
cher Curé, qui mavoit enveloppé de
fon manteau , quand je vis le Guet i mes
trouflTes. Je me fauve ; on court après moi,
je vole comme un oifeau^ Â force de dé-
router le Guet, je lui échappe, & je me
jette tout effoufflé dans un couvent dont
je trouve la porte ouverte. J*aî fu depuis
qu'on me pourfuivoit, parce qu'on avoit
flippris qu'un fou s'étoit échappé de Bicê'
ire, & qu'on avoit jugé, fur le figna-
lement , que ce pouvoit être moi.
i^wl du Livre quatrième.
A
François; 157
#^— * ■ Il II II » ■
L'AVENTURIER
FRANÇOIS.
LIVRE CINQUIÈME.
JLàE Portier du Couvent ne m'ayant point
vu entrer , je me nichai dans un coin obfcur.
Quelques jeunes novices vinrent, m'appcr-
çurent & m'examinèrent de près. « MeC-
t> fieurs, leur dis-je d'une voix fupplian-
w te, fauvez-moi, je vous prie; on me
99 pourfuit; mais je n'ai aucun crime à me
5> reprocher j je vous raconterai mon hif-
3» toire, & vous jugerez de mon inno*
j> cence. >•
Ma jeuneffe & ma coefFure me firent
encore prendre pour une fille, par ces
jeunes Cénobites, qui étoient fatigués
d'un long jeûne de cette précieufe den-
rée. « Hlle eft, ma foi, jolie, dit l'un
9> d'eux; cachons*là dans quelque coin
» du dortoir; nous la nourrirons avec
» ce que nous pourrons voler au réfec-
» toire ; voilà de quoi faire notre carna-
» vaU H Tous furent de l'avis de ce pieux
15* Î.*A V B KT 0 MEH
Novice ; ils fe préparoienc à me conduire
dans quelque lieu fecretj mais ils virenc
arriver de vieux Solitaires qui les firent
fauver tous* Le Prieur en retint un par
loreille : «< Qu'eft ceci, lui dit-il? » Le
pauvre jeune homme ne favoic quoi ré-
pondre.
«c Ah ! mon R. P. , m'ccriai-je , daignez
w m'accorder un afyle : ne jugez pas de
» moi par les apparences, je fuis de votre
•> fexe, vous pourrez le voir. Recueillez-
*> moi, je vous prie. Se je vous explique-
» rai la raifon du trifte état o« je me
5> trouve. » Le vieux Moine adoucit beau-
coup fon air févere, en apprenant que je
n'étois pas du fexe dangereux profait dans
ces retraites. 11 me fourit bénignement. Se
me fit ôter ma coefFe. ce Ah! dit-il, comme
a> cela vous ave? l'air d*un homme^je vous
» en aime mieux. Mon enfant, conti-
» nua-t-il, il ne faut pas renvoyer un pau-
j» vre incormu ; ce pauvr,e pourroit être
» J. C. même. ^^ La cloche du rcfeâoirô
fonna, & me débarraifa de lui. Il me con-
dui/it à la cuifine, & ordonna qu'on m«
fervît à manger. Il fut obéi.
On ne m'épargna pas la bonne chère;
j'y fis honneur de mon mieux. Se je m'en
trouvai fort bien. Après le repas tour le
Couvent. viiu Jfe r^ffembler autour de naoi j
FRANÇOIS. 159
je racontai quelques anecdotes de ma vie»
& fur- tout rhiftoire de mes trois derniers
jour$« Je fus plaint & admiré. Les uns me
traitoient de maître luron, les autres de
pauvre diable: fattachois, j'intéreflbis, &
le vieux Prieur me fourioit avec bonté.
On fentit que j'avois befoin de repos.
Tout le Chapitre me conduifit dans une
petite chambre, où il y avoir un fort bon
lit. On m'y exhorta naïvement à bien dor-
mir, me promettant de me laiflèr ronfler
tant qu'il plairoit à la nature. En un clin
d'œil , je fus couché , & qui plus eft , endor-
mi. Mon fommeil fut auflii profond que ma
léthargie de Cafalmaggiore.
Le vieux Prieur vint m*é veiller d'aflTez
bonne heure : j'étpis tenté de le trouver
trop marinai. « Mon enfant, me dit-il,
^ vous êtes au furlendemain du jour ou
» vous vous êtes couché. Nous vous avons
» laifle dormir hier toute la journée ;
» deux nuits & un jour , cela eft bien hon-
» ncce. »>
Ce difcours me fit lever j je me ientis
en bon état. Je fus fêté, conduit au réfec-
toire Se bien régalé. Ou ne fe lafloit .point
de me faire raconter mon hiûoire. En
plaignant mon fort, on envioit en fecrec
mes bonnes fortunes , qu'on déploroit
tout haut comité des pièges de Tenfer. J«
ï6o l'A V BNTU R lE R
précendois retourner chez mon Curé ; mais
on ne voulue pas me laifTer forcir. J'en-
voyai à fon auberge, & j'appris qu'il s'écoic
fauve fur le champ, craignanc fans doute
de fe trouver encore mêlé dans les interro-
gatoires de la Juftice. II avoir laiffé pour
moi une lettre, où je reconnus fa ten-
drefïè ordinaire.
Que devenir dans Paris fans argent Se
fans vêtements ? Je me rrompe. Les Moi-
nes m'avoienc habillé. Par pafle-cemps,
ils m'avoient fait elTayer un de leurs frocs,
& ils rrouvoient que ce bizarre accou-
trement m'alloit à merveille. Je voyois
qu ils me regardoient tous d'un air de
prédileâion , & qu'ils fembloient prendre
des yeux ma mefnre, pour me revêtir
bientôt du faint habit. Le Prieur, après
avoir ri comme les autres de mes récits
gaillards, me dit, en prenant un air fé-
rieyx & myftique : « Mon cher enfant,
«> vous voilà (auvé du naufrage , dans un
»» port célefté, dans l'afyle de Tinno-
>» cence. Il faut écouter la voix de Dieu,
»> étudier fes defleins fur vous, & fonger
» à votre falut. Je vous confeille, pour
» rétablir votre ame auflî-bien que Teft
» votre corps, de faite parmi nous une
» retraite de quelques jours; nous vous
•• aiderons de nos confeils , Se vous verrez
1
François. i6i
» après ce que le Seigneur vous infpire-
« ra. Allez, mon enfant, examiner vo-
» tre confcience , & vous préparer à me
5' faire , au tribunal de la pénitence , un
» récit tout autre que celui dont vous
» nous avez amufés. y
J'allai dans ma chambre réfléchir à ma
Htuation plus qu'à ma confcience : je vis
aîfément que, n'ayant pas un refuge fur la
terre, ni un denier pour acheter ma fub-
fiftaace, il falloit que je vécuflTe faîntement
aa milieu de ces Pères, chez lefquels on
dînoit , jufqu^à ce que je pufle trouver les
moyens d'aller vivre un peu plus joyeufe-
ment ailleurs. J'allai donc dès le mènie
jour, après avoir bien dîné, confelfer aux
pieds du Prieur une partie de mes aventu-
res criminelles, dont il gémit beaucoup.
A chaque inftant il me ferroit dans fes bras
paternels pendant ma confeflîon ; ce qui
rendoit ma fituation gênante & en*
nuyeufe.
Je fis ma retraite fort gaiement ; je fus
bien fêté, régalé, & continuellement
accablé des embraffements fraternels de
toute la maifon ; car on me trouvoit tout
ce qu'il falloit pour devenir un faint, une
des lumières de l'ordre. On ne ceffoit de
me vanter le bonheur de ceux que Dieu
appelloit à l'état monaftique. Se qu'il
â6i l'A.v K N T V.K I I K
nourrilToic comme fcs enfants dans ce
divin afyle. Le Prieur alTuroit qu'il en-
tendoîc toutes les nuits une voix inté-
rieure lui révéler que le jeune Néophite,
qu'ils avoient recueilli, deviendroit un
de leurs plus grands Saints. Il m'infînua
même qu'en attendant l«s délices inef-
fables que le Seigneur préparoit dans 1 au-
tre vie aux Religieux fanâifiés > ils goû-
toient, dès celle-ci , un bonheur tnfépa-
rable d'une bonne confcience. Se jouif-
foienc même, plus qu'on ne penfe, des
biens terreftres ; parce que l'ufage eft fait
pour qui n'abufe pas.
Les jeunes Novices, avec lefquels j'avois
formé une connoifTance plus incime» me
dirent qu'ils m'eftimoienc aflez pour m'ad-
mettre dans leurs amufements. Ils me
conduifirenc dans un lieu fecrec, hors
du Couvent, d'où ils . fortoient avec la
clef dor, c'eft-à-dire avec le fecours du
Portier, qu'ils avoient fu gagner j j'y vis
deux jeunes filles .auill carénantes que fuf-
peâes. (Ici je prie le ledeur, de ne pas
croire que j'aie envie de lui perfuader
qu'il fe paue, parmi les Religieux, de
Semblables iniquités ; mes avenmres font
uniques , c'eft un cas à part ; qu'on preur
ne cela d'ailleurs, fî l'on veut, pour un
rêve)} quoi qu'il en foie» nous fîmes
François. i6j
avec les deux nymphes un fouper fort
gai. Je me contentai du repas ; je ne di-
lai point fi les autres furent auflî fages
que moi. Nous retournâmes au Couvent,
où nous reprîmes Tair myftique & fanc-
tifié qu'on nous prefcrivoîr.
Je trouvoîs cette vie aflèz joyeufe, &
je me fentois une efpece de vocation
pour TembralTer, au moins pendant quel-
que temps. La néceflîté d'ailleurs m'en
faifoit une loi. J'étois obligé de fuir ou
de me cacher, pour éviter les pourfui-
les de mes ennemis. Comment vivre ca-
che? je n'avois pas une obole. Il f4iloît
donc me réfoudre à faire bonne chère
avec des Moines, jufquà nouvel ordre.
Il y avoir une raifon de plus, qui vaut
mieux que cent mille autres. Ma Julie
étoit Religîeufe dans le Couvent attenant
au nôtre. Nos Pères , ( car je leur donne
déjà ce nom, ) croient deuervass de ce
Couvent. Je pouvois trouver l'occafion
d'aller voir ma maîtrefle; Se le Prieur,
qui favoît mon hiftoire, me faifoit en-
trevoir, pour m'engager i prendre fon
froc, qu'il pourroit m'y conduire quel-
quefois. Il ne m'en fallut pas davantage
pour conftater ma vocation. On m'ac-
corda i bras ouverts le faint habit; &
après avoir été mendiant, charlatan.
1^4 l'Avinturiih
chanfonnier, précepteur, foldat, ou paf-
fant pour tel. Abbé, fou, me voilà Moi-
ne ; il ne me manque plus que d avoir
été comédien.
Mes feuls plaifirs , dans cette fainte vie ,
étoient de me diflîper quelquefois dans
nos parties fecretes. Le Prieur me de-
mandoit fouvent quel étoit mon plus
ardent defir ? Je lui répondois que c'étoic
de voir ma Julie : il vouloir que je lui
dife que c ctoit de prononcer mes vœux.
Je Taflurois que je commettrois un grand
menfonge, n je me vantois d'être fi pur
dans mes defirs. Je lui faifois entendre,
avec tous les ménagements poflîbles, que
Je me fouvenois toujours qu'il m'avoit
promis de me faire voir Julie. «Ah!
« mon enfant, quofez-vous propoferî
3» me répondoit-il. Expofer à un fi grand \
» danger un cœur encore faignant ! vous
»î n'y penfez pas ; Se celui même de Ju-
» lie, qui fait s'il eft en meilleur étar,
»> & fi, en la voyant, vous ne lui feriez
»' pas perdre la vocation que fes parents
»> lui défirent pour le cloître ?w Je conçus,
par ces paroles , qu'il n'avoit pas ma con-
feffion bien préfente, & qu'il ne croyoic
pas que Julie eût pris le voile, ou du
moins prononcé fes .vœux. Je ne jugeai
pas â propos de le détromper.
F n A N Ç O I Se l6$
Cependant, pour ne pas me découra-
ger par une vie trop ennuyeûfe, il me
menoit aflez fouvent avec lui quand il
fortuit. Il voyoit tantôt des Religieufes;
tantôt de très beau monde. Nous étions
fètés par-tout j car on avoir une haute
idée de lui ; mais jamais je ne voyoîs ma
Julie. Je perdois Tefpérance qu'il voulût
me procurer la vue de mon amante, &
je lui téinoîgnois déjà que je fbngeois à
quitter l'ordre.
Un jour il me fit entrer par une porte
de derrière , dans une grande maifon que
je ne connoiffois pas. Nous traversâmes
pluGears pièces, & nous nous trouvâmes
enfin dans un petit cabinet, qui étoit tout
nouveau pour moi. On tira un rideau,
& je vis une grille. Je peiifai tout de
faite à ma Julie j mais ce lieu ne reflem-
bloit point au parloir du Couvent où je
i l'avois vue. Il eft vrai que j'étois entré
dans ce Couvent par la porte de devant.
Le Prieur demanda la vieille Mère Sainte
Anne, avec la jeune Mère Sainte -Mé-
lanie. On courut les avertir, ce Vous allez
» voir, me dit-ii en bâillant, une aflcz
^ jolie Profefle. » — « Ah 1 vaudra-t-elle ma
» Julie? lui dis-je en foupirant. »-— « Mais
» à propos de votre Julie, reprit-il , il fau-
» dra pourtant que vous me donniez des
à\
iS6 lAvbkturieh
»>. renfeignements un peu plus clairs fur
9> fon compte. Dans quel Couvent ell-
» elle! quelle eft-elle? je veux la voir,
„ & juger fi elle mérite la folle pafiion
w que vous avez pour elle. »
Tout-à-coup les deux Religieufes fc
montrent dans le fond de leur parloir;
j'examine la jeune, qui me paroît avoit
la taille de Julie i elle approche, c'étoit
elle-même. Un Ange radieux qui feroit
venu , dans le fond d'un cachot , me confo-
1er de la part de Dieu, m'eût paru moins
célefte. Je m'écrie : ^h ma Julie! Elle m ob*
ferve à travers mon froc, elle me recon-
noît, & tombe à la renverfe dans le fein
de la vieille mère, en me tendant les
bras. Je tombe aufli prefqu en foiblefle
fur le Prieur, qui, par parenthèfe, étoit
dans une furprife réelle; car il ne fe
doutoit pas- que c'étoit là ma Julie. « Je-
» fus mon Dieu! que vois- je ? dit la mère
» fempiternelle. Au fecours! vite quel-
>t. qu un, voilà une enfant qui fe meurt* ^
A ces mots, on m'enlève mon amante
prefqu évanouie ; le Prieur étonné me di-
loit : ic mais qu'avez vous donc? vous
» êtes fou ». Je lui criois, pour toute
réponfe , Julie 3 Julie ! Il m'emmeiia
ptefque malgré moi, défefpéré d'unp pâ-
moifon mutuelle ^ qui m'avqit fait man*
François. i6j
quer Toccafion de parler à celle que j'a-
dorois.
« C'eft donc U votre Julie ? me dit le
» Moine en retournant chez nous. Mais
» vraiment, mon enfant, il faut avouer
» qu'elle eft bien jolie , bien aimable en
» vérité; je dirige fa confcience, c'eft la
'> plus belle ame du monde. Le cœur un
» peu tendre!.... que ne me di fies- vous
» que votre maîtrefle étoit Religieufe?
» je croyois que c'étoit une penfionnaire,
» Oh! paifqu'elle a prononcé fes vœux,
» il n'y a plus à craindre que vous lui
» fadiez manquer fa vocation , ni qu'elle
^ vous détourne de la vôtre. >» — « Ah !
» mon père, lui dis-je, je ne puis vivre
» fi je ne vois ma Julie. >> — « Hé bien ,
» mon enfant, répondit-il, on ne vous
» laiflèra pas mourir. Qui fait fi, la
» voyant confacrée au Seigneur, vous
» n aurez pas , dans fon exemple , un uou-
» veau motif pour vous y confacrer vous-
» même ; & lî elle ne fera pas un faint
» inftrument dont Dieu fe fervira pour
» vous attirer a lui? Allez, riion cher
« frère, tâchez de fortifier votre cœur,
" & de vous préparer à affronter un en-
» nemi fi dangereux ; & je verrai , quand
»• il fera temps dé vous mener au com-
»' bat. » Je i^e fais pas ce quil entendoit
i
i6^ l' Aventurier
par ce combat \ mais ce mot m'iafptra les
idées les plus délicieufes.
Peu de jours après il me mena voir
Julie. Que je la rrouvai belle dans fon
fainr habillement ! Elle manqua de s'éva-
nouir encore une fois , en m'appercevant.
Elle fuc obligée de fe foutenir aux bar-
reaux de la grille ; & je baifai ardemment
fes doigts qu'elle n'eut pas la force de
retirer; (il faut noter que le Prieur, oc-
cupé à converfer avec une autre Reli-*
gieufe, ne faifoit pas d'attention â nous.)
Nous ne pouvions, mon amante & moi,
parler ni l'un ni l'autre ; nous ne faidons
que nous entre - regarder en foupiranr,
€c Ali ! ma Julie , lui dis-je d'une voix
» fuffoquée, où nous voyons nous? en
99 quel état? i>— « Ah! mon cher Mer-
»> veil, me répondit-elle, il efl: donc vrai
w que vous exiftez ! C'eft vous que j'ai vu,
» il y a (ix mois , quand je prqnonçois ,
i> malgré moi , le vœu fatal, irrévocable!
j> Je m'évanouis alors , & je pris cette vi-
M fion pour l'effet d'un fonge j mais je
3> vous vois enfin! » — c< Je vous vois
35 auflî , lui dis- je , & ce plaifir eft ineffa-
»> ble; mais vous vous êtes dérobée à moi
»> pour jamais. Cruelle ! » — ce Mon
» ami , reprit-elle , ne m'accablez point
t> de ce reproche amer qui déchire mon
»» coeur.
François; 1^9
» cœur! On m'âvoic perfuadé que vous
jt n'étiez plus. Que je vous ai pleuré de-
» puis deux ans ? Ec vous, fiun;aiu roi'jc*urs
5> cher, qui vous a fait prendre ctz ha-
» bit? «—ce Ec quel hab.'t voulez-vous
» que je porte, lui répondis-je, quand je
« vous en vois un pareil? Celui-ci me
» feroit odieux j mais il me plaît, parce-
» quHl m'alTocie à vous & qu'il me rend
» votre confrère. Votre confrère ! Quel
» nom froid, après les noms plus tendres
» que je comptois vous donner & recevoir
n de vous ! rt
«« Hélas! mon ami, reprît- elle , ceff:
» pour moi , je le vois , que vous avtz
» pris cec habit , pour vous joindre , autanc
» qu'il étoit p jflibîe , à mon fort. Ceft
» pour vous que je l'ai pris auflî, puifque
» ce u'eft qu'a caufe de la pcrfualî.?tf où
» j etois que vous n'exiiliezplus. Combien
» nous nous aimons tous deux ! Mais
» quel amour inforaiâié ! » On fent biea
que je ne rapporterai pas tout le détail de
nos proteftations amoureufes. Notre en-
tretien fut tendre j nous pleurâmes com-
me deux enfants; & ce fut là le plus grand
plailîr que j'euflTe goûté, depuis que javois
été fcparée de ma Julie.
Jugez combien nous avions de chofes
a nous dire, apiès une féparation de tanc
Tome L H
I70 l'A V ENT U R I E R
de mois. Nous ferions encore a parler
d amour » & à pleurer enfemble, fi le
Prieur & la vieille Mère, que notre en-
tretien n^intéretToic pas autant que nous,
n'euffent jugé â propos d'y mettre fin»
Mêmes palpitations en nous quirtant
qu'en nous abordant. Il fallut nous ar-
racher l'un & l'autre du parloir, & je
fus obligé, en me retirant , de m'appuyer
fur le bras du Prieur, qui lui-même avoir
befoin d'appui, & qui manqua vingt
fois de tomber avec moi. Je ne fis que
foupirer en retournant au Couvenr; il ne
fit que toufler, parce qu'il avoir rrouvé
ma figure mélancolique fi rifible , qiul
n'avoir pu s'empêcher d'en rire j ce qui
l'avoir jette dans une toux convuifive.
Le foir, mes confrères m'entraînerenr,
prefque malgré moi , dans une de ces par-
ties fecrettes qu'ils faifoient avec deux
filles. Quelle différence de ces malhcu-
reufes avec la modefte Se chafte Julie!
Que cette fale volupté me révoira, aw for-
tir d'un entretien célefte avec mon Aman-
te! Comme tous ces êtres bruts igno-
roient ce que c'eft que l'Amour !
Dès le lendemain , je priai le Moine
de me remener voir ma Julie, ce Vous
i> ècès bien preffé, me dit -il d'un ton
»> fort fecj je ne le fuis pas tant de for-
François, 17.1
>» tir 'y câc j'ai fouSert toute la nuit de la
» goutte. Je voudrois vous voir plus d'ar-
>» deur pour vous engager par des vœux
» aux pieds du Créateur, que pour aller
» adorer fa créature ; fi vous aviez ce zèle
» dévorant de la maifon de Dieu , auquçl
» on reconnoîc les élus, vous defireriez le
M terme de votre fanâ:ificacion. Jefuis bien
» aife de vous déclarer que vous ne verrez
» plus votre divinité qu'après avoir: pro-
« nonce vos vœux. »
Cette impertinence révoltante me fit
fauter fix pas en arrière. « Moi prononcer
» des vœux ! nvécriai-je, avec indignation.
» Je fors» je fors. >3 — <« Sans moi> reprit
K le patelin, vous ne verrez jamais vo-
3> tre Julie ; Tordre eft ilonné pour ce-
» la. Si vous Taimiez , vous chercheriez
» à fttivre fon exemple, à conformer vo*
yj tre fort au fien. Puifquil-vous eft îm-
M poffiblc de U poflTéder jamais, que fô-
w rez-yous dans le* monde? Un Âmanc^
» quand il a le malheur de perdre fou
» Amante , meurt fouvent pour la fui-
3> vre; & vous ne pouvez pas embraflfec
» Tétat du cloître , pour imiter votre bien-
n aimée qui s'eft engagée dans ce genre
»^ de vie 1 » Où ce vieux Moine avoit-il
appris les fecrets de Tamoar? Je fentois,
çn dépit de moi, qu'il avoit raifonj mai*
H 2.
171 L* Aventurier
prononcer des vœux !
On vint cependant à bout de m'en
arracher. L'indigne Prieur m'annonça
que,. pour me confoler de la mélanco-
lie dans laquelle il me voyoit plongé ,
il vouloir nous accorder quelques jours
de divertiflèmenr. En effet, après le dî-
ner, on nous permit de nous amufer â
différents jeux. Il y avoir , au bout du
jardin, une efpece de petit vuide-bou-
teillè. Nous nous y raffemblânies j quel-
ques Novices fe mirent â jouer du vio-
lon , & nous dansâmes de très bon cœur.
Les rafraîchiflemens de toute efpece
nous Étirent prodigués j nous étions dune
gaieté charmante. On nous fervit, dans
le même endroit, un fouper délicieux;
nous étions tous jeunes: les vieux Pères
faifoient leur partie d'un autre côté. On
rit , on chanta beaucoup ; ks meilleurs
vins ne nous furent point épargnés. Le
Champagne nous fit -pétiller tous d'une
aimable folie. ( C'eft ici qu'il faut que je
répète & que je redouble mes protefta-
tions de refped pour les Ordres Reli-
gieux. } On but à la fanté de la Maîtreflc
qu'avoit chacun de nous, avant d'entrer
dans le Couvent ; on but fur-tout à celle de
ma Julie : le nom de Julie recentiifoit i
grand bruit,
F R A N ç'o I s; I7f
<« Hc! mon ami, égaie-toi donc , me die
»» de Tair en apparence le plus ouvert, un
» maître fourbe qui étoit auprès de moi}
» tu crois avoir perdu ta Julie, tu Tas ga-
« gnée. Quand tu fera ptofès , elle eft i
» toi. Je ne veux pas dire précifcment'
» que tu feras pofTefreur de fa perfonne;
» tu me parois avoir trop de délicateffe
»> pour concevoir de pareils defirs 5 mais
« au moins fon cœur, fon ame, te feront
p acquis. Et pourquoi font faites les
» vierges du Seigneur, fi ce n'eft pour
5» contribuer au bonheur de fcs Minif-
» rres? Si tu fais profeflîon , Julie de-
»• vîçnt ta compagne, ta moitié pour ainfî
i> dire* Si tu nous quittes, tu ne la verras
» jamais: elleiera la proie d'un autre^ de
w moi tout le premier , fî elle me plaîu
>» Prononce tes voeux, & dès le foir même
» je te ferai fouper peut-être avec elle. Je
» ferai de la partie avec mon amie; car
« j'en ai une auflî qui eft d'une beauté an-
» gélique; & vive Julie! Allons, mes amis,
M buvons tous à fa fanré. » Aucun ne refu-
fe; nous buvons tous enfemble; la tète
commence à nous tourner. La Folie fem-
ble agiter fon grelot au milieu des Céno*
bites ; & Bacchus répand fa bruyante
ivrefle fous les voûtes d'un Monaftere.
« Courage, mes amis, reprit le four-
H 5
174 I-*À VENTU«.I1R
'> be \ le voilà , ce papier que le Prieur doit
99 VOUS propofer de figiier^ pour fceller
» vorre engagement j je le lui ai volé
» pour le déchirer; mais, à votre place,
>> je metKrois intrépidement mon nom au
» bas j vous fignêriez votre bonheur. Mor-
>* bleu! fi vous avez parmi vous des gens
» de cœut, vous furprendrez bien le Prieur,
« quand vous lui rendrez le papier fouf-
w crit de tous vos noms. >j — ce Tope ,
»j j'en fuis , dit avec enthoufiafme, un des
» plus ivres \ je veux fiener mon bonheur.
93 Allons , mes camarades , qui m'aime me
» fuive »».
Un fécond figne , en difant : « Celui
» qui refufera d'en faire autant, n'eft pas
» digne d'avoir une Profefle pour fou
a> amie. » Six autres rimiient j le papier
vient à moi. Je parois héfiter. « A moi,
» Meflîeurs , s'écrie un des plus écervelés,
u Grégoire nous trahit, je retiens Julie. «
On éclate de rire, on boit un coup. Audi
ivre que les autres , je figne en frémif-
fant j on boit à ma fanré , à celle de mon
Amante.
Le Prieur arrive, en apparence attiré
par le bruit. « Qu y a-t-il donc , mes en-
ce fants ? die il. » .... On fe levé, on lui
faute au cou. «« Tenez, voyez, mon Père,
ï> lui dit-on , en lui préfentant le papier j
François. 175
1» nous avons cous (igtié. Condûifez-nous
M à l'Eglife ; nous voulons y iceller fans
» délai nos pieux engagemeucs. »> — « Mes
w chers frères, nous dic-il, je vais vous
3> y conduire en effet, mais c'eft pour que
M vous y confultiez le Ciel fur rétat que
» vous voulez embraffer. Le lieu & le
» moment où vous avez figné, ne font
3> point convenables pouc une aétion (î
M refpeftable. Venez, mes enfants j mais
» prenez, je vous prie, le maintien & le
» recueillement néceffaires. » Chacun
prend fur le champ Tair le plus grave &
le plus fanâifié. On va fe profterner au
pied des autels: après une courte prière 9*
on jute au faint homme qu'on le fent
parfaitement eu état de prononcer des
vœux. Il cède aux inftances qu'on lui faic
pour qu'il y confente ; & la cérémonie eft
célébrée avec une décence capable d'en
impofer â ceux qui n'auroient rien fu de
notre partie précédente. Après un a6te fî
faint, nous allâmes tous au lit; & je
m'endormis du plus profond fommeil»
Je m'éveillai le lendemain après dix
heures de fommeilj & je ne me rappel-
lai l'hiftoire de la veille que comme un
fonge. Tandis que je repaflbis dans ma
tèce ce fonge funefte, Se que je commen-
çois à craindre que ce ne fût une réalicé ,
H 4
17^ !•' A V E M T U R I^E R
lodieux Prieur entra dans ma cellule avec
ion air btnin, que je rrouvois infernal.
« Hc- bien , mon enfant, me dit-il , avez-
» voi^ dormi du fommeil du jufte? Après
»> le facfifice cjue vous avez fait au Sei-
» gneur, & rengagement que vous avez
» conrraaéavec lui, fans doute les anges
*> ont protégé votre fommeil , &' vous ont
» égaré dans des fonges céieftes..*»
« Qae voulez vous dire? lui répondis-
^ je d*un air furieux. Eft-ce un fonge ou
w une vérité? Auriez -vous été affez
» fourbe & affez noir pour me faire pro-
â» noncer des vœux ? »—. « Calmez- vous,
3> mon cher ami , reprit le damnable hy-
99 pocnte. Quel efprit de ténèbres vous
w infpire de (iniftres penfées ? Il eft vrai
« qu'au fein du plaifir, la grâce vous à
» touché comme les autres, & que vous
« avez prononcé avec eux les vœux qui
V font le fceau de votre bonheur écer-
w nel. M — ce Quoi malheureux! lufdis-je
» en le faififTant au collet, je fuis un
« Moine ! Je fuis, pour le refte de mes
^ jours, un vil perfonnage comme vous!
» Cela eft indigne, cela crie vengeance;
>' je ne fais qui me tient que je ne vous
»• cafTe la tète. »
Je criois comme un forcené ; le Moine
trembloit de tous £qs membres. « O ma Ju-
François, 177
» lie! dis-je alors en levant les yeux au
» ciel dans une efpece d'excafe, reçois ce
» facrifice j mon fort eft conforme au tien.
w Nous portons la même chaîne : nous
>î fommes deux viflimes des fcélérats.
» Hélas ! j'efpéroîs te délivrer un Jour
5> de ton efclavage, t'enlever dans mesî
» bras , être heureux avec toi ; & j'ai eu
^ la fottife de fne lailfer entraîner dan$
»• le piège ou tu gémis, s» Puis revenant au
Moine: <« Malheureux, lui dis-je, je ver-
» rai ma Julie. » — k« Hélas! me répon-
» dit -il en tremblant, quand il vousî
« plaira. >• — « Tout-à-lMieure, lui dis-
as je, ojenez-y moi.... mais non ; je veux;
J3 y aller feul; je n*ai pas befoin de vo-
» tre odieufe préfence. « Il n*ofa me ré-
pondre; je lâchai prife, il s^efquiva.
Je m'habillai de mon froc déceflé, &
je me difpofai à fortir. Je trouvai à ht
porte l'humble Prieur, qui me dit qu'il
étoit prêt à m'accompagne r. Je lui lançai
un regard foudroyant, & je me précipitai
dans la rue. Il me fuivit comme il put, ert
traînant fa jambe. Chemin faifanc^ indi-
gné de ma fottife , je frappois du pied h
pavé. Enfin les propos du coquin qui
nous avoit leurrés pendant le repas , aie re-
vinrent dans Tefprit: t% oh! me"^difois-je eit-
» moi-même > fi ce que ce pendard affure
H 5
J78 L* Aventurier
« écoit vrai, je pofléderois en quelque
j> façon ma Julie. Quoi! ces coupables
>^ Moines ofent-ils entretenir, avec les
a Nones, un commerce clandeftin? Mais
* non; Julie eft trop chafte pour fe pre-
a» ter â un pareil fcandale. s»
Au milieu de ces réflexions, f arrive
au Couvent féminin. Je, demande d'une
voix impérieufe qu'on me faffè venir Julie.
La rourriere me répond d'un ton brufque,
& d*un air indifférent: « Julie eft au lit;
>» elle m'a chargée de vous dire qu'elle ne
33 veut plus janîais vous voir, & quelle
î3 vous défend de mettre le pied ici. »
Je reftai immobile & fufFoqué par la rage.
« A propos , reprit la béguine , -elle
3ï m'a priée de vous remettre une lettre;
»> je ne fais ce que j'en ai fait, bon, la
3> voilà ; tenez, dit-elle, en me la jettant
w înfolemment. « Je ramaflai la lettre en
frémifTant ; je la baifai avec refpedt, &
je la lus avidement; c'ctoit la première
que je rece.vois de ma Julie. La voici :
Lettre de Julie a Merveil.
c< O t oi que j'aime comme j'aurois dû
30 aimer Têtre fuprème , toi , l'ame de
» mon ame, toi que mes efpérances &
» mes fonges m'ont promis tant de fois
François. 179
»> pour mou époux, qui es à prclent à
» mon Dieu, comme moi-même, per-
» mets que je te dife un éternel adieu, 33
« Oui, c'eft Dieu même qui voulut que
» je t'aimafle; il nous avoît faits l'un
» pour l'autre; il no\js avoir réunis, mal-
» gré la diftance <^u'un indigne préjuge
3> mettoit entre nos rangs. Il t'avoit ame-
3> né dans mes bras , à travers un labyrin-
» the d'aventures extraordinaires. Il t'a
» arraché de mon cœur par d'autres aven-.
» tares plus extraordinaires encore, 6c
» fur-tout plus cruelles, j»
« Hélas ! ce Dieu , qui alluma notre
M amour dans nos cœurs, accorde ce fen-
» timent à tant d'autres amants pour faire .
» leur bonheur! Il nous a donné le nôtre
w pour déchirer nos âmes, pour être Tinf-
» trument de pénitence qui doit nous
» rendre dignes de lui, fi nous fuppor-
» tons cette peine. Soumettons-nous à
» fes décrets adorables, jj
» O mon ami ! qu'on ma perfécutée
» depuis que je vis loin de tes regards !
î> Je foufFrois pour toi; c'étoit un adou-
>' cifTement â mes maux j mais je me
» repréfentois les tiens, qui dévoient être
^ affreux. Je les fentois dans le '/ond de
» mon ame, Se c'étoit-U mon vrai fup-
» plice. «
H 6
i8o L* Aventurier
» Innocente & timide , on m'a faît gd-
91 mir dans des cachots. Hélas ! du moins,
M tu voyois la lumière y tu refpirois ua
99 air pur. J ctois dans de profonds fou-
» terrains ; peut-être as-tu paflc quelque-
» fois au-deffus de ma tctc, ignorant que
» ton amante étoit enfevclie vjivante fous
» tes pieds.
>i On a cherché à m'efFrayer par les
»> plus lugubres fpeâacles; on n'a pas
» craint de m outrager indignement; ou
» m'a foulée aux pieds ; j'ai été meurtrie
>» de coups. On a enfanglanté mon corps
» que tu as ferré dans tes bras aux jours
jj de notre enfance, que tu as çouveci
>» de tes chattes baifers ^ inoadé de tes
3> larmes.
» Enfin Ton ma porté les derniers
M coups; on m'a juré, ( je ne puis le ré*
»• péter fans horreur >.) on m'a juré que tu
» n'ctois plus. Que dis- je , on a prêté â
j> cette impofture les couleurs les plus
a» noires; on m'a dit que, lié comme un
39 criminel, traîné au fupplice, tu avois
« été fufillé. J'ai vu, comme s'il avoit
y> été préfenr,. mon cher amant, la tête
a> fracafTée, ruiffelante de faiig, étendu
» fur k terre, ignominieufement jette
» fur la pouflîere.
» Âli ! mon bien*aimé j toi qui feul
François. iSi
^ aimes comme moi^ ton cœur te dira
n ce que j'ai fouffert à cette idée. Ifoléç
M fur la terre , je n'ai pu reAer dans mx
» monde où tu n'écois pas. J'ai voulu,
» pour conformer le plus que je pouvois
» mon fort au tien , vivre dans un tom-
9» beau; ne pouvant plus obtenir moA
» amant 3 je me fuis donnée à mon Dieu.
» Hélas! je n'étois qu'à toi; tu étois
» le feul Dieu que j'avois préfent dans
» mes prières. Au fein de l'ombre des
3> nuits profternée aux pieds des autels ,
» je ne voyois que ton image. Je n'ai vu
u qu'elle, quand j'étois étendue fous le
» drap mortuaire ; & quand j'ai prononcé
» le ferment irrévocable, c'étoit à toi
» que je radrtflTois; mais, grand Dieu!
» dans ce fatal moment, qu'ai-je en-
» tendu? ta voix lamentable me.crioit,
» arrête 1 mon cher amant me tendoit les
» bras.... J'ai cru que ton ombre défolée
' » revenoit du féjour des morts me repro-
» cher mon infidélité , & réclamer fes
M droits; je fuis tombée dans un profond
» évanouiflement, & je n'ai rouveri mes
» yeux long- temps après^, que pour me
» défefpérer de t'avoir perdu; mais, en
» me rappellant ce que j'avgis vu , je ne
a» pouvois me perfuader que ce fm une
« illufion. Oui ,, me difois-je , |'ai vu tnoni
tii L* Aventurier
» amant; il yitj je ne fuis plus condam-
** née à uneprifou perpétuelle; mon hé-
» ros, mon Ange tutélaire viendra me
» délivrer, il diffipera, comme la pouf-
»y fiere, tous les tyrans qui me retien-
i> nent dans la captivité. Tombez , portes
>» de fer, laiflez-moi voler dans fei?
>i bras , & fuir avec liii aux exrrcmiccs du
»> monde.
lï Je me berçoîs de ces douces chime-
« res. Cependant la religion , dont je pra-
9i tiquois les faints devoirs, fe gravoic
99 pas à pas dans mon cœur trop vrai pour
« pouvoir rien feindre. Elle me repro-
» choit fouvent le feu criminel dont je
y brûlois, fous les yeux de mon Dieu; &
« ( pardonne moi ce crime ) , je m'efFor-
» çois de te bannir de mon fouvenir.
« C eft dans ces circonftances que je
« t'ai vu venir avec ton Prieur ; ru fais
w Teffet qu'a produit fur moi ta préfence.
9y Tourmentée par mes fcrupules, je n'ai
M ofé, quand j'ai pu t'entretenir, te con-
« fier l'efpérance dont je m'ctois bercée,
» que tu ferois mon libérateur. Enfin j'ai
j> appris que tu as prononcé tes vœux;
» & j'ai cru recevoir le coup mortel.
?> Je fuis reliée deux heures dans l'a-
5> néantîflement de toutes mes facultés.
» il me fembloit qu'ayant perdu toutes
François., i 8^
M les efpérances que j'avois nourries fi
» long- temps avec complaifance , ayaac
» perdu mon amant , j'étois feule dans
>' l'ombre d'un tombeau j & que la natutc
n mouroit autour de moi.
M O mon bien aimé, je t'ai donc perdu
« pour jamais ! Nous ne ferons plus Tun
» à l'autre; nous fommes rous deux à un
3> Dieu jaloux qui ne veut point de par-
*> tage. C'eft à moi que tu t'es immolée,
» comme je me fuis immolée à toi ; ne
» pouvant plus pofféder ton amante , t\i
»> as voulu limiter. Je t'ai fuivi, quand
» je t'ai cru hors du monde; tu m'as fui vie
» quand tu m'as vue dans le cloître. Nous
»j fommes tous deux au tombeau; mais
» nos tombeaux font féparés. Ah! mon
» ami , n'y coiifervons point un amour
» qui feroit notre perce éternelle; & , puif-
» qu'il faut gémir éloignés Tun de l'au-
»> tre, que nos peines du moins nous con-
» duifent au falut, & non pas à kper*
« dition. Sacrifions cette vie ; afpirons à
» nous voir , à nous réunir dans le fein
» de Dieu, dans l'éternité. Cherchons à
» nous oublier Tun Tautre dans ce monde.
*> Comment le pourrons-nous û nous
»» nous voyons ? Ah ! je fe ftn$ , il faut que
" nous prenions le parti de ne nous pas
^ voir , même à notre dernier moment.
184 ï-'A VENTUR12».
» je ne pourrai, même au lie de la mort;
»3 ferrer ta main de ma main défaillante ,
9> ni exhaler dans ces bras cette ame qui
« fut toute à toi. Adieu donc, ô mon
n bien-aimé! adieu pour jamais. Je vais
99 au pied des autels me fortifier dans cette
» fainte téfolution. Il faudra, je le fens,
w que j'y recoure fans ceffe, pour me fou-
j> tenir dans cet effort pénible. Vas-y de
>9 ton côté , mon ami , pour y puifer la
»> même force*, & toutes les fois que ta
93 feras profterné fur les faints degrés , ta
» pourras dire: il y a pareillement au
« pied de l'autel une viftime infortunée
» qui m'aima , & qui prie le Seigneur de
w lui donner la force de ne plus penfer
»> â moi..,, ce Mais que fais*je ? en m'enrre-
» tenant ainfî avec toi , loin de t'effacer
« de mon cœur , je ne fais que t'y main-
53 tenir, t'y adorer. Allons aux pieds de
» rÈternel. Homme trop cher, point de
99 réponfe. Adieu pour jamais , adieu. »
Je lus cette lettre, & je reftai immo-
bile pendant plus d'une heure, laiifanc
couler en filence mes larmes dont je
m'abreuvois. Enfin le vieux Prieur m*a-
borda. Je lui tendis les bras, fans pro-
noncer un mot j il m'aida à me lever de
deffus un banc, où j'étois tombé j il me
conduifit à notre Couvent, J'allai ^ fans
I
François. 1S5
rien dire, me jetter fur mon grabat j 6c
j'y paffai la nuit entière à pleurer, en
penfant à ma Julie.
Dès le point du pur je relus fa letrre,
ce Point de réponfe, me dis je à moi-mê«-
» me; non , crueUe, tu ne peux me re-
» fufer cette farisfadion. Tu as pris congé
« de moi; tu veux m'envier le même
5> plaifir! m Mais qu'avois-je à lui man-
der? Dans le fond, elle me détailloit les
cruelles perfécutions qu'elle avoit fouP-
fertes; elle peignoit les cachots quelle
avoit habités, les outrages qu'elle avoit
effliyës. Elle fuppofoit que j'avois enduré
de pareilles épreuves; & moi, que m'a-
voit-on fait foufîrirî C'étoit pour avoir
de quoi vivre que j'étois refté dans un
Couvent; &, pour m'engager à pro-;
noncer mes vœlix , on m'avoit fait boire.
Loin de penfer à me facrifierâ mon Dieu,
on m'avoit fait entendre ( tranchons le
mot ) qu'on me feroit fouper avec ma
MaîtreflTe. C'ccoient-Ià des chofes bien
charnelles en comparaifon de ce qu'elle
me mandoit d'honnête & de touchant*
A lui écrire les chofes comme elles étoienc
de mon côté, ma lettre devenoit la paro-
die de la fienne. J'ofai cependant lui ré-
pondre. Voici ma lettre ; le dépit d'avoir
prononcé des veeux m y hifoic parler da
iSo L Aventurier
cloître d'une manière peu mefurée, &
que la paflSon doit rendre excufable.
^ RÉPONSE DE MeRVEIL A JULIE.
« Qu ai-je lu , que m'as-tu écrit , ô ma
» Julie ? Quoi! pour la première fois que
M tu m'accordes cette faveur célefte, nie
w donner un pareil coup de poignard ! Je
» vois une lettre de ta main , je louvre
*) en tremblant , je baife mille fois ces ca-
>j rafteres adores, je lis... ô Dieu! mon
« arrêt de mort. Ah ! ma Julie , las tu
» donc pu tracer, cet ordre cruel? Quoi,
^ ne te jamais voir ! jamais de U vie : non ,
n les PuilTances du ciel ne m'y contrain-
9> droieni pas. Tu m'as aimé , tu Ta voues;
i> tes beaux yeux mont pleuré quand tu
*> m'as cru mort ; c'eft à moi que tu t'es
» facrifice... O ciel ! tu t'es immolée a
w moi, quand tu me croyois au tombeau:
» je vis, & tu m'abandonnes !
» Tu efpérois en moi ; tu croyois que
» ton Amant auroit la force & le courage
w de t'enlever à tes cruels tyrans; tu met-
*> tois en lui tes efpérance , comme en un
»> Dieu tutélaire. Que cette idée étoit ca-
w pable de m'enorgueillir! Et à prcfent tu
»> as perdu toute efpérance , & toute con-
w fiance en moi : tu ne daignes plus me
François. 187
» voir le refte de ta vie ! L*inclign€ habic
j» que je porte m'a donc bien avili a tes
» yeux ! Crois-tu que je ne puifle avoir
» une ame fous ce froc î Ah ! tu l'éprou-
» veras ! Cruelle, tu veux que je refte éloi-
« gné de toi, pleurant fur Jes marches
» d'un autel , couvert de mon capace ,
» privé de la vue de ce que j*adore. Je te
» ferai voir que madeftince n'eft pas telle;
» que je dois être ton vengeur , & non
« pas un humble Moine. J'irai le fer de
^ la flamme à la main ; je forcerai le par-
» loir & les grilles; je t'enlèverai dans
» mes bras 5 & malheur à qui ofera sop-
» pofer à moi!
. » Tu frémis de mes propos. Aflîégée
» continuellement par des Nones imbé-
» cilles , tu as ouvert ton ame à leurs pe-
»> tits fcrupules. Nous nous femmes don-
» nés à Dieu, me dis-tu. Qu*appelles-iu
» fe donner à Dieu ? avons-nous jamais
» été hors de fa puifTance ? Pouvons -nous
»' être plus à lui par nos vœux forcés , que
» nous n'y fommes par la nature? Nous
» fûmes à lui du moment qu il nous créa;
" nous devons remplir la deftination qu'il
'î nous a impofée. Il nous a faits, non
^ pour vieillir, membres inutiles, dans la
•' poudre d'un cloître, nous berçant de
" la chimère de nous être donnés à lui;
i88 l'A venturiek
» mais pour nous aimer, pour faire le
» bonheur l'un de l'autre. Voilà noire
» forc^ tu ne peux rien pour Dieu, tu
t» peux tout pour moi. Oui, ma Julie,
» tu feras à moi ^ mais je fens que mon
»• langage révolte ton ame imbue des pré-
» jugés du cloître. Hc bien ! prenons en
»> un plus conforme â tes idées. O ma bien
» aimée; tu veux que je renonce à toi,
n afin , dis-tu , que nous nous réuniffions
M dans l'autre vie. O Julie; cet effort,
M quelque nom qu'on lui donne, n'eft
» pomt en mon pouvoir. Jamais perfonne
»> ne pourra me communiquer cette for-
Si ce Se ce defir ; toi feule , maîtrefle de
» moq ame , tu peux la tourner à ton gré;
n Se tu m'abandonnes ! tu ne veux pas
» me voir. Je ne fuis qu'i toi , donne-
fï moi à notre Dieu, infpire-moi la reli-
se gion dont tu es pénétrée ; fais-moi vou-
M loir ce que tu veux. A ta voix je ferai tour
»> ce que tu defireras; je prendrai tes fen-
» timents , je deviendrai un autre toi-mê-
!• me. Si tu me prives de ta vue , je tombe
»» dans le défefpoîr, & tu ouvres entre
M nous deux un abîme éternel. O ma Ju-
9y lie! fouffre que je te voie, que je pieu-
j? re , que je prie avec toi , puifque lu le
» veux; ne fois pas inexorable; rends-
» moi chrétien comme toi dans cette vie j
François. 189
^ conduis- moi au bonheur dans l'aucre
» &c. »
Julie ne put réfifter à l'idée de m'arra-
cher à la perdition, & de me donner à fon
Dieu. Cette manie de convertir les hom-
mes eft un piège dangereux qui a fait fuc-
comberbien des Saintes. Elle me vit, &
elle fut plus tendre que jamais. J'éprou-
vai combien la dévotion ajoute de viva-
cité & de finefle à l'amour. Le nôtre étoit
sûrement des plus innocents; nos plai-
firs étoient tout fpirituels j a peine avois-
je le privilège quelquefois de baifer les
doigts de mon^mante à travers la grille.
Je ne la voyoïs pas le quart de ce qu6
j'aurois defîré; mais nous étions conve-
nus de certaines façons de nous entrere-
nir de loiu ; Se nous jouiflîons d'une cor-
refpondance prçfque toute mentale. J'é-
tois chargé, par exemple, de fonner les
cloches ; elle avoit le même emploi dans
fon Couvent. Quand je remplifTois ma
charge , & elle la Henné , je difois; ce ma
5î Julie fait la même chpfç qiae moi , w Se
nous fonnionsà l'envi l'un de l'autre. Nous
regardions tous deux la lune siu% mêmes
heures , Se je faifois ainfi à ma fenêtre,
avec une inélancolie voluptueufe , des
méditations dans lefquelles je favois que
ma MaîtrelTe étoit plongée de fon coté.
t
I90 l' Aventurier
Pour l'imiter en tout, je pciois quelque-
fois, au pied des autels, ce Dieu facré que
fe favois être imploré dans le même
temps en ma faveur, par ma divine Ju-
Nous avions des moyens plus favora-
bles encore pour nous entendre mutuel-
lement. Nous demeurions fort loin l'un
de l'autre •■, mais de ma fenêtre, je pouvois
appercevoir la fienne^ & nous étions con-
venus d'un langage particulier, qui confil-
toit dans l'arrangement, le nombre & la
couleur de certaines fleurs , que nous
placions , chacun de notre côté , fur nos fe-
nêtres , Se que nous pouvions changer tant
ou il nous plaifoit. Par ce moyen, nous
nous faifions entendre prefqu'auffi bien
qu'avec la parole. Nous avions , tous les
deux, pareillement une lunette d'appro-
che, pour voir & diftinguer dans le loin-
tain le jeu de toutes ces fleurs. Tel etoit Je
langage du jour. Celui de la nuit étoit coin-
poféde fufées & autres pièces d artihce
due je procurois à Julie, & que nous hi-
fions jouer, chacun de notre coté, les di-
Verfifiant, comme les fleuts, parle nom-
bre, la couleur & la forme, & mdiquaot,
pat ces variat.ons, ce que nous voulions
nous faire entendre réciproquement.
Ces entretiens, tant diurnes que nocr
François. 191
turnes, étoieiit des plaifirs cent fois au-
cJeffiis de ceux que j'avois gourés dans les
bras de plufieurs autres Beautés j mais il
faut avouer que cela ne fuffifoit pas pour
contenter quelqu'un qui, n'étant pas une
pure effence, tenant à la terre par le li-
mon de fon corps , ne pouvoir fe con-
tenter de cette JouifTance mentale. Je
goûtois déjà , depuis fix mois , ces plaifirs
innocents; mais leur trop grande fpiri-
lualité les faifoic évaporer j & Tunifôrmité
de la vie que je menois commençoit à me
pefer. D ailleurs. Ce malheureux Prieur,
d'abord fi paffiônné pour moi , me prenoic
peu-à-peu en averfion, parce qu'il me
craignoit, & qu'il ne m'en impofoit pas,
11 commença par ne vouloir plus me me-
ner voir ma Julie; & il finit par me faire
défendre en forme de mettre le pied dans
fon Couvent. Ce fut une vieille Reli-
gieufe , aigre & jaunâtre, qui me fignifia
cette défenfe , le plus crûment qu'il lui
f\^ poffîble.
Je donnai, de bon cœur ,4 tous les Dia^
blés la vieille & tout le Couvent , excepté
ma Julie, Je retournai vers mon indigne
manoir, avec une humeur telle qu'on peut
(e la figurer. Heureufement ppur lui, le
maudit Prieur ne fe trouva pas fur mon
paflage. «c Quoi ! me difois-je â moi-mê^
ipi l'A vekturier
w me, avec indignation , être couvert d'un
*» froc , pourrir dans Técat monacal *, & »
» pour comble d'outrage, me voir déten-
99 dre la vue de mou Amante! »
Pour me diftraire, je confentis le foir
à me trouver à une partie fecrette, ou
nos jeunes gens avoient introduit, je ne
fais comment, une fille déguifée juf-
qu'aux dents. Je mangeai , je bus » je
danfai de rage. L'indécente femelle,
égayée par les fumées du Champagne,
voulut voir quelle figure elle auroit en
Moine, & moi en fille. Nous troquâmes
d'habits , & l'on me trouva paflable fous
celui du fexej car, avec toutes mes aven-
tures , je n'avois encore que dix -huit ans,
& point de barbe*
Dans le moment que nous étions au
fort de notre joie groffiere, & que je
commençois moi-même à oublier un peu
le guignon qui me tranfportoit, le Prieur
entre, tout le monde fe fauve j on ren-
verfe les lumières; on lui fait tomber cle
la main fa lanterne fourde; mais le traî^
tre, à la lueur du feu de la cheminée,
m'apperçoit & me reconnoit. Je crus voir
que le coquin n'étoit venu troubler cette
partie, que pour me furprendre. « Ah, mal-
99 heureux, me dit-il, je vous reconnois!
>9 Après ks vœux que vous ave? pronon-
n ces
/ », J ï^ -* « * o I s. I9J
» ces a la face du CitI, vous ofez fouillée
•» votre corps pà'r un tel habit » iinfanis
» qu'on le faififli... Deux Jardiniers gi-
I gantefques paroifTent tout-à-coup Ôc veu-
! lent fondre fur moi. J en terrafle un, je
jette le Prieur i la renverfe, d'un coup
de poing. Je vole au jardin; aidé par i'vht^
curjté, réchappe à la vue, i la griffe de
«es perfécuteurs, je grimpe au haut d'un
I mari l'efpalier me fert d'échelle : anive
la fommet, je vois heureufement pafTec
dans la rue une charrette de foin très-
haute, fe me jette delTus; deU je me coule
alternent jufqu'en bas, fans que le Char-
retier s'en apperçoive : me voild libre &
dans la rue, mais couvert d'un habit de
Bile, & fans argent, au milieu de la nuit
Un vieux débauché paifa bienrôt , pr*é-
çedcxFtin valet qui portoit un flambeau.
« s arrête à meconfidérer. «Oh! dit-il
» qu'elle charmante rencontre? elle eft |
» cr^uer! Venez avec moi , ma belle
» entant. «—« Après tout, me dis-je 4
» moi rneme. qu*eft-ce que je rifque» je
» fins aflez fort pour me défendre s'il
• veut me faire quelque violence. Pour
» peu que je le trouve honnèe, je lui
• avouetat tout; & peut-être il me prête-
» «quelque fecouts, quand il me con-
• nwtw pour un homme. » D'»iHeurs. iè
iome L I *'
(ip4 L Aventurier
ne favçU'où aller coucher, ni m^ngtilt
lendemain. Il me prcfenta fon bras} je
Tacceptai fans façon, * je me laiflai con-
duire fans prononcer un mot.
Nous arrivâmes bientôc chez lui. Je vis
une maifon bien meublée, qui annçn-
çoit de lopulence. En entrant, il deman-
da fi fa femme étoit couchée j on lui àt
que oui : il me conduifit dans une petite
chambre écartée, & s*enferma avee moi.
Le malheureux , fans préambule & fans
délai, me fauta au cou , & voulut m'acca-
bler de fes odieufes carreffes. Je le repoaf-
fai d'un air déterminé. Il m offrit fa bour-
fe , fa montre, fa tabatière j enfin il prit le
parti de recourir à la violence. « Oh ! par-
« bleu! dit-il, de force. ou de gré, tu ne
M m'échapperas pas : »> il voulut décide*
ment en venir à des 'extrémités. Je ;éfu-
tois, en lui criant : « Mais apprenez donc
V avant tout qui je fuis. » Il me répondoit :
« FuflTes-tu le diable , iliaudra bien que tu
i> cèdes.»
Nous en venons à l'exercice du pugilat,
ceftà dire, pour parler vulgairement, aux
coups de poing. Je lui en applique un qui
retend par terre, au beau milieu du plan-
cher. Il poulfe des cris affreux; je m'échap-
pe de la chambre, ôc je cours CQmme un
tou, ou, fi l'on veut, comme une folle.
I F R A N ç o I s; 195
Iavec une robe déchirée , une coëfFure en dé*
fordre. Sa femme paroîc : c'étoic une ma^
rrone dont la figure écoic, fi l'on veut,
un peu vieille, mais aimable & impo«
fance. «Où courez-vous ain(i^ mon en«
I » faut? me dit-elle. Venez avec moi; on
I >y ne vous fera point de mal,». A ces mots
' elle me prend par une main; fa femme-
dc-chambre , jeune & jolie fille , par
I l'autre. Je me laiflTe conduire dans Tap-
parcenaent de Madame. Elle ferme la
porte, me fait afleoir & me dit avec bon-
té : <c Remettez -vous , mon enfant, ne
» craignez rien; mon mari ne vous fera
j » point de mal. Mais dites-moi la vérité»
I » qui êtesrvous ? Comment êtes-vous ve-
' » nue ici à une telle heure ? Ou Montieur
j » vous a-t-il trouvée?»
! fc Madame , lui répondis-je , vous me
« paroiflTez honnête & digne de toute ma
» confiance; mais permettez qu'en vous
î> dévoilant une partie de mes infortunes,
>> je vous cache mon nom , par ménage*
»• ment pour bien du monde. Vous m*ap-
•• prouverez un jour, quand je pourrai
» vous faire ma confeffion générale j qu'il
» vous fuflfife, pour le moment, de favoir
» que, malgré l'heure indue où je fuis
M venue ici, je ne fuis pas ce que je puis
f> paroître. La réfiftatice que j'ai faite à
I z
1^6 L*AVENTURIBR
>» M. votre époux , en eft la preuve. Il
n m*a trouvée dans la rue du rempart;
» y y étois fans afyle, fans argent; il m'a
9> offert de me conduire chez lui; j ai cru
» qu*il n'y avoir rien i craindre de la parc
•> a un homme de cet ajge; mon affreux
H abandon m'a fait le (uivre. Vous me
M demanderez pourquoi Je me trouvois
M dans la rue : j'y étois parce que je venois
tf de fauter à l'aide d'une charrette de foin ,
» du haut des murs d'un Couvent» où l'on
>9 m'a cruellement maltraitée > au point
i> que je craignois pour ma vie. J'ai le mal*
99 heur d'abhorrer le cloître ; je fuis une
99 vidime échappée à Tautel. »
La Dame comprit que j'étois une jeune
. Dem^ifelle qu'on avoit perfécutée pour
lui faire prendre le voile, ôc qui s'étoit |
échappée. « Hélas! dit -elle en gémiflànt,
M voilà où l'on réduit les jeunes filles par ,
. 9> la perfécution ! Vous avez l'air honnête ,
» mais il ne faut pas vous perdre» ma chère
» DemoifeUe ; vous ne pouvez refter feule |
H Se livrée à vous-même; il faut retourner
M chez vos parens, ou dans votre couvent.»
—-«Plutôt mourir mille fois, mécriai^
99 je , que de faire l'un ou l'autre ! Hélas ! je
99 fens bien (Jtie la décence ne me permet
»i pas de refter fur le pavé; je n'ai pas
V d'ailleurs une obole pour y fubfifter ;
François. I97
>^ fi je pouvois être aidée de quelque ama
» charitable ) je m'enfermeroîs volontiers
» dans quelque autre Monaftere j mais je
M voudrois que mes parents îgnorafTenc
w ma retraite, jufqu à ce qu'on leur eût
» ouvert les yeux fur la cruauté de leur
» conduite , Se qu'on les eût fait renoncer
>> audeffeindeme tyrannifer«i>
c< Ma chère enfant, me répondit la
» Dame, votre projet eft raifonnable, &
» je me fentirois difpofée à, le féconder;
» je croirois faire une bonne oeuvre en
» cela; mais il faudroit vous connoître. >>
Elle reprit après une courte paufe : «« au-
» riez-vous en vue quelque Couvent par-
» ticulier? »> je lui propofai celui de ***;
cMtoit positivement le féjour de Julie.
« Autant vaut celui-là qu'un autre , re«
» prit-elle ; j*y connois quelqu'un ; je
M ponrrois vous y recommander. D'aiN
» leurs, la penfion n'y feroit pas chère :
9> au refte, nous parlerons de cela demain
^ plus d notre aife. Il eft tard, il faut
» nous repofer.9» Jeanneton, dit-elle à fa
» femme-de<hambre, Mademoifelle eft
» décente, & paroît bien née; n'auriez-
» vous point de difficulté à lui prêter la
» moitié de votre lit pour cette nuit ? »
Jeanneton témoigna la meilleure vo«
lonté du monde : ce Et vous , Mademoi;
198 l'A venturier
î> felle , me dit fa maîtreire , n*aurîezvous
s» point de répugnance à coucher avec
»» elle? » Jeannecon étôit fraîche & appé-
tîflTante : je répondis que je me tiendrois
honorée dune telle bonté.
Nous allâmes nous coucher ; en un clin-
d'œil je fus déshabillé; je me gliffai daiîs
le lit > j y ferrai contre mon cœur ma char-
mante compagne, je me fentois tout en
feu; mais je réfléchis que s'il m'échap-
poit la moindre étourderie , je ferois per-
du. J'eus donc la force de me pofTéder,
de coucher avec une jolie fille, & d'être
fage, me contentant de lui donner quel-
ques baifers, qu'elle me rendit jde bon
cœur. Elle me Ht jafer toute la nuit, &
m'accabla d'un déluge de queftio ns, auxi
quelles je répondis ce que je voulus.
Nous nous levâmes d'aflez bon matin;
En m'habillant, je dis à ma compagne
de lit , pour excufer mes cheveux courts,
que j'avois porté le voile quelques mois,
en qualité de novice. Comme j'avois eu
ma robe déchirée, en me débattant con-
tre le maître de la maifon , Madame m'en
fit donner une autre fort propre, avec le*
refte de Tajuftement. Je ne fus pas fâché
de cela , parce que fi j'avois paru au Cou-
vent de Julie avec l'habit fous lequel
je m'étois fauve, j'aurois crains que le
François. 199
Prieur n'eût donné mon fignalemenc
dans c(5 Couvent.
Je me trouvai aflèz bien mîfe ; & f en-
tendis ma bienfaitrice dire à Jeannecon ;
« c'eft une grande fille d'aflez bonne mine.
» Sa phyfionomie me revient j elle a je ne
»» fais quoi de franc 5c d ouvert, qui plaîc
» tout-à-fait. » Cette brave Dame redoubla
de bonté pour moi. Elle s'apperçut, par ma
converfation , que je fa vois le latin , & que
j'avois lefprit beaucoup plus cultivé
qu'une fille ne la ordinairement. « Vous
» avez reçu une belle éducation , me
» dit -elle; vous devez èy:e d*une con-
» dition diftinguée. «
ce Madame, lui répondis- je, je n'a«
»> point à rougir de ma naiflance \ mais »
» puifqu'ii faut que je cache quelque
» chofe à une Dame comme vous , c^
3> qui me coûte beaucoup , je dois a^^
» moins vous dire la raifon de cett®
« réferve. Je ne puis vous déclarer mo'*
» nom, parce que mon père a contr©
» lui une Sentence de mort, il folli-
« cite fa grâce j mais il eft obligé de f^
î» cacher; j'expoferois peut-être fa vie, (î
» je déclarois qui je fuis; & là fille Jé-
» voilée , feroit concevoir Tefpérance ce
» découvrir le père.»
La Dame convint que cette raifon
1 4
10% L* Aventurier.
ne manqua pas de prendre mon trouble
pour de la modeftie. Madame de Bon-
neville m'embraûa; je la quittai avec ac-
tendriiTement , je paflai le grand tour>
Se me voilà dans le Couvent.
Tout-d-coiip je me vois entouré d'un
elTain de Retigieufes qui m'honorent
de leurs chaftes carelTes, de là je fuis con-
duit chez les penfîonnaires , & il me tom-*
be fur le corps une foixantaine de jeunes
filles, parmi lefquelles plufieurs étoient
jolies , qui m'embraflTent toutes avec in-
nocence 9 & à qui je le rends de tout tnon
cœur.
Ce que j'avois de plus preffc, c'étoît
de voir ma Julie, qui ne fe doutoit de
lien. Je la cherchois de tous côtés ; enfin ,
je Tapperçois au fond du jardin. Je m'é-
crie: « ah! Mefdames, je veux voir votre
» jardin: « — «c On va vous y mener,
» difent toutes les penfionnaires : —
>» non , de grâce , Mefdemoifelles , je veux
» être feule. » Sur le<hamp je m*élance,
& les plus légères ne peuvent me fuivre,
J'érois déjà au fond du jardin , que
pluficurs étoient encore fur Tefcalier. En
approchant de ma Julie, le tremblement
me faifit; elle fe promenoir d'un air tou-
chant & rêveur. « Elle peiife à moi, me
» difois-je en palpitant. Je pafle à coté
François. 105
dclle, je lui fais la tévérence; elle me
la rend fans me regarder ; je repaffe ,
nouvelle révérence; elle me regarde, &
refte immobile : puis, comme le difant à
elle-niême, « cela ne peut pas être, »
elle continue fon chemin. Je repafle, elle
me regarde de nouveau; je la fixe avec
amour, elle pâlît, elle tremble. Je me pré-
cipite fur elle ; je la ferre dans mes bras :
« ah! ma Julie, lui dis-je, — ah.! mal*
"heureux, dit-elle , que venez-vous faire
» ici? «—ce Vous en mer, m'écriai je,
» ou bien y vivre avec vous* w — « Ah !
» mon cher Merveil , reprend-elle ten-
» drement, tu m'aimes; je le vois; maïs
» i quel danger nous expofes - tu tous
w deux ! » Alors elle me regarde paflîonné-
ment, & peu-à-peu défaille dans mes
bras. Les penfîonnaires me joignent: je
m'écrie: «voilà une de vos Relîgieufes
» qui fe trouve mal. » — « Hélas ! me
» dit-on, depuis quelque temps cela lui
îî arrive tous les jours. La pauvre enfant !
elle dépérit i vue d'œil. » Je ne voulus
as qu une autre que moi la conduisit
fon lit. Je portois ma Julie dans mes
bras, elle avoit la tête appuyée fur mon
épaule, fon vifage tourné, vers le mien.
Je refpirois fon haleine ; elle écoit dans
un état de langueur caufé par l'amour
16
r
204 l'Aventurier
qu'elle me portoit. Que j'étais attendri !
Je la montai à fa cellule} |e la pofai fur
fon petit lit y 6c |e m'affis auprès d'elle.
Les Nones & les penHonnaires^ qui peut*
être avoient été icandalifées de ma rapi-
dité à la courfe, me trouvèrent alors très-
compâtifTant ; une impreiSon conigea
lautre , & tout alla le mieux du monde.
Quoique gêné par la préfence de tant
de témoins, je ne laifTai pas de donner
un libre cours à, mon amour. Je témoi-
gnai à, ma Julie Tintérét le plus tendre;
je l'exhortai à prendre courage, de l'air
le plus touchant. Enfin, pour la faire re-
venir plus efficacement , j'ofai lui donner
quelques baifers. J'embraflbis mon aman-
te devant des Religieufes, & ellesadmi-
TOient ma charité.
Julie embarrafTée de mes carefTes, fe
remit très-vite. Nous ne manquâmes pas
d'ôccafions, par la fuite, pour ^lous trou-
ver fouvent rcte-à-tête. Elle ne vouloit
pas d'abord me voir^ elle m'ordonnoit,
au nom de l'amour qu'elle avoir pour
moi, de quitter le Couvent au plus yîte9
finon, elle me menaçoit de me dénoncer.
Je l'en défiois, en lui difant qu'elle n'au-
rait pas la force de me faire tant de mal
La religion luttoit dans {on cœur contre
l'amour. Elle prioit beaucoup ^ & n'en
i
François; xof
<Jcoic que plus cendre. Elle s'apptivoiGt
bientôt à me parler familièrement^ au
bout de quelques jours, notre amour fe
montroit tellement à découvert , qu on
nous appelloit déjà les deux inféparables;
mais on prenoit notre afïeâion pour de
l'amitié, & cela faifoit un très-bon effet.
Je pafTai de cette forte quelque temps
fort agréablement j mais cela ne pouvoic
durer.
Mademoifelle de Mirville, une 4c
nos penlîonnaires, grande fille bien faite,
& d'une figure trés-intéreffante , fe prit
auffi de belle paffion pour moi, jufquà
en devenir prefque folle. Elle me failoit
des amitiés avec un tel excès, qu*elle ne
fe reconnoilfoit pas elle-même. (Sans
doute l'influence de mon fexe opcroit à
travers aies habits). Elle me difoit naïve-
ment que jamais femme ne lui avoir plu^
autant que moi} qu'elle me trouvoic un
certain air de franchife, & je ne fais quoi
de mâle qui la raviffoiti qu elle ne çonce-
Yoit pas qu'il lui fut poffible d'aimer jamais
plus ardemment un homme.
J'avoue que fes innocentes careflTes
m enflammoient. Mon cceur avoir beau
être à ma fecretce amante, mon corps étoit
fort ému quand il fe trouvoit dans les
bras de Mademoifelle d« Mit ville. Elle
io€ l'Avbnturibr
avouoit bonnement qu'elle, étoît jaloufe
<Je Tamitié que j'avois pour Julie, à qui
I accordois une préférence très-marquée.
Julie , de fon côté , fans vouloir témoi-
gner rien , étoit piquée quand elle me
voyoit embraflee continuellement par fa
rivale. Elle s'appercevoic d'ailleurs que
ces marques de tendreflè ne me faifoienc
pas de peine, & elle en çémiflbit. Ces
^ deux jeunes perfonnes étoient les deux
intimes avant mon arrivée ; la jaloufie ne^
tarda pas â naître. Elles redoublèrent d Sa-
bord d'amitié Tune envers raùtre, pour
fe cacher mutuellement leur averfion
nai/Tance. Mais enfin le dépit fut le plus
fort. Au bout de peu de jours, leur froi-
deur fur très-fenfible ; & la rupture eût
éclaté bientôt, fans l'extrême douceur de
ma Julie, fille vraiment unique.
J'avois obtenu, avec bien de la peine,
une chambre pour coucher feule ; mais on
ne voulut pas m*en accorder une qui
fermât à la clef. Les Religieufes, obligées
de veiller fur une jeune Demoifelie com-
me moi, voujoient fe réferver la liberté
de venir me furprendre quand il leur
plairoît. Un-foir, que je venois de me
coucher, ma lumière n'étant pas encore
éteinte, Mademoifelle de Mirville en-
tre, & veut abfolument jiartager mon lit j
François. 107
j'eus beau lai repréfenter que l'iiabîtade
de coucher feule m'avoii donné de la ré-
pugnance pour fpufFrir une compagne;
elle ne tint compre de mes remontran-
ces^ elle fe déshabilla, & fç gliila com-
me un traie dans mon lit. Elle me (erre
aufli-toc dans fes bras, & m'accable de fe$
carelTes ordinaires. Qu'on juge de l'état
où j'étois, me trouvant , âgé de dix-hutc
ans, à une pareille fète. Il falloit pourtant
me trahir, être infidèle à Julie, ou me
réfoudre à jouer là le rôle d'une fille.
J'eus cette force ^ mais quel embarras
pour la cacher , Se dérober mon fexe !
La lumière n'étoit pas encore éteinte;
je me trouvois dans l'embarras que me
caufoit trop de bonne fortune. Julie entre ;
elle me voit au lit dans les bras de fa
rivale. Elle me lance un regard touchant;
& fe retire , la douleur dans l'ame. Je faute
du lit pour l'arrêter, elle s'échappe. J^
veux la fuivre dans le corridor, au rif-
que d'être rencontré dans un état où moa
iexe pouvoit fe trahir. Mademoifelle de
MirviUe me retient, & me ramené aa
lit.
Je lui fis alors fentîr , avec la plus gran-
de force, rincomrénient qui réfultoit du
partage Je mon lit, dont je l'aurois vo-
lontiers difpenfée; je lui fis promettre d€|
io8 l'Avinturier
ii*y plus revenir; je lui donaaî un baifer;
& elle s'endormit. Pour moi, il ne tne
fut pas poffible de ÏFermer l'œil j j'avois
l'ame en défordre, & le corps tout en
feu.
Je me levai de grand matin. J'allai
trouver ma Julie : elle étoit à genoux, le
vifage appuyé fur fon lit, le corps immo-
bile ; j'entrai refpeâueufement, comme
dans un temple, fans faire le moindre
bruit. Je m'apperçus que des larmes cou-
loient de fes beaux yeuxj je me mis. à
genoux auprès d'elle, ce O ma Julie, lui
» dis- je, d'un ton douloureux, pouvez-
» vous m'en vouloir? ai- je oflfenfé ma
w Julie? »» Elle me regarda d'un œil tcn-
dre ôc languifTant, & fe remit le vifage
fur fon lit \ je lui parlai d'un ton fi péné'
tré, qu'elle confentit enfin à me repon-
dre. Elle daigna me faire des reprocnes,
mais fi tendres, fi modeftes, que mon
amour en redoubla, s'il eft polfible. Je
baifai fa belle main ; je pleurai avec elle,
Se tous deux à genoux, nous nous ferrâ-
mes mutuellement dans une douce érreiifr"
te. Nous reftâme» dans cet état quelques
minutes* Quelle nuit, paflëe avec la plas
belle femme, fut jamais aufii voluptueufe
que ce moment chéri !
Je témoignai de la froideur â Made*
François. 109
mojfelle de MirviJle, pour l'empccher de
venir m'embarrafler dans mon lir. Loin de
lafôcher, je la trouvai humble & tendre j
elle ne faifpit que me demander pardon j
elle nofoit plus approcher fes lèvres de
mon vifage 5 elle le contentoit de me
biifer les mains, & je ne pouvoisr m'cm-
pêcher d'être attendri.
Dans Tagitation que me caufoient tant
de fcenes bizarres, & dans b, crainte d'ê-
tre furpris au lit par Mademoifelle de
Mihille, je paflâi plufieurs nuits fans
fermer l'oeil. A la fin la nature l'empor-
ta, & je m'endormis d'un. profond fom*
nieil. Je me fentois égaré dans les fonges
les plus flatteurs ^ il me fembloit que j'é«
tois dans les bras de ma Julie, accablé de
fes careflfes ^ j'étois dans ceux de fa rivaW
Cette fille ardente avoit profité de mon
fommeil pour me furprendre : elle m'em*
bralToit avec fon innocence ordinaire ^ mon
tempérament agiffoit malgré mon aflbu*-
pilTement. Elle s'apperçoic de mon fexe,
s'écrie; ah ! malheureux ^ & faute hors de
mon lit. Je m'éveille : je la vois furieufe ;
fen devine la raifon. Je tombe à fes ge-
noax; ce tjaz vie eft dans vos mains, lui dis-
^ je , Mademoifelle ; vous favez fi j'ai man-
M que au refpeâ que je vous dois. Vous
» uvez fi, malgré vos charmes trop puif-
110 L*A V ENTUR lE IL
i> fants , je n ai pas eu la force & la fa-
»> gcfle de me dérober autant qu'il a ctc
>f poffible , à des bontés que Tignorance de
*i mon fcxe vous faifoit me prodiguer. Si
» vous vous croyez outragée, Mademoi-
» felle, vengez vous. Percez ce cœur que
w vous avez aimé j ;c baiferai votre belle
»> main en mourant par vos coups. »
w Cruel , me répondit- elle, ofer m ou-
» trager à ce point!.... &-ta précieufc
M Julie!,, une femme liée par des vœux
» folemnels! « — « Ah! JMademoifelle,
»• m'écriai-je , refpeftez Julie, elle eft in-
>» nocente. >» — « Quelle innocence, re-
w prit-elle! Je ne m'étonne plus de la ja-
» lou fie qu'elle tcmoignoit : c'eft ton amour
9> pour elle qui me uifoic haïr. >» Je me
défendis avec éloquence, favois un parti
dans fon cœur. « Ah! traître, me dit-
99 elle, tu connois trop bien ton afccn-
» dant'fur moi. «
Elle s'étoit aflSfe fur mon lit, j'étois a
fes pieds, je baifois Ces mains : Julie al*
loit â Matines j elle entend parler chez
moi; elle entre, & me voit dans certe at-
titude : elle lailfe tomber fon bougeoir.
« Ah! Madame la précieufe, lui die fa
w rivale en fureur, voilà donc cette fainte
» qui déguife en fille fon Amant pour le
i> faire vivre auprès d'elle, & qui vieJic
François. 211
» paflTèr la nuit avec lui! Ne foyez pas
» jaloufe, ma belle enfant; je ne vous ai
» fait aucun tort : je ne fais pas prendre
» les mêmes libertés que vous, »
Le cœur me faignoit; Julie tombe ^
comme moi , â genoux devant fa rivale j
elle lui baife les pieds en verfant an tor-
rent de larmes, ce Mademoifelle , dit-
» elle , ayez pitié de moi ; votre ame eft
»> bonne, vous avez connu la mienne »
» nous avons été amies. Vous favez fi je
» fuis capable de me livrer au crime, ni
» de rien faire qui mérite votre vengean*
» ce. Le Ciel m'entend j fi vous aimez
» Fiafortuné que voilà , puifie-je vous
» procurer fon cœur & fa main , vous
w voir heureux enfemble, & expier par
i> mes larmes le refte de ma vie, au pied
» des autels, le malheur que j'ai eu de
» naître fenfible. »
Elle n'eii put dire davantage; elle ref-
toit la bouche collée fur le pied nu de
fon amie, comme attendant fon arrêt.
Mademoifetle de Mirville s'attendri(!bit.
« Allez, Madame, lui dit-elle, allez à
» votre office prier. Dieu & remplir les
» devoirs de votre état. Ne craignez rien
» de moi pour le moment : je veux que
»> nous ayons par la fuite des explica-
»>^ rions, & je me râlerai fur lesiumie-.
111 l'Aventuribu
M res que je recaeilierai. » Jalic fe levot
J avois le cœar déchiré de fon humilia-
tion, de fes tourments 9 de fa doulear:
|e me levai comme elle, je la ferrai
involontairement dans mes brasj &>
d'un ton lamentable, je m*ccriai, 6 ma
Julie! L'infortunée foupira, & fortit en
filence.
Sa rivale vit mon amour pour elle, &
redevint furieufej elle me menaça de
tout révéler j il fallut l'appaifet de nou-
veau. Je ne négligeai ni prières, larmes,
génuflexions, ni careflTesj rien ne la flé-
chiflToit; elle me difoir que la chaleur de
mt^ inftances ne lui faifoit fentir que
Tardeur de ma paflion pour Julie. Je ^^
vis plus qu'un moyen de la calmer; c'e*
toit de me rendre encore plus coupable.
Dois-je me montrer tout-afait au Lec-
teur fous un jour défavorable, en éta-
lant un triomphe honteux, auquel on
oppofa la plus forte réfiftance? Je dois
rendre compte au moins de mes remords.
Cétoit la première fois que j'étois vrai-
ment raggreflfeurj j'a\ toujours defiré
d'être vertueux j & je n'ai jamais fu ériger
en exploit glorieux ce qui, dans le fond>
me paroît une faute, & fouvent même un
crime.
Après quelques moments paflfés au tùi-.
François. 21 j
lieu d'une cruelle ivreflfè, noiis nous en-
dormîmes dans les bras Tun de lautre*
Comme on pouvoir roujours ouvrir ma
chambre, Julie^y revint & nous furpric
dans cet érat j Tinforrunée fe retira en Ci^
lence, le cœur plein d'amertume, & s'en
alla pleurer au fond de fa cellule. Ma-«
demoifelle de Mirville me quitta plus
amoureufe que jamais ; mais elle me dé*
fendit, du ton le plus abfolu, de revoie
jamais Julie en particulier. Je ne favois
comment faire y je craignois la vengeancef
de la jaloufie outragée.
Les deux rivales (e virent en public à
la récréation. La cruelle Mirville affeâa
de réciter des traits de la vengeance des
Religieufes , qui avoient enfermé , pour la
vie, différentes Sœurs dans ce qu on nom*
me cul-de-bafle-foflfè, pour les avoir fur^
prifes avec des hommes. Chaque pen-
iionuaire raconta l'hiftoire de quelque
Nonne malheureufe qui avoir difparu fur-»
lechamp, après quelque faute qu'on
avoir à lui reprocher. On ne doutoit pas
que cts vi&imes ne fudent enfermées
dans des fouterrains^ L'ennemie de Ju-
lie détailloit, avec les circonftances Ici
plus affreufes, Thorreur de ce fuppitce;
une hiftoire die cette efpece lui avoit été
tacontée^ difoic-elle, par une de ces in^.
r 214 L* Aventurier
fortunées, donc, par un heareux hafard»
des maçons avoienc ouvert le cachot , en
creusant les fondements dun palais pour
k Prince de *** : Julie pâliflbit j & mon
cœur faignoic pour elle.
Enfin , un foir , elle vint me trouver toute
tremblante ;« ah! mon cher Merveil,
» dit-elle, nous fommes perdus.» Jecom-
mençai à trembler moi-même. « J'ai def-
S) cendu, reprir-elle, dans une cave très'
» profonde, j*y ai trouve une petite porte
M toute pourrie, qui s*eft ouverte fous
» mes coups. Cette ouverture m a con-
»> duite à un labyrinthe de détours, puis
y à un petit efcalier que fai defcendu,
» en. me foutenant à peine. Au fond de ce
9> fouterrain, j'ai entendu des gémifTe'
}> mènes qui montoient de defTous mes
>s pieds. Au milieu de ce cachot fépul-
w cral, j'ai diftingué un trou rond, bou-
9> ché par trois barreaux de fer. Il m'a
»» femblé voir, â travers les barreaux, une
99 malheureufe viftime qui ctoit dans un
w caveau encore plus bas, femblable i
•» un puits. Elle s'eft jettée à genoux, en
i> pouffant des ctis, en me tendant les
»• bras ; elle éeoit dans une telle profon-
». deur^ Ôc fa voix écoit Ci foible, que je
V n'ai pu diftinguer ce qu'elle me difoic ;
» mais j ai cru reconnoitre la voix Se mêr
François. iij
» me la figure de la pauvre Mère Sainte-
» M.... qui a jdifparu depuis peu. Je n'ai
» pas eu la force de répondre un mot, 6c
^y je ïne fuis fauvée ; ah ! mon ami ! que
» deviendrons-nous. >»
Julie n'en put dire davantage ; fon vî-
fnge portoic les marques de la plus grande ^
terreur. Je jugeai que fon imagination,
frappée des récits affreux quelle avoir
entendus, avoir pu lui faire illufîon^ car
je ne pouvois me réfoudre à croire qu'il
Te commît, dans les couvents, de pareilles
cruautés. Je gémis beaucoup avec elle;
jofois lui dire que Tunique moyen qui
«ous reftoit, pour éviter un fort pareil,
étoit de nous évader. Cette idée la fie
d abord frémir^ mais^peuà-peu elle s'y
apprivoifa,
La jaloufîe de Mademoifelle de Mir«
ville me jectoic dans l'inquiétude Ôc dans
des tranfes continuelles. Julie ne dor*
Hicit ni jour ni nuit ^ & je fentois que la
mine dévoie éclater au premier inftanr.
11 falloir prévenir le coup, & m'échap-
pet avec mon Amante ^ mais j'étois fans
argent, 9c rien n'égaloit ma cruelle per-
plexité. On vint m'annoncer Madame de
Bonneville ; je volai au parloir, a Que je
» l'embraffe, ma chère amie, me dit-
» elle, de Tair le plus joyeux.» Jemeprè-
lltf L*ÂyBNTUl.IEIl
te, le mieux que je puis, pour recevoir
au travers de la grille un chatte baifer.
*t Tiens, dic*elle, voilâ deux cent louis,
t9 & le re(l:e de tes vingt mille francs en
» lettres de change. » Je prends d'une main
les deux cent louis, de l'autre les lettres
de change, & je refte ftupéfait. » Moi,
92 vingt-mille francs, dis je tout ébahi ! »
— «< Oui, mon enfant, reprit ma bienfait
9t trice 'y j'ai mis pour toi un fimple billec
» à la Loterie de Piété, le gros lot t'eft
» venu ; je t'ai procuré une dot afllez hon-
» nftte 'y Se eu vois qu'il ne m'en a pas coûté
M beaucoup pour cela.»— ce O mon ado^
>» rable mère ! m'écriai-je du profond de
» mon cœur. » Je n'en pus dire davantage.
Elle lut dans mes jreux ma reconnoiflan^
ce ; je baifai avec tranfport fa main pro^
teârice. ce Je crois que j'ai fait une heu^
s» reufe» me dit- elle, & que tu n'es pas
m ingrate ; je fuis trop payée : adieu, mon
99 enfant, je fuis prenee. » Elle me quitta
la joie & l!amour dans les yeux. Excel^
lente femme! fon bon cœur m'attendrit
au point que, plein de cette idée, je fos
quelque temps fans réfléchir que cet ar^
'gent du gros lot me fournilToit les moyens
de nous tirer Julie 8c moi d'efclavage. ;
Enfin je fis cette réflexion ^ & je ro'c-
criai : « O ma Julie ! j'ai de quoi t'enlever
François. iif
n à tes fers, Se fuivre avec toi au bouc du
» monde. ... « Puis tout-à coup le remords
mefaifit. « Mais, ô Dieu ! me dis- je, quel
»» ufage fais-je du préfent de cette fem-
» me célefte? J'enlève une fille confa-
» crée au Seigneur, & je me propofé
» de vivre avec elle dans un commerce
» criminel aux yeux de la Religion*! Et
n moi-même, cpi fuis-je? où fuis-je? Ex-
» cellente femme! où a-t-elle placé fes
n bienfaits? Mais il s'agit de la vie de
» Julie & delà mienne; & d'ailleurs, ne
» fommes^nous pas les vidîmes de la vio-
3> lence ? Nos crimes font pour le compte
» de nos tyrans; & nous tie pouvons être
M coupables de rentrer dans nos droits 6c
n dans notre liberté. >^
Il n'y avoir pas â balancer ni â perdre
j de temps; j'allai trouver tna Julie; [e lui
racontai ma bonne fortune; je lui dis
enfuite d'un ton ferme: « Ma cliere amie;
n il faut fuir lés derniers coups de la ty-
M rannte; nous fommes perdus û nous
3) reftons ici deux jours ae plus; votre
» rivale veut tout dénoncer ; elle Ta peut-
» être déjà fait. On prépare déjà la t jmbe
» où vous devez être enfevelie vivante.
» Vos vœux extorqués par la violence,*
» font nuls, aufli-bien que les miens.
» Rien n'eft facré que notre amour ; Dieu
' Tome L K
^1$ l'A V E K T U R lE n
•9 laucorife j il m'a envoyé de quoi faiw
a calTer nos vœux Se vivre avec ma Julie*,
» fon ordre n'eft pas équivoque. Nous de*
*> vons obéir au Ciel, fauver notre liberr
y» té, notre vie, & faire le bonheur Tun
f» de l'autre- »
Julie n'eut pas la force ni la hardielTe
de me répondre un feul mot. Je lui dis
que j'allois tout préparer, & je forcis en
effet; j'allai trouver mon ancienne ho-
tefle, qui eut la plus gtande peine à
me reconnoître fous mon habit de fem-
me. « Préparez-moi, lui dis-je, pour de-
%9 main deux chambres 8c un bon fouper.
i> Je viendrai paflTcr quelques jours ici
9> avec un jeune homme de mes amis;
i> mais fur-tout le plus erand fecret. Vous
w voyez comme je me aéguife pour n être
f» pas connu. " Je lui donnai deux louis;
elle m'embrafTa & me promît que tout
feroit prêt fans faute.
Je me pourvus de deux habits d*hom-
me, Tun pour Julie & Tautre pour mpi.
J'arrêtai un Domeftique à qui j'ordonnai
de fe trouver le lendemain à fix heures du
foir, à quelques pas du Couvent, avec
un fiacre. Il me fembloit avoir vu ce
drôle -là je ne fais où; c'étoit une de
ces figures communes qu'on voit pat'
tout ; peut - être reflfembloit - il à uû
F R A^^ Ç O I s. X19
ccrraîn Frère que je n'avois vu qu'une
fois iiansî mon Coiivctu, &;donc je, n'a*
vois qu'^ne i4.é^ çonfufe^ Au refte je ne
fis pas. grande 9^f|;çpciona ce^DomefUque;
un être d« cetfe,efpece,néK)ic pas faic pour
occuper Ipiigrceo^ps an.je,irpnc plein de
Je rentrai aÇÇèz tard } on ctoit au
réfeAoire ; mais.. Julie ^ biçn : éloignée
d'avoir, de rapp^étit s çcoicfdftfe dans fa
cellule, J'alUi Vf trouver; je, lui remis
fon habit, &* je l#i>dis d'uç ton décidé:
ce tenef^vous ptct^e pour dpnjijain à fix
» heures du foir« » (II y avôiç le lende-
main ce qu'on appelle brèche au Gou«
vent, parce qu'une nouye^e AbbeflTe pre-
noit pofreflioa.) Je (encoi^quil çious érojc
facile de nous évader, dans la foule qui
de voit, remplir, tQijte la màifon à cette
occ^fion« Julie trembla,, pâlit, pleura; je
m'attendris comme elle, 6c je cueillis,
pour la première foi$,&r fa belle bouche,
un baifer dé|icieux. -) - ,
Qnqique tout â ma^^ulie, Je fus obligé
de padèr. ia nuit t^te-à^èce ayec fa ri vf le,
qui ne. rpç, paru^ j^^^is^^ re\idre &: fi fé-
âuifame^ Cétoiç une^Oiprtelle enchante-
reffe*,; mais JuUçétpic une diviniçé.
Lç lendemain ta £;>ule,abpnda, ^omme
je lavois prévu. Julie trembla de tous fes
kl
lié l'A'v E it f U R I E R
membres p^endanc la journée entière. Elle
venbit àmoij me ferroic tendrement la
main comhie à tm proteaeur, & fewbioit
le mettre huniblement fous mes aufpices.
EHe me baifa même la main: chère Julie!
Etifin le montent approcha ; fallai m'en--
fermer feul avec elle ; j'eus bien vite jetîé
bas mes fots babifs de fëmme; je fus en un
clin d*œil revêtu de ceux de mon fexe.
J'aidai la tendre Julie -à s'habiller comme
moi. Ma main trëmbloît', & mon ccear
palpitoit dans ce doux miniftere.
Enfin le jour'commençanr à tomber,
Je donne un baifer à ma Julie , qui faifoit
le plus joli petit Adonis; je lui préfente
mon bras, je la conduis dans la roule, je
la traîne à travers les flots de la multitude
qui ne fait pas la moindre attention à
lious; Nous paflTohs à côté de Mademoi-
felle de Mirvilte. La malheureufe racon-
toit notre hiftoire à une Religîeufe, &
nous allions être découverts le foîr même.
Elle nous lorgna en pafTànt : nous trembla'
mes tous deux» Héureufemerit il faifoit déji
bien obfcur, & elfe ne pbuvoît me rccon-
noître, ne m*ajrant jamais vu en homme,
& n'étant préventre de'Hert. Un flot de la
foule qui furvîrit.nous fépara d'elle,
& détourna fon attention , qui fe fixoir
machinalement fur moi» Enfin nous g»*;
. P rt. A « ç o^t^i. lit
gnîtHés la port«9 & nous voilà dans lu
fûéé ' ••-' * • -'î- '\
Jiriie leva les-^tti« air^Giel, ^&' Kû
adreflTa one courte j^nepe.» 1^ la fis^courir
comme iHîé - hitondelb V ' rioifs tr^vâme»
bientôt notre fiacre, J a vois prévetiu rooiï
valet jde rbabic que j*aurois , & <ta fignal
auqilet'it me reconnaît ro^i^r. Il rehoic ta
portière ouverte. J'enlève ma Jûlîe, je là
jette dans le czèto^î je tn'j laiice ajpnb
elle ; 8c fouette, cdchl^. j^preâ<i6ffa<lîeré
mrain dans tes miennes; je lûî doufte UA
baifer: elle était route etfarée; éUe^ir^
poàvoit prononcer 4in mot, & iehibloic
prier intérieurement^ Nous arrivons chea;
notre hoceflè, qiiiixNis réçcât à bra^ o(r<-
verts. On nous ccni^t danis lierre appàr^
temenCy'où'tput écoit prêt, bonne' tabl'e
fc bon feu. Je ptacss ttia Julie dails un .
fauteuil; je farfis, pour* PèmbrafTer, Itt
moment où fe Domeftique écoic allé eiier-
cher te fouper , & je lui dis. Vc O ma Julie \
» O mon amante, moli épdufe ! Enfin tu
» es â moi , je fui^ i toi pour jamais. » Elle
me regarde, & {^eâ-à^peu revint â eUê'
même.' ^*
Nous' feupîmes d^a(!e:2 bon afp^tit;
Tète-à-têre avec ma Julie s ]^ fi« une chère
déficieufe. Mon grand coquin de Domef-*
ti<jue^ nomixiéla/aumJle^ paroifToitnibus
lit l'A V'E n t u r I e'r
obferMr très-at^einÎTemeot^ <i un ^ir go*
guenard» & en même temps finiitr^
Julie tne parojySfok etfrayéei chaque- iois
qu'eJrle jecQOtf^ Ij^ yeux fur luu Pour Té*
gayer.fc la réveiller» je fis venir .uue bou*
teille de vin de- Champagne fiaouSTeux.
J y cToiBivai un goût particulier ^qvie \çm
pouvQÎs définir. Julie. iî)*en voftl^^ir j j?as
notre. J'obtiu», à foroeid'inftances.icjfrille
tn hût. Je m'imaginoîs (\w ç)e vin pctil-
laut devoir ranimer. J'apper^us, au^con*
craire». qu*â chaque coup» elle paroifibjc
plus 'battue} Tes yeux fe fermoient mal*
gré elle. J'atcribuois cet accahlem^ni; â la
migue & à rincjuiérude . qui Tavoienc
empêchée, auffi-bieiiq.ue qjoi, de ^i-
xxiir pendant plufieurs mi\i$ijA (P^/^^A"
tois ' nioi-mêçHi dans -. un.« pareil . |i|bajtïe-
menx^ <^ je;croyoi^ qae c'épc^it pout U
mcoïç raifon. Cependant j'étO|iis;.jufte-
ment furpris de me femir endormi aU"
près de ma Julie », dans Jç premier mo-
ment où je me. t^ouvf^^f lii^re.& tèceà-
, tcte avec elle. M^ )&eu* ift/ermoient con-
tinuellement : chaque ff)is^;q|îe jp téuflifr
fois à les rouvrir» je voyois ceux de mon
cpquin finiftremene fixé« (\it,moh Je ne
trouvoisi rien de naturel dans mon aiTou-
piflemenr. Enfin ma JuUç s^j^fjoripit tout
de bon» & je ne tardai ^»$ iim (^^^ ^^'
François. h)
tant. Je nai jamais dormi C\ profondé-
ment j & Dieu feul, peut-être , fait com-
bien de temps dura ce malheureux fon;>*
meil.
Fin du livre JixUm€.
K 4
124 L* A V E N TUR I ER
I ::^=
^AVENTURIER
FRANÇOIS.
^ LIVRE SEPTIÈME.
J B m*cveille enfin tout tranfi» tout gla-
cé. Je me reproche de m'ctre ainfi endor-
mi devant ma Julie > & de lavoir laiflce
coucher feule, me croyant toujours i ta-
ble. Je fuis furpris de ne point voir de lu-
mière. Je me fens tout nu dans lobf-
curicé ; mes mains font pefantes & dou-
loureufes. Je tare; je crois toucher de$^
fers qui m*enehaînenr,' & je retire ma
main avec horreur,. J'appelle Julie; m*
voix retentit comme fous une voûte. H
me femble que je fuis affis fiir une pierre,
les pieds dans Teau y j*y porte ma main^
je la retire mouillée : oà/uis-je? m'écriai*
je. Je fens comme des bêtes, des repti-
les qui me paffent fur le vifage & fur
tout le corps. « O mon Dieu! me dis-
»> je, fuis-je éveillé? fuis- je endormi ?
» fuis je vivant ? fuis-fe mort? & ma J«-
M lie ! repris-je d un ton lamentable. *^
F R A W ^ O' r S. 12^
La; voûce feule me répondoit en gdmif-
fant. .
Je me firotce les yeux^ je me levé dé»*
{eiféfé 'y je fens le poid», j'emends le bruit
de mes feiSj mes pieds trempent dans
Teau. CUI ! Unejlque tropvr.ai^ me di^
je; & je me frappe le front d'un poing
I ferieux.. Peu-à-peu mes yeux fe font aux
ténèbres de ce lieu; j'entrevois par dé»-
grés quelque lueur : lueur déiefpérame^,,
qui me confirme la certitude & rhcrreuc
de ma (ituacion ! je vois leau, le caveau^ ,s
\&% fers, tout fe débrouille à mes ttîftes
regards. J'apperçois que je fuis réellement
enfermé tout nu dans un caveau fouter*
raîn, les pieds dans l'eau » les mains char-^
gées de fers. Je vois fauter autour de moi,.
ic fur moi, des crapauds, des lézards,»
& autres infeétes venimeux. La lumière
enfin m'éelaire aflèz pour me faire diftin*-
guer vis'à^vis de moi, fur le mur, de
grands caraéberes; je lis ces mors : Pox;f<.
LA VIE. Inicription effroyable! Acetaf-
I pe£b , je poude des cris , je me frappe laiv
tête, & je maudis mon exiftence.
j En réfléchiffant que j'étois fous un fou*
terrain , dans ce qu'on appelles un cul de<
I baflfe foiïe, & que j'y étois enfeve li pour*
la vie, félon Tinfcription; jeme rappeUati
i tout ce quon m'avoit dit de la vengeance;
1X6 L* A V e H T U R I ER
des Moines^ je fentis que jetois tombé
fous leurs mains puiflànces, & j*en frémis
d'horreur. Mats ccmmetu ce malheur m'é-
toir^il arrivée Je me rappeilai Fatcen-
tion noire avec laquelle le Valet la Jaantife
«n'avoii obfervéy je me fou vins de lavoir
vu à mon Couvent^ }ç foàgeai à lalTou-
piifemenc involontaire où nous étions
tombés Julie Oc moi^ & -fa ne - doutai
pas que ce coquin ne (m le délateur qui
m'avoit du livrer aux Moines pendant
le fommeil » où , fa«s doute» il m'avoit
plongé par quelque potion foporiâque»
A cette idée 9 'mes cheveux fe drelTerent
fur ma tête.
ce Mais ma Julie,mécriai^jeauffi*tar»
»> ma Julie eft aufli trahie;, elle eft entre
9» les mains de ces infâmes béguines; elle
y> eft enterrée vivante coa^me moi ; c'eft
» moi qui l'ai plongée dans ce gouîTre. )>
A cette nouvelle idée, le friflbn me faifir»
& je tombai de detfùs mon fiége de pierre»
La chère ame ! au comble du tourment
que je foufFrois i j'avois paflc près d'une
demi-heure fans prefque fonger à elle»
Que j'en eus de remords, quand elle re-
vint k préfenter à mon imagtnacion!
Je reftai long-temps comme abruti par
Texcès de mes douleurs; je fermois les
yeux , & j'appellois la mor«. Un je nciài«
F R A N Ç (y f s. .*iT
quoi tomba de la voûte en m'cclabouf*
fant, & me tira de mon anéantifTementr
J'ouvris les yeax \ je cru^ entrevoir que
cecoit un pain. Je fentis que ce feroic la
pitance qu'on me jetceroit tous tes fours
pat un trou que j'apperçus i la voûte» 8c
que je n'aurois pas a autre nourriture.. X^
tremblois qu'il ne fallût me contenter pour
boifTon, de Teau fale dans laquelle trem-»
poient mes pieds ; mais j'apperçus dans un
coin une petite fontaine, dont je tourna»
le robinet » & qui me foutnit de Teaa pouir
m'abreuver*
On fent fi je devoîs avoir appétits
^ Ahl laidons là, difois-je, cet odieux
» foutien. Hâtons notre mort , au lieu de
» la reculer. » Â ces mots, je pouflài da
pied ie pain avec indignation. « Mais »
*> repris je, dois'^e me lai0èr moorir de
» faim, fans tenter au moins de fortir
^ de cette horrible demeure ? non ,.il fauc
» vivre & nous venger , & délivrer Jun-
» lie. » Sur-le-cbamp je ramafTai mo»
pain noir & mouillé, je le mangeai de
^^e. Je but de Teau de ma fontaine ^i
enfuire je péchai de la terre au fond du
Souterrain, je ramoncelai fous mes pieds >
& j'en formai comme une petite étm-
^ence, fur laquelle ils dévoient repofes
^ lec» Toute cette occupation remplit
2l8 l' A V E N T U R I>E R
journée; le peade lueur donc je- joaîfiols
difparuc coac-â-faic. Je me trouvai dans
les ténèbres les plus denfes., & je fends
qqe la nuîr devoir régner fur la terre.
Je.m'arrangeai le mieux que je pus fur
mon (îége de pierre » adofTé contre la mu-^
raille» les pieds fur ma petite butte. Je
m'endormis» & qui plus eft, je jouis
d'un très-bon. fommeiL II y a plus » je fis
les tèyes les plus gracieux. Je tins en
fonge,. dans mes bras, tha Julie couron-
née de âeurs ; • ma J^ilie couchée avec
moi fur un lit de rofe ; ma Julie qui me
laififa pénétrer au temple du bonheur. Je
m'éveiilai ,. le corps un peu rompu par 1»
^ dureté de mon Hége, mais d'ailleurs afTez
frais. «Courage! me dis-je en nioi mèmei
» en me rappellant mes rêves-; le Ciel
9> ne m'abanaionne pas ; il m'envoie d'heit*
3> reux.fonges pour me confoler & m'an*
» noncer ma délivrance. Oui, je fortirai
» de ce gouffre;, oui, ma Julie, je tarra-
» cberai de ces. abîmes, 6c je poâTéderai
» res appas, n
A ces mots je me levé plein de cou-
rage, je prends ma chaîne , & j'en frappe
la muraille, dont je fais fauter de petits
éclats. Bientôt je réfléchis qu'il faudroit
m orienter , pour favoir de quel côté per-
cer le mur, aân de trouver plus faci-
F a A N ç o I s. 219
îemcnt â m'efquiver. Mais ne fâchant pas
pofirivemenc où j'étois , comment m o-
rienter ? tout côté m'étok égaL Je conti-
nuai donc de frapper au même endroit.
Des éclats qui romboienc, jehaufTois &
con(blidoî$ ma petite buite. J^ dus tra-
vailler au moins fix heures fans relâche.
A la fin, je m aflis un moment pour ref-
pirer. Bientôt après, mon pain tomba»
comme k verile, fans douce à-peu-près
à la même heure que le jour précédent.
Je fongeai que je devois obferver ce
temps & m'abftenif déformais de frap-
per à cei;te heure , afin qu'on ne fe dou-
tât pas de mon^ travail qu'on auroir voulu
fans doute empêcher. D'ailleurs, on ne
pouvoir me voir par le trou ; car la voûte
«toit (on élevée , & le deflus très-ôbfcur>
aitffi bien que le deffbus; moi-même j'a-
vots beau regarder tous les jours, pour
reconnoître celui qui jettoic le pain, j'ap-
percevois feulement une efpece d'ombre
qui paroiflbic fur le trou , & difparoif-
iok fur-le-cbaoap, quand le pam étoic
ïombé.
Je mangeai mon pain avec un appétit
^évoranc. Sur*le-champ je me remis à
iWvrage, & avant que robfcurité fut
venue entièrement, j'avois déjà fait dans
le mur un creux fenfible. Le lendemain,
250 L* A ▼ E M TU R I E R
«près avoir dormi comme un forçat très-
fatigué» je recommençai i travailler, &»
me iaiflânt régler par la fatigue , je m'ar-
rêtai naturellemeat , pour refpirer, vers
k temps où le pain tomba. Je mangeai ,
je travaillai, mon ouvrage avança. Je
dormis la nuit, pour recommencer le lenr
demain; 8c toujours la même vie.
Il Y avoir quinze jours que |e manœu«
vrois de cette forte. Le trou étoit dcji
profond ; mais le mur mena^it d'être
d une épatflear horrible. Je me remuois
avec tant de courage ^ qu*à peine je m'en*
nuyois. Cette aâion mettoit tout mon
fang en mouvement, & empêchoic tout
croupilTement d'humeurs, iource ordi-
naire des noirs chagrins.. Malgré ma
iituation & ma ehétive nourriture, je me
fentoîs difpos , léger , frais , & pas hor-
riblement malheureux. J*avois du moins
refpérance.
Un jour enfin [e crus entendre frapper
de Tautre côté du mur; je m'arrêtai d'a-
bord , & je diftinguai les coups bien fen-
fiblement. « Dois-je continuer de cecoïc^
99 medifois-je? eftce un ami, ou un en-
» nemi qui frappe ? mais , excepté mes
» bourreaux 9 qui peut être mon ennemi.
f> Celui qui frappe eft fans doute quelque
I» malheureux enfermé dan« un cacM
François., xîi
39 voifin , qui travaille comme moi pour
» en fortin Mais, s'il eft ainû, pour fruit
îj de tant ;de peiues , je. ne ferai quç
» m ouvrir l'entrée de fa prifonj & il
» faudra». l^s de tant de travaux, peirceç
M un autre mur, pour raéchapper avec
» lui. Sans doute il vaudroit mieux creu-^
» fer d'un autre côté , cela me condui-
» roit peut-être à quelque ifTue.^. Mais au
» moins je trouverai de la compagnie f
» j'aiderai à fauver un pauvre miférable;
» nous travaillerons de concert, & lou-
» yrage avancera mieux. 99
Je continuai donc de frapper de ce.
côiCj dirigeant mes coups vers le pQint
où j'entendois aind frapper , afin de nous
rencontrer vis à-vis lun de Tauire, &
Je nous abréger mutaelleraent. l'ouvrage»
Je m*apperçu$ que mon correfpondant
avoit; la même attention, & nous en
vînmes 4 battre jufte Tun contre l'autre.
A mefure que j'avançois , j'entendois
plus diftindement le bruit que fai-
foit mon voifin, & je concevois que le
niur s'aminciflbit très-fenfiblement entre
«ous deux. J'entendois. déjà fa voix
Siû me donnoir un courage inexprima-
lÈ>ie , quoiqu'il parût gémir ;. il devoi;
^uflî m'entendrej car je chantois tout
le joue comme k plus^ infouciant, Se
IJl X' A V ÊnTITR TE R
le plus heureux des hommes.
Je reconmis la voix du travailleur poirr
celle d*une femme. Je m'en aflurai bien-
toc ; mais cette voix écoit douce & tou-
chamé au fupriaie degré. Il n^y avoitque
celle de Julie qui pût avoir ce caraûere
ineflàble. « Dieu! me difois-je, feroit-
99 ce ma Julie } feroir-ee elfe que je pour-
99 rois voir & délivrer?» A cette idée je
creûfaillois de joie , & cravaillbîs avec un
courage plus qu humain. De moment en
moment |e me confirmois dans mon ef-
pérance : « oui, e'eft-elle, difois-je ;»> &
déjà je pouvois prefqae diftingûer les
mots qu elle prononçpit. Enfin je m'écriai^:
â ma Julie! J'entendis une voix douce
me répondre : ô cher Merveill eji-ce
vous ? A ces accents de Julie , à ces ac-
cents adorés, mon cœur fut attaqué d'une
palpitation inexprimable. Je fus obligé
de m'arrêrer nn moment pour rcfpirer.
Bientôt fe me remis au travail avec une
rage amoureufe au-deflus de toute ex^
preflSon. Déjà j'èntendors jufqu'au moin-
dre foupir de mon amante; car, pouvois-
je douter que ce fût elle? « Travai-
99 le , ma Julie , lui criois-je, tu vas voir
>> ton amant. »> Elle me faifoit les répon-
fes les plus encourageantes , & continuoic
de frapper. La nuit vint , & ne me fe
François. ij j
point d abord fufpendre mon travail. îï
me fembloit en tâtaiit avec mon doigt,
qu'il devoit y avoir déjà un petit trou
de fait dans le milieu du creux ; maïs la
nuit ne me permettoit pas de le voir.
Nuit envieufe & cruelle i Ma Julie fe
coucha , en me fouhaitant le bon foir lé
plus afFeâueux. Je l'entendis lommeilier
en refbirant fuavement. *y Dots , cher objet,
« m'ecriai-je , demain je te verrai » j &
dans cette efpcrance, je m'endormis ihoi-
même.
Je m'éveillai ftais comm^ l'aurore dil
plus beau jour, après avoir bien repofé.
Ma Julie travarlloit déjà. Soudain f apper-
çus un rayon qui traverfoit le mur j ce qui
m annonça qu'il étoit percé, & que le ca»*
chot de mon amante et oit plus éclairé que
Je mien. « Je te faliîe, m'écriai- je, m'a
» chère Julie ! » & j^approchai mon doigt
de la foible ouverture; elle en fit autant de
fcn côté ; mais le mur éeoit fort épais , ôc
nous nous étions hâtés de creufer au centre
de la brecbe. Tout ce que je pus faire, fut
detoHicher, du bout de mon doigt, le bouc
du fiert; toucher déKcieux , qui ifetentic
}ufqu*à mon cœur , & me don«a une nou-
velle vie !
Cependant nous ne pouvions encore
2J4 l'A V EN TU R XE R
nous appercevoir réciproquement. Nous
travaillâmes avec tant de courage , qua-
vanc la fin du jour, j'entrevis ma Julie.
Je la priai d'approcher fa bouche de l'on*
verture, Se je refpirai foxi haleine. Nous
nous fouhaitâmes avec peine le bon foir,
pour nous endormir coos deux dans les
longes les plus délicieux. Je rêvai de mon
côté, que j'ouvroisle refte du mur, & que
je pénétrois jufqu'à ma Julie, qui me rece-
voit dans fes bras.
Nous nous mimes au travail le lende-*
main avec encore plus d ardeur. Je jouif-
fois d'un jour beaucoup plus fenfible. J'en*
trevoyois alTez à fouhaic ma bien-aimécî
je converfois avec elle. Avant que la nuit
vint je pus alonger mes lèvres jufqu'au
bout de fon doigt, à qui je donnai un doux
baifer. Elle en voulut faire autant au
mien. J'étois déjà plus heureux dans ce
fouterrain , appercevant un peu ma Julie»
& la touchant du bouc du doigt, que je
ne l'autois ébé, fans elle, dans le palais de
la volupté. Nous nous racontâmes réci-
proquement nos peines, & comment nous
étions venus dans cet horrible lieu; Son
hiftoire étoit à-peu-près la mienne. Elle
s'étoit éveillée, comme moi, avec la plus
douloureufe furprife, dans l'horreur a un
cachot.
François*' 235
Le lendemain le trou fut affez grand ,
pour que nous puifioos coller mucuelle*
ment notre bouche Tune contre 1 autte*
J'avançai mes lèvres vers ma Julie > la Aip^
pliant en grâce d'approcher auflS tes fienne$^
Elle rougiflbit, tlle eri brûlott d*enviej
mais elle ne pouvoir s'y réfoudre. <« Ma
» chère amie» lui difois-je» peux-tii re<»
» fbfer cette faveur â un malheureux qui
f eft privé de tout dans Tanivers ? » Elle
s'y détermina enfin , & je preflài de ma
bouclie la bouche délicieufe de ma Julie >
baifer raviflànt qui fit pétiller mon fang &
palpiter mon cœur ! La pudeur de Julie
rendît ce plaifir trop court.
Au bout de quelques jours nous pûme$
nous ferrer la main. Nous nou3 vîmes
réciproquement tout le vifage> je coU
lai bientôt ma joue contre celle démon
Amante. Enfin l'ouverture de la mu-
raille devint aflfez grande pour me livrer
un pa(&ge complet; je ipénétrai dans l'a*
fyle de ma Julie): je la ferrai dans met
bras 5 je fentismoacomt battre contre fon
cœur. Nous reftames long- temps dansi
cette douce étreinte» nous baignant mu-
tuellement de. nos lacmes de tendrefle»
unis enfemble conune la vigne l'eft â
1 ormeau ^ tellemenc que nous fetnblions
ne faire qa un corps » coimne nous ne fai*
X58 L* Aventurier
» reconnu la naltiré de nos vœux? Noas
n fonimes feulsdans Tanivers; -nous ren-
I» irons dans tes droits de la natute, qui
» afTociè les Amants,' fans Prêcce & fans
, t» Notaires; Pipos voilà dans te^cas de nos
t» premiers parents^ jettes feuls dans les
99 déferts du monde, aflbciés enfembie
n par les loix de la nature, fous les re-
» gards du Créateur. »>
Julie réfiftoit , foupiroit & ne favoic
quoi me répondre. Il fallut que feifidè
ma cour pendant plufîeurs jours* Enfin
-elle cènfentit à me doimer la main; car
ce fut proprement un mariage; elle ie
profternafur la terre, invoquant rEternel
avec les plus ferventes prières. Je me mis
i genoux à coté d'elles je. pris à témoin lé
.Dieu, qui feul nous voyoît, des ferments
que je fis à ma cendre épciufe; ' J'atteftai
-la voûte fépulcrale-qul iious couvroit,
les murs funèbres qui^iiousienferhioient,
la lampe noâume qui nous éckiroit. Ju-
lie prononça les mêmes fesments ^avec le
plus faint recueillemeniti.' Enfin, |e la pris
dans mes bras , 1 amour conjugale peignit
dans fes yetnc, à traversnlembarnis^ 4'une 1
pudeur TÎrgiriale; je faifis l'inftant !pro-*|
:pice, & je fas heureux. Anges <le TÉter-
?nel, VQU» le ifav.e«^.vbus qui détoarnez
:vos regards éca ixmpabks: plaifics dts
François. 239
hommes , le bonheur écoic avec nous dans
le fein de la terre.
^ Après les plaiûrs enivrants ,. nous en
vînmes à ces moments d'intimité plu|
délicieux encore/ Quelle nuit, grand
Dieu ! Peut on après cela fe plaindre
d'avoir été malheureux ! ]|nfin nous nouf
endormîmes dans les bras l'un de l'autre^
Je m'éveillai le premier, je contemplai,
^ la lueur de la petite lan^pe ,, ma j ulie
repofant fur fon fein. Qu elle croit belle}
Que fon haleine étoit douce! Mais quoi-
S^'elle dormît , je voyoïs des pleurs s'é-
chapper de fes paupières fermées. J'en
étois afifligé; je les féchois avec mes le-
vres; je Té veillai par un baifer, « O ma
^ bien aimée! lui dis-je, ton fommeil
» m'attriftej je vois couler des pleurs de
^ tes beaux yeux ; manquert-il quelque
» chofe à ton bonheur, quand je crains
» de mourir de l'excès du mien? ji
Julie foupira , Se me répondit en me
donnant un, baifer. c< O mon ami! toi
« feul peux merehdre heureufe, le Ciel
» m'en eft témoin j ru feras ma félicité j
" mais, hélas!. que nos plaifirs enfante*
» ront de malheurs ! que deviendront
>3 les infortunés â qui nous donnerons la
» vie? Ofons-nous lés tppeller du néant,
^ pour fouffrir dans le iein de la terre^
240 lAvehturiek
»> & moarir de mifere ? »> Je fos (*^" ^
attendri de cette idée ; f embraflai mon
époufe , je la ferrai fur mon cœur. « 0
>j ma Julie! lui dis-je, il eft vrai, nous
f» mettrons au monde des malheureux;
n mais crois-TU que nous refterons dans
n cet effroyable abîme ? Nous avons des
» bras j déjà par nos effons nous avons
» ftt nous rejoindre ; nous viendrons a
f bout, par nos travaux réunis, de for-
«> tir de ce gomffre, Ôc de revoir la lu-
a» miere. »» Je la confolai plus par mes ca-
reffès que par mes raifons; & je fentis
ou'il falloir fe prefcrire la réferve nécef
faire pour ne pas engendrer «ne poftérité
malheureufe.
Nous nous levâmes de grand malin,
autant que nous pûmes le conjedurcr.
Nous n'avions pas de temps à perdre; il
falloir travailler pour notre délivrance ;
mais de guel côté porter nos efforts?
Nous tînmes confeil. Tandis' que je mé-
ditois fur cet objet avec recueillement,
• il me fembla entendre, fous nos pieds, un
certain bruit fourd. « Prête loreille , dis-
9» je à ma Julie, n^entend3 tu rien? »> Ju-
lie écouta, & ie jetta toute tremblante
dans mes bras« «c Ah ! nous fommes perdus,
*» me dir-ejlej il 7 a du monde fous nos
f> pieds >3— « Que crains-ru, ma chère,
lui
François, 241
9> lui répondis- je ? Ce font nos libérateurs»
» Oui^ ma Julte^ce foac des hommes
M qui (ravailient dans les £3Uterrains , &
»i qui pourront nous délivrer ^ < ou des
» maiheureiiic qui gémiflènc dans un ca*
n chot plus profond que le nôtre j nous
3* les foiilagerons y ils nous le tendront ;
w & 3 réunis avec eux , nous en travaille-
>i fons plus vite à fortir de ce gouffre.
n Oui» c'eft fous nos pieds qu'il faut
n creufer. Aui-deflus de nos téces , nous
*» trouverions nos tyrans; à nos côtés,
n il ny a que des cachots,; en creu-
» fane fous nos pieds , nous fortirons da
u pouvoir de nos bourreaux'^ &uious re-
» couvrerofis notre liberté. Courage, ma
M chère amie ; pardonne fi je re laiiTe tra-
» vailkr ; c'eft pour que tu fortes plutôt'
» de ce trifte :féjour. i>
Nous travaillâmes enfemble^à creu(èr
le fein de la terré ; Adam m eut pas plus
de plaifii: à bêcher avec Eve le Raradis
terreftre. Après nous ètte fatigues toute
la journée nous.ibupames tète à têre avec
un excellent appétit. Noiis couchions fuc
le mèoie cbaUc> nous nous endormions
dan$7Je» l^as Tun; de l'autre ; & » pour
comble. de joie s. â mefure que nous avan--
cioQs, a9us iBintendions plus diftinâe-*
métit le iHruic qui fe faifoît ibus nos pieds y
Tome L L .
l^i L'ArBNTURlER
(Ce qui augmentaic nos efpérances. Notii
les Rois ne font point plus heureux que
nous retiens alors..
Après la terre, nous trouvâmes bien*»
côt la pierre vive, ce II y a donc une car«
» rîere ici , m*ccriai-je , ce font des ou-
f vriers qui travaillent dans le fouterrain:
•> nous fommes fauves, s' J'embraflài ma
Julie avec tranfporc, & nous poufsâmes nos
travaux avec un vif redoublement de cou-
rage. La pierre étoic plus dure â creufer
que la terre ^ mais auflî notre efpérance,
en croiffant, augmentoit notre vigueur.
Le bruit des travailleurs devenoit plus
fort» &. nous reconnoi (lions fenfiblement»
au retentiflement , qu'il devoir y avoir un
vuide fous nous. Bientôt nous conjeâu-
rames que les gens du fouterrain nous
avoient entendus ; car nous fentîmes
qu'ils avoient l'attention de battre direâe-
ment fous -nos pieds, & de faire corref-
pondre leurs coups aux nôtres , comme
pour nous aider dans notre travail. Nous ne
nous {x>frédions pas d'aiâ.-^Tout-â-coupi
nous les entendîmes pouilfèr unf cri roâsen*
&mble. Nous y répondîmes comme ifCQS
pûmes. J'ignore ^'ils nous entenidirwt ; ii$
continuèrent de battre & de crier âe temps
en temps ; nous répondions de toutes nos
fQtQÇSr Enfin /il mè fembla bietatôt qti'ik
François. 14}
nous crioient courage! Qu'on juge com-
bien cela nous en donnoic !
Nous frappâmes avec tant d^acharner
ment qu au bouc de peu de jours nous
fîmes enfin un pecic trou , par lequel je
regardai. Je vis en effet que c'étoienç
des ouvriers qui travailloienc dans une car-
rière , & de la part defquels nous n'avions
que des fecours à attendre. « O ma Jur
» lie! m'écriai-je, tiens, regarde^ ce font
» des libérateurs. » Elle regarda ^ & ^ le
cœur attendri de joie , elle me ferra dans
fes bras.
Nous agrandîmes le trou ; les hommes;
nousapperçurcnt, & poufsèrent un cri d'a-
légrefle. Nous les faluâmes de tout notre
Cœur, & continuâmes d'élargir louver-
fttre, affez pour y pafler le corps, lis nous
apportèrent bientôt une échelle , à l'aide.
^e laquelle nous defcendîmes. Dès que je
fcen bas , j*embraflai tous ces obligeants
"mortels. Julie, avant tout , fe jetta à ge-
noux , & rendit grâce au Ciel. Les ou-
vriers nous entouroient, il n'y avoir force.
^^ careflès que ces bonnes gens ne nous.
^^^m. Nous leur racontâmes en peu de
inots notre hiftoire j & ces braves travail-
leurs en eurent pour une heure à blaf-
phcoier contr;e les Moines. Ils nous firent
^ffcoir à terre au lïiiUeu d'eux , & nous
L z
144 l'Aventurier
forcèrent de partager leur kamble dîner.
Enfuite^ je leur dis: ce mes amis, il faat
f» fonger à ce que nous allons -devenir.
s3 Nous ne pofledons pas un fou; nous
»» n'avons pas de quoi nous couvrir; je ne
»i veux point expofer mon époufe à fe
99 montrer dans Paris , fous Téquipage où
M vous la voyee. Je veux aller cencer le
39 fore , tâcher de recueillir quelque argent
>9 6c des habits , ôc voir fi je pourrai dé-
99 terrer un afyje pour nous loger; mais il
n fiaut, mes amis, que vous me prêtiez,
» jufqu'à mon retour , au n^oins de quoi
f> couvrir ma nudité.»
Ils offrirent tous de fe dépouiller pour
moi ; j'acceptai la culotte de celui qui me
^arur le plus propre , & la vefte d an autre
par-deffus laquelle je mis une efpece de
redingote appartenante à un troifieme :
un quatrième me prèra fon chapeau, un
autre fes fouliers & fes bas , & me voilà
vêtu comme un pauvre diable : mais tant
mieux ; je rifque moins d'être reconnu
fous ces criftes dépouilles. <« O mes chers
M amis ! leur dis-je , je vous confie ma Ju-
99 lie , le tréfor de mon cœur.J'aimerois
9» mieux cent mille fois perdre la vie 9
99 que d'être privé d'elle. Saurez-vous la
9f défendre , U Ion vient Tattaquer ? » —
fi Qu'appellez-vous la défendre^ nae dit
François* 145
» un grand diable de vifage balafré ? J'ai
» fervi pendant huÎD ans Sa Majefté ea
» qualité de Grenadier j je me fais trouve
» dixns quatre batailles j j*ai monté fix fois
» à Tallaut i j ai eifvingt-deux Capitaines
» fur le Corps j enfin , je faurai la défendre.
» Le premier coquin de Moine qui ap-
» proche d*ici , je lui fends la cervelle eu
» deux. Songez que c'eft Chenapan qui
» vous la dit. « Je pris confiance fur d«
pareilles proteftations. J'embraflai ma
chère Julie , & je partis.
Au fortir de cette Caverne , à Tafpcét
du grand jour , je fus rayi en extafe , &
je goûtai ua plaifir égal à celui que j'avois
reifenti , en jouilTanc la première foi^ de
ma JuUe. Je vis la vafte étendue de la
campagne, qui me parut admirable. Je
refpirai Pair pur de l'Atmofphere ; le btu-
n>e des fleurs , Tame de la nature. Je via
ce beau Soleil tranquille dans les CieuK »
qui fembloit me voir fans courroux , com-
me n'ayant point de part à mon malheur^
& ne s oppofant point à ma libc^rté. Dans
mon raviflemenc je tombai fur mes deux
genoux , & j'adorai l'Eternel.
Après cet aéle de piété , je me mis i
courir. Sortant d'une retraite de trois
mois, je me fentois d'un lefte i ravir. Se
ïie touchois pas terre. J'étois ccpeiidanç
L 5
H6 L*A V EKTURIER.
chargé de ma chaîne que' nos libérateurs
jî*a voient pu m oter, faute de lime. Je la
cachoîs le mieux que je pouvois , & l*em-
pêchois de faire du bruit. La nuit corn-
mençoit , quand j'entrai dans Paris ; &
tant mieux. Je courois toujours fans favoir
où aller ; enfin , je paflài devant la mai-
fon de Madame Banal ; elle ctoit fur
fa porte. Quoique j'eufle été arrêté chez
elle, je ne pouvois me perfuader que cette
bonne femme m'eût trahi j & mes foup-
çons étoient retombés fur mon coquin de
dotreftique.
« Madame , lui dis- je , ne pourrois-je
» p^s vous dire un mot ? » 11 faifoit obf-
cur : mon ajuftement ne prévcnoit pas en
ma faveur : elle me prit pour quelque
poliflbn : «« paflêz votre chemin , me dit'
» elle fort léchement. n Je voulus avan-
cer mon vifage pour lui parler à l'oreille;
elle crut que j*avois deflfein de Tembraflèr,
elle m'appliqua un foufilet , en difant :
t< Mais voyez cet infolent! « Larcpliq^^^
lui tomba fur la joue comme un éclair.
•c Au fecours! s'écria-t-elle j au feu? ^^
^> feu ! »> & voilà du monde qui accourt
•poiir la fecourir. On entendit le bruit de
ma chaîne j on la vit paroître, on dit:
« c'eft un galérien échappé. »— a Mais M*'
»> dame Banal, difois-;e, ne reconnoiwe^'
François^ i^f
* vous pas ma voix ? » Pendant ce temps-
li y Içs coups me pleuvoienc fur le corps»
& j'en rendois le plus que |e pouvois avec
ma chaîne > qui aiTomoioic les combat-
rants. r
Cependant Madame Banal avoir re«^
connu ma voix , & elle crioit : « arrê-
» cez , ce n'eft pas celui-là qu il faur frap^
>» per..... >• Elle parvint enfin à faire cef-
fer les coups* » Vous vous trompez , dit«
N elle; cet honiw^l^ ^ft ui^ ^^ ines amis ^
i> c*efl: un ajatre polilfon qui m'a infulcée
» . en . paflfani: , 8c qioie, vous avez . laifle
y> échapper w — c«»Comment, un gale-
« rien e^ votri^ ami ! lui dit-on. >i»— « Oh t
•• c'îeft un badinflige,.rcpondit-eIIe; c'eft
» un tour qu on -a joué à ce brave gar-*
9> çon«. Je voi)s expUqiierai tout cek der
3> main. »» J'enrageois d'avoir reçu tant de
coups 9 & de me voir expofé à tant de
regards; tandis que j'avois befoin de me
cacher. E^fijl ,^ MM* 1^^ garçons Tail«
leurs & Gordoflniers , qui m'a voient fau-
té fur 4e cor{^ y me firent mille excuf^ ^
Madame Banal teut fit fes rçn^erciements^
me dit d'entrer > & leur foubaîta le bon
fojr. Quimd elle eut de la lumière , elle
me lorgna cie près; & me reconnoiflànc
enfin , ^lle me dit : << eh bien ! mon cher
^ etffant>eft-ce vous? Mon Dieu,- que ^e.
L 4
I48 i* Aventurier
>' fuis fâché de ce qui vient d'arriver ! Ah \
» que vous avez la maiu lourde ! voire
» foufflec eft encore tout chaud y mais en-
» fin il n'y a pas de mal.' Ece»-voas donc
n galérien , mon cher enfanr ? »> Je lui ra-
contai , en peu de mots ,rtion hiftoire ,
depuis qu'on m'avoit faifi chez elle. Elle
joignoit les mains « & levoit les yeux au
Ciel, en criant : Je/us! ce c'eft votrecokjaiit
« de là JauniflTe, me dit -elle , qui vous
n a trahi. On dit que ce malheureux a été
9> Moine ; il a introduit ici des brigands
i> armés , que je n avoîs jamais vus ni con-
» nus, qui vous ont enlevés tous les deux»
a» ^ J ai eu beau cfier , ils étoieni déjà loin
» quand le Guet eft atrivé 3 mais f ai eit
99 le bonheur de Taavér Vôtre argent &
»> tout ce qui vdus lappartehoit : & vîre,'
*» vite, qae je vous remette lé tout^* Elle
m'alla chercher fur-Ie-champ une bourfe
<}ui étoit toute pleine d or : je TembraïTai,
ne me poffédant pas daife* de trouver de
quoi fecourir ma Julie. « Oh! feprit Ma-»
9t dame Banal , que je yaU tàufer de joie
yy i la pauvre Mademoifelle de^Mirvillô!-
» Si vous favi^z combien elle eftaffligée
» de votre malheur ! depuis votre eiîleve-
H nfent , elle n'a pas laiffé paffer un'joar,
» fans venir demander de vos nouvelles ;
f» elle a fait toutes les pèrqiûlitions les pkif
F K A TTC a t L 24^
j> erââ:es pour vous retrouver^^^^p— tt Gar^
j> dez-vous, m*écriai-je, de rai dire uiv
)' mot« » Je regardois Madet^oîrelle de
Mirvilk comme nôtre plus cruelle eniie--
mie. ' •' -«f' '■ >:•:':•.
Je» priai la bonne hôteffë de n*e- faire'
couper ma chaîne j elle- envoya chercher
un Garçon Serrurier , qui fix d'abord quel*
^ûea ^tfficBtiés; mais qui, fe laiiTani tcni-*
cher par la vue d'tm louis que je iui.prér
fentaî'^ m^'d^birafiTa de cet ignominieux
fardeau. ^'J'avèis encore à^ hardey chea:
cetre bifave femAtiej Je -me -mis un peii
plus décemment , & \e pris un habit d'hom-
me pour vêtir Pc déguifer ma Juliev
SurJe-champ je dis à mon hôteffe: «ftnar
n ^here Madame' BanaJ i'voodiierei bien»
» fentir qu'il ne m'eft pas poÇiMe de loger
M chea voiô , parce qif on tiv'y ^l&ifi j Sc^
» que fi Ton s'appôrcevoit de min ëvafion ,
« il eft tout naturel qu'on revienne tnf
>» chercher: Il finit donc me trouver quel-
» que àfyle fecret > où le Diable n'aille pa»
» me tjéterref, » — «« J'jai' votre affaire ,
» lie '^dit-elle.» Nousl friontâmes daaw mt
fiacre, ^ elle me coiAÀ^ùt ithzïo'm dm
chet elle<lanâ cine fti\i%ti\€:âétea^hé»i
NoiK -entrâmes par une^^etïte'allée bor*^
gnel ) qui n*ann6nçoit que le plus vii^in
taudis^ cette fNfetÎKe allée ncms cotiàuiC»
L j
1$0 t'AvENTURIïR
a une petite tnaifonnetce fore propre , fi*
tuée £us le derrière > & q» o» "^ ^^^
conneroir j^amats de dehors, Les maures
de cette maifoa ne louoient poinc ordi-
nairement leurs appartements ; ils me re-
çurent à' la recommandation de[ H^à^^^^
Banal, leuf amie & kur ^arjgpte, Elle
leur dit de préparer un boa fouper ,. avec
un apparremeiK.pour naoî & piour..i# ami
^ue j'allois leur amener. y ..
. Cet arrangexneniî fait , je remontai feûl
dans, mon fiacre, $c j'allai rejoindre ,. ma
Julie au fond de-laifaçriene. :EUe/»e'fauta
au cou ; les bonuès gtm danfoient autour
d'elle j. ils a-avoienc fait qw boire, fouc
tâcher de .f égayas ; . j£ leur, dpnniii de
quoi' boire, encorp; &:.î!s.Weitc:^trisr^oa-
rems. Alora je préfeam à m^ J^ii? ^^^
hâbitss d'homme, qôejavpis aj^rcés p!puc
elle, & je:iaidai à lese^doilêcifatoilecta
fin bientôt faite. Notez q«ç je lui cou-
pai auffi fa chaîne , ayant nppo^tédcs^ ou-
ais pourrccla. '
Nous allions: ipft cri c ; toi|f4:Câtjp .^9"^
voyons venir., feus lajyoûte, des g^ns pré-
cédés\d'un.flair|be)ii)» Julif pâlit ^rejet-
te., dans rijes. brii$',,difant i « Ah il mo^i
»• ^Bieu îzTïoAs 4!ow^es ^^&j^;S •» J'étois
moîrmême intip^idé; Ghenap^p npus pro-
mettoit fa prpte^iQo ^ fws jnos boitimes
François. z 5 1
k ièrr#ienc autour de nous , réfolus i
nous défendre. Nous appercevons bieii-
loc que ce n eO; qu'un jeune homme qui
vient à nous, éclairé. par un domeftique.
Cela iiQqj rafTgfre. Enfin, cet homme»
au lieu.de'nou^ arrêter , comme nous le
craignions , fe jette à nos pieds , baife
ceux de Julie , &'nous dit : « I^ardonnesç-
» moi tous depx, ou je ne me relevé pas
«d'ici.» Noi^s reconnûmes' la voix de
Madetpoifelljs de.Mirville. Elle levé vers
nous C^s beaux .y:eux tput éii larmes -y nous
lui ççûdpnp .1% cqain. C'étoit elle-même*
Le macmiton de Madame Banal avoic
pouxij Tav^rçir de mon apparition j elle
5 etoit déguifée en homme pour venir me
voir j oa Jui ^voit dit où j'étois ; elle
^voir couru fur mes. pas, & elle venoic
fiou^ offrir ù, boiirfe ôç fa vie. ^
^ I^oùs.r€^n^b,ràr$âQnes dé tour notre pœur.
<* O 'mes .açijs , dit-îsille » que vous êtes
» bons de pe pardonner ! Je ne m'en rc-
« prochetAÎ que plus amèrement, 'toute
» m^ vie, j/4kyoir,, concouru a eau (pr vos
» ment quv' vous "^iai trahis j^ maïs les' îm-
«^..prudpu^eç. oue^J^ CQl^tèJcJ^ jaîoiifie
I. me %ço,^ d|b^e5^ S'^^^^J^u^^M^'^?»^
» de VQtre- rï^uje, ont pji donner des lu»-
251 l'A venturier
w ques propos équivoques , qne f ai c»-
»> cenda tenir à àès Relizieafes ^ m ont fait
n foiipçonner que Julie écoic tecombée
» dans leurs mains : foupçon cruel , qui a
»> été pour moi un coup de poignard ! J'ai.
>• interrogé une Converfe, que je croyois
» chargée du foin des prifonnieresj elle
» m'a lai (Té entrevoir qu'il y en avoit une
*' nouvelle; mais elle n'a |amais voulu
» m'avouer que c'étoit Julie* Dans le
» doute, je lui ai fait un préfent, 8c je lui
» ai pafTé Cit Hvres par jour', ta conjurant
» de vouloir bien donner à manger com-
»» me il faut à la nouvelle réclufe ; & elle
»j ma toujours dit depuis qu'elle le fai-
» foit. 99 Julie ta remercia, & lui die:
« Vous n*avie2 que trop bifen deviné y mais
9> on vous a tenu parole, 6c j*ài profitif de
t> votre générofité. » Alors Madenioifelle
de Mirville mit i no$ pieds line^bourfe
d'or , nous fuppliant , 4 deux genoûx, de
l'accepter. Nous la remerciâmes , en lui
difarit que' nous n'en avions pals befoin,
mais "nous fui promîtties qûô nous rie l'é-
parguerions pas., dès. que noCàP Sentirions
naître cie.berofn.. ^ ^ ^' ' *' . ^'
; Enfin^jje^onduifisitta^cfrerèWé'â'tK^
tre nouyeaii|?lpgefiieiit/ MadetooifeHe dé
Mirviïle^^fe'fit U plus ferànde violence
pbiiri^us 4iiî^tWr|te^^ iSoffwi
François. 25 j
four larrêcer à- fouper* Elle nous promit,
en partant , de nous voir tous les jours ,
nous affurani îqu'çlle avoir quitté le dé-
' teftable côuvenr. Jefoupai tcte-à-ictc
avec mon Amante 5 nous n'avions plus le
coquin de la Jaunifle : je comptois me
coucher fans façon avec mon époufe ,
mais Juiie'me dit quelle ne Tctoit plus;
que , rendue à la fociéic ^ elle rentroit fous
lerapire des Ibix.^ & devoir attendre leur
aveu pour s'unir , ave^c moi. il fallut me
foumetcre à ce chafté fcrbpiule.
Il n etoic pas sûr pour nous de refter à
Paris , ni même en France. Je me prcpa»
rois donc pour aller . chercher un afyle.
Julie tombe malade: grand Dieu ! que
faire? Pour comblede malheur, un chien
va la trouver dans fon lit, la mord au
bras & fe fauve. Tout le,monde crié : « il
»' eft enragé , & parxonféquent Julie doit
» Fècre. n Au boiK de quelques jours » on
ne penfe plus au chien ; & Julie , quoi-
que toujours malade y n'eft plus accufée
du moins d'être attaquée de la rage. Mais »
par malheur pour elle , quelqu'un qui
avoir vu tuer un chien vint dire â la
maifon que c'étoit le nôtre , & qu il étoit
enragé. Pour comble d'infortune , Julie ,
dans fa maladie , eut le tranfport & des
convuliions terribles j les vieilles femmes
H4 L* Aventurier
ne manquetenc pas de crier qolelle étoit
enragée , & qu'il falloir réroufier. Un
Charlatan qui vemnc roos les jours., en
qualité de Médecin» la vi&er malgré
nous , afTura qu elle étoit attaquée d'h]r-
drophobie^ qu'il n'y avoir pas de remède»
& qu'il falloir choiiir enrre le parti de lui
ouvrir les quatre veines 5. ou de Tétoufier
enrre deux matelas.
Mille coups de poignards , qui m au-
f oient percé à la isis , eufTent été plus
doux que certe afFréuie décifioD. Non Je
ne le fouffrirai pas , m'écriai- je en fureur,
en me jettanr fur le Charlatan , en me-
naçant de le dédûrec en morceaux* Je me
profternai auprès de Julie , qui avoir un
intervalle tranquille*. ce Eft-il vrai, lui dis-
s» je , ma cheré amie ? voudrots-tu me quit-
9> ter ? »-«*€( oui , mon ami , me dit-âle,
«> je fens qu'il faut me mettre , par ma
» mort, à couverr de l'horrible danger d«
» re communiquer mon mal* » -^ c« Que
» dis^tu , ma chère Julie , repris-je avec
» feu ? le plus grand mal pour moi , c'eft
»> celui de re perdre ; mais peux-ru ajouter.
M foi i l'abfurdîté la plus révoFrante?» Je
lui dis tout ce que me fuggéra l'amour le
plus violent. Julie étoit perfuadée. qu'il
falloit qu'elle mourût , & elle demanda
en grâce qu'on lui ou^it les quatre veines*
François. ^55^
Je devins furieux; on fauta fur tno'i , on
me lia les pieds Se les tnâins j un mohftre »
en ma préfence , apporta un grand bain
deau chaude; noa Julie fe fit dépouiller
toute nue. Hélas! quoique malade, elle
étoit blanche comme l'albâtre ; & qu étoit-
ce auprès d'elle que la Vénus de Praxi-
tèle } On la mit dans le bain , on lui ou-
vrit les veines ; je fentis les coups affreiax^
Padons fur cette fcene ; le fang diftille de
mon cœur quand je me la rappelle. Mac
tendre Amante me fit approcher d'elle »
& me tint les propos les plus touchans , en
me regardant tendrement » tandis quèfon
iàng couloir... Mais encore une fois » ti*
rons le voile fur cette fcene : à chaque moc
que j'écris je fens un coup de-ppignard.
Nous étions dans cette fituation , la por«
te s'ouvre ; Noirville , inftruit je ne fais
comment de notre demeure , paroit avec
mon rival. Ils demeurent immobiles ; le
fang de Julie s'arrête; je fais un effort pour
me jctter à leurs genou:x. Je m'écde : O.
pcre j /auyc ta Jillc ! Ils approchent tous
deux , commandent qu'on la mette hors
du bain , qu'on arrête le fang. On leur crio
qu'elle eft attaquée de la rage ; ils 1 enle-*
vent eux-mêmes de l'eau , Se la pofent fur
fon lit. Mon rival tire un piftoiet de fa
poche y ^ menace le Charlatan de lui
1^6 l' Aventurier
bt&Ier la cervelle , s'il ne bande fur4e-
champ les plaies. Le malheureux obéit en
tremblant. Julie veut réfifter; fon perc lui
ordonne , du ton le plus terrible, de fe fou-
metcre à fes volontés. Elle obéit en filence.
J'étoisrefté garrotté fur le plancher : ««que
» fais- tu là , malheureux , me die mon ri-
» val ? » — ce Hclas ! répondis-je , on m'a
» ainfi garrotté , pour m'empêcher de
» m oppofer à raifaffinat de Julie \ mais,
» Meflieurs, par pitié, puifque vous lui
» fau vez la vie , ne la rendez pas à fon dé-
>» teftable Couvent : on lavoit enterrée
>• vive. >• — • « Les fcélérates de Nones !
» s'écria le jeune homme avec indigna-
»> tion. Nous dire qu elle eft morte , & la
^> jetterdans un cul-de-bafle-fofle! »—
•c Ah ! fi vous voulez , lui dis-}e , vous ven^
^ g^^ 9 épuifez fur moi tous vos coups ;
» me voilà garrotté fous vos pieds ^ mais
» épargnez ma Julie , & ne la rendez
» pas à fon tombeau. »> — - €t Non , mon
« ami , rœondit mon rival , c*eft toi
» qui Tas fauvée, 8c qui m'as fauve moi-
>» même dans une autre occafion. Je ne
» ferai point de mal à fon libérateur &
» au mien. Nous nous fommes affez tour-
>» mentes réciproquement j il eft temps
» que ceci finiflfe. Il faut que nous lâ-
9 chions de rétablir Julie j je crois que fa
François. 257
f) prétendue rage eft uae chimère. Au
» moins nous ferons ce que nous pour-
» rons 'y mais je veux que eu quittes pour
» jamais TEurope. Si nous venons à bouc
)> de lui rendte la vie & la fancé , je n'é-
>» pargnerai rien pour faire ca({èr £es
» vœux ; mais je veux travailler pour moi,
» Se répoufer moi-même. Si vous voulez
w tous deux conferver votre, amour , &
>' vos prétentions Tun fur iautre , nous
»» vous rendrons chacun à votre Couvent»
99 & nous vous abandonnerons â votre
» deftinée. Si ru renonces à elle, je te
M fais conduire à Breft , ôc embarquer
» pour les Ifles. Je te donne tmè paco-
» tille honnête ; & va chercher fortune.
» Décide. 99
Je regarde mon amante ; mon cœur
femble s'arracher de mes entrailles pour
voler vers elle y ôc je dis enfin , en pouf-*
fant un foupir , comme fi je rendois Tame:
M Sauvez Julie , qu'elle vive, & faites de
9> moi ce que vous voudrez. >» — « Qu'on
f9 le délie , dit le jeune homme. « Noir-
ville regardoit tout en filence, de foti
regard noir & £niftre , Se d'un coup de
tcie il donnoit à ce qu'il voyoit fon
hideux confentement.
Alors mon rival fe tourna du côté de
Julie» <« Ma chère » lui dit*îl > ne confen-
258 l'Aventuriir
» tez-vons pas à tout? ne me promettez-
99 vous pas de m'époufer ? » Pour toute
réponfe Julie s'évanouit; je voulus la
fecourir ; mon rival me repouflTa avec fu-
reur , & me fit paffer, par torce , dans une
chambre voifine , où Ton m'enferma ,
tandis qu'on foignote Julie. Au bout de
quelque temps le cruel vint à moi, et Mon
» ami , me dit^il , j*ai là fix Archers de
M la MaréchauflTée qui me répondront de
»i vous ; ainfi il efl: inutile de chercher à
» vous évader. II faut partir furrle-champ
» pour Breft. » — « Mais , lui répondis-
» je, accordez-moi de grâce quelques
»» jours y que je fâche au moins ce que
w deviendra l'infortunée j que je n*em-
» porte pas avec moi la plus cruelle in-
» certitude , & la crainte d'avoir peut-
» être caufé fa mort. Je viens de la voir
»> évanouie: en quel état fe trouve-Delle ;
yy a-t-on fu Ja rappeller à la vie ? •< ■ —
c< Il faut partir fur-le-champ, me cria le
» baibare, du ton le plus terrible. » J'eus
beau le^ conjureiv^à deux genoux , il fut
inexorable. Il fallut partir dans cette hor-
rible incertitude fur le fort de ma Julie. ,
Il me remit aux Archers , & donna de
J argent à fon Valet-de-chambre , qu'il
chargea de m'accômpagner.
Que pouYois je faire ? j'avois caufé tau
François. t^f
de malheurs à mon amante y depuis qise
nous nous aimions j & j*en aVois tanc.
foufiferts pour elle... « Allons , me dis-je»
» il eft jufte djç rompre un ncrud contrac-
» lé malgré le Ciel , & fur lequel il 4
» verfé les malheurs à pleines mains. Dé*
» livrons à jamais cette iîlle adorable de
V Tauteur de fes maux j allons loin d*elle
» traîner ma pénible exiftence , & la lui
» cacher éternellement. » Je me jettai à
genoux, ce Adieu j ma chère Julie , m'é-
» criai je d'un ton lamentable , & les lar-
» mes aux y eux ; adieu pour jattiaîs.i. pour
» jamais! • .. Ciel! t> Puis me tournant du
côté de mon rival: « ô vous , lui dis- je ,
» qui ferez fans doute plus heureux que
M moi, chatgez^vous de rendre heureufe
» ma Julie ! oh ! le pourrez • vous faire
i> comm^ moi ? Dites lui combien je l'a-
» dore f combien mon cœur fe dçchire en
» la quittant... » Mon rival m'interrompit
brufquement : «« oui , morbleu , dit-il ,
» que j'aille lui faire ta cour ! emportez
» cet extravagant. »> ,On eut U cruauté de
lui obéir ^ on m'arracha de ces lieux mal-
gré mes cris & mx ré(iftance ^ on m'em-
paqueta dans une chaife de pofte , & je
fus enlevo loin de m^a Julie. Nous alla-
mes ventre â terre , ôc bientôt nous ar-
rivâmes-à Breft. Un vaiffeau d'un entre-
1^6 l' Aventurier, &c.
preneur , qui vouloir abfolunient faire
des découvertes , étoic fur le poinrdepar.
rir : on fit des arrangements avec le Ca-
pitaine : on me donna une pacotille qui
valoit bien dix mille francs ; on m'em-
barqua , nous mîmes â la voiie , & me
voilà fur mer. *
fin dt la première partie.
0% trouve chez les mêmes Libraires ,
Ifaac & Râiéccjf OU les Noces PairiarchaUs ^
Poëtne en profe , noavelle édition.
Elogt dt Catinat , dédié à lui-^même.
. Lettre de M. CamllU TrUh , fur la JUufyue
IXfamaùque»
Les Amans François à Londres , ou les Dt'
lices de l'Angleterre,
Aux mânes dtJ. Jacques Kouffeau.
Le Nouv£jU'Monde ^ Poëme en % voL
Hiftoire de la République des Lettres Ù Arts
en France^ ^779 9 1780, 178 1, 178*.
Suite de l* Aventurier Fra^nçais ou Mémoires
dt Grégoirt Merveil^ Marquis ^Erètuilé i vol.
/. . »,
Du même Auteur*
Nota, Les deux volumes de la Suite forment
les trolfieme & quatrième vol/de ces Mémoires»
K^
TAVENTURIER
FRANÇOIS,
o u
MÉMOIRES
D E
GRÉGOIRE MERVEIL,
TROISIÈME ÉDITION.
m
Fer varioç cafus, & Cd diicrimina rerum
Venîmas*
ViRG.
TOME SECOND.
^
A LONDRES,
Etfe trouve àPA RJS,
/'Qui l l a u l'aîné , rue Chriftînc ;
1 La Veuve Duchés NE, raeSaiac-Jacques;^
1 Belim , rue Saine- Jacques ;
Chet ^ MéRiGOT le jeune » quai des Auguftins;
I De Senne , au Palais Royal ;
f Et les Libraires qui vendent les Noa<-
V. veaucés.
M. DCC. LXXXIV.
THE N p. A YORK
PLTLICLIERARY
58729
TiLL:r> F. " '-.'T.o.^e.
Ml'/.
X
L'AVENTURIER
FRANÇOIS.
SECONDE PARTIE.
LIVRE PREMIER.
J
E me laiflai porter dans le vaideau fans
dire un moc^ hns faire le moindce mou-
vement. J'écois immobile, j'étois mort.
Je quictois ma patrie, la terre qui m'a-
voie nourri, le Ciel qui m'avoic vu naî-
tre ^ enfin, je perdois ma Julie : pouvoir-
il reftçr de la vie au fond de mon cœur?
Abimé dans TanéantiiTement, je n'avois
pas la force de me défefpérer. On me
plaça fur le tillac, dans un endroit où je
n'incomtnodois perfonne. Je n*eus que
la force de me tourner du côté de la
terre, fur laquelle je ne ceiïài de lixer
A 1
4 L*A V ENT0RÏEIL
les yeux, inanimé d'ailleurs. Toutes mes
facultés étant fufpendues, la mer» fur
laquelle je me crouvois pour la première
fois, ne fit aucun e6Fet fur mol Je ne
bus ni ne mangeai; je ne donnai aucun
iigne de vie tant que la terre fut viiîble.
Elle difparuc enfin. Alors je crus de nou-
veau perdre ma Julie. Je pouiTai un
foupir ,* & mon cœur défaillit. On me
porta dans un endroit fambre^ fur un
châlit. J'y reliai ving-quatre heures, le
viiàge enfoncé dans l'oreiller, verfant un
torrent de larmes, fans remuer. Enfin la
nature me foUicita de manger, & je la {
fatisfis. Tous les jours je palTois la jour' |
née entière au fond de ce gîte obfcur,
dans la même immobilité. Le foir, je
montois fur le tiliac; je foupirois en plein
air-^ je regardois la lune» ^ |e méditois en
£lence dans le calme de la nuit. Nous
avançâmes de cette manière » fans que je
m'en apperçulfe, jufqu'â la mer Atlanci-'*
que. Nous côtoyâmes l'Afrique : nous def-
cendîmes au Sénégal, à la Côte d'or, â ia
trifte Côte des Eklaves. Nous débarqua*
mps dans tous ces endroits; je vis des
Sauvages, des Nègres, de hideufes créa*
Ciites, â peine ofhant la figure humaine. ,
Y avoit-il là de quoi me dédommager de
ia perte de Julie i
F R A M Ç O I si J
De là nous devions aller au Bréfil j
mais un vent très-violent nous ppuflTa
vers le fud-oueft. Nous paflTâmes mal*-
gré nous la Ligne, &^ au bout de quel-
ques jours, le tropique du Capricorne;
8c nous Tentions que, (i cela duroit, nous
devions aller échouer vers les terres AuC-
traies. Perdus dans ces mers, nous y fû-
mes bientôt enchaînés par un calme, ima*
ge de-la mort, ôc nous nous vîmes long-
temps menacés de périr d'inanition. Mon
amour pour' la vie fe réveilla, quand je
n'eus plus de quoi manger. Il me fâchoic
très fort de mourir autrement que d'a-
mour. Mais un zéphyr qui commença
bientôt à fouffler, nous amena prompte-
metit un Corfaire, qui s'empara de nous}
ce que nous prîmes pour une bonne for-
tune. Nous ne fîmes aucune réfiftance»
trop heureux d'être pris pour avoir da
pain. Ces coquins fe prelTerent cependant
moins de nous donner des vivres, que
ée$ coups* Nous étions étendus fur le
tillac, chargés de fers. Se très-légers da
côté de la nourriture. Ils délibérèrent froi*
dément devant nous, s'ils nous jette^^
roient dans la mer, ou s'ils nous laiflè-*
roient vivre. H fut décidé qu'on ne pcr-
droit pas de bons aliments pour raflader
une canaille affamée. On nous dépouilla
As
t L*A VEWTVRIER
fcrapuleufement ; & je vis jerter dans la
mer 9 run après l'aucre, cous mes comp-
gnons, à qui Ton daignoic auparavant lier
Jes mains. Mon tour arrive : Ton vient à
moi pour me faire la même cérémonie.
On m ote mes fers» à defTein de me lier
avec une vieille corde. Dès que feus les
mains libres» je donnai deux terribles
coups de poing à mes bourreaux, & je
m'élançai dans la mer. Us firent de grands
éclats dç rire, & me tirèrent quelques
coups de fufil, que j'efquivai en plon-
geaat« Mes compagnons» garrottés, le de-*
battoienc tant qu'ils pouvoient, & quel-
ques-uns Ce fontenoient fur l'eau; les
Corfaires s^amufoient cruellement de nos
efibrts. Se rioient fur -tout beaucoup 9
qnjand ils en voyoienc quelques uns ava*
les par des Requins. Tons difparureiit
biencât. Pour moi, j'avois les bras libres,
}e nageois en pleine eau. Les brigands fe
divertirent quelque temps de ma peine;
enfin je disparus à leurs yeux, 8c ilsdif-
parurent aux miens.
Tout en nageant, je difois en moi-
même : « nie voilà perdu » au milieu d'une
» mer fans bornes; rien dans reftomâc;
» rien fur le corps, fans forces pour me
99 fou tenir, ayant perdu jufquà l'efré-
» rançe , fur-tout ayant perdu ma Juliei
F it A N ç a I *. i
I» D*6ù vient cependant que je me débats^
I» contre la mort ? pourquoi ne mê laif-
a fé*je pas aller doucement dans fon*
» feîn qni m'eft ouvert ? » Ces raiibnne*
ments ne mempêchoienc pas de nager.
Pour comble de maux , la mer étott gtot*
h\ je montois aVec les vagues» je de£-
eendois avec elles \ & j*ctois prêt à eroi-
fer enfin les bras, pour ne pas tant me fà-^
tiguer à fuir un trépas inévitable.
Tout-à-coup, du haut d'une vagué,'
je crois appercevoir quelque chofe de
W^oâtrc au bord de Thorifon : « Éft-ce
» un nuage? eft-ce la terre ? me dis- je* y*
Et je retombe dans un fond, & je remonte
fut un flot, mais fans me retrouver de
long-temps aflfez haut pour voir de non*
veau 1 objet bleuâtre. Enfin je le revois»
fc j'en perds la vue fur-le^champ : Tef*
poir renaît i je retrouve mes bras, & je
nage avec ardeur vers la terte que j «i cni
découvrir ; mais elle paroiflToic à une pro^
digîeufe diftance. Comment y aborder ?
j étois déjà épuifé ; je dèfcendois, malgré
ïnoi vers le fond. Bientôt je fens le
fol fous mes pieds j c'étoit une rocHe 1
fleur d'eau, fur laquelle je tbmbois; j'en
gagne le fommet, qui s'élevoit au deffiis
de 1^ merj je m'y repofej de là j'apper-
çoisdiftinâement la terre à peu de diftan-f
A4
^ t' Aventurier
ce, & je treffaille de foie. Quelnaesco*
quillages que je faifis a la pointe de la ro-
che , me reftaurenc légèrement Enfin la
mer fe calme. Je reprends un peu de for-
ces > & je me remecs à nager: je vais en
haut , je vais en bas ; j'avance y je recule ;
}e me débacs contre les âots, qui fe jouent
long temps de mon foible individu^ enfin
}t fuis jette fur la rive.
Cette rive étoîr nue: j'étois nu; j'ap-
perçus, dans une efpece de bourbier plein
d eau falce, ma trifte nudité. Il n'y avoit
pas la moindre produâion terreftre ni
marine fur le bord de la mer, ôc je ne dé-
couvris pas un filet d'eau douce pour me
défaltérer. Je pouvois me vanter d'être
l'homme le .plus rigoureufement pauvre
de l'univers; je ne jouiffois exaâemenc
que de l'air & de la lumière. La nuit vint
bientôt m'enlever ce dernier tréfor; mais
tandis qu'elle approchoit, il tomba une
pluie aflez abondante ; je la laifTai tom-
oer; je la reçus à nn fur ma peau; je
ne craignois pas la pluie. J'eus foin de
faire un petit creux dans le fable, où
l'eau vint s'amaflfer; &, pendant quil
plenvoit y je profitai de la foible lueiu:
qui refloit^ pour tâchei: de déterrer
Quelques coquillages fur le bord de l'eau.
'en trouvai enfin quelques-uns; je les
Françoise 9
ouvris comme je pusj je les dévorai*
Je revins enfuke à mon petit creux, que
favois bien remarqué pour ne pa^ le per-f
dre 'y il s*y trouvoic un peu d'eau douce y
jen humai le plus qu'il me fur po(fibIe,c
& je me fentis l'eftomac lefté vaille-
que-vaïlle. Il falloir chercher à me ni-
cher pour palfer la nuir^ car il faifoit
froid ^ 8c j'écois dans le cas de ne rien
Serdre des moindres impreilîons de Tair»
e tremblois comme le feuillage le plus
nwbile. Je m'éloignai du rivage, fans
rencontrer un feul arbre. Enfin, j'en vis
un â demi dépouillé, par un effet de l'au-
tomne qui régnoit dans cette Ifle. J'ob-
fervai, fur la terre, une partie de fa che-
velure tombée & difperfée : je ramaiTal
les feuilles en un monceau^ & je my en*
terrai comme je pus, implorant le Cief
de tout mon cœur, afin. qu'il dérournâc
loin de moi les pas desbètes féroce^, qui fe
promènent orainairement la nuit dans les
déferts. L'obfcuiité ne fut jamais plus
épaiflèj je n'appercevois exaàement au-
cun objet dans la nature. Je me couvris le
mieux que je pus de mes brouÛailles
mouillées. Partie avec leur fecours , partie
avec celui de mon haleine, ^e vins à bouc
de meréchauffer un peu , & je m'endormis..
On n'exigera pas que je rende compte
A ,
fO L*AvEKTUItIEK,
exaâement de ce qui fe pafTa pendant
non fbmineil. Il me fembla que j'encen*
dois des hurlements de beces fauves, &
Îue je fencois, de temps en temps, paiTec
ir moi je ne fais quoi de pelant, qui
pouvoit être quelque tigre ou qaelqae
lion; au moins je me repréfentois ces
terribles objets dans des fonges pénibles»
^ais je ceffai bientôt de rêver , & je dor-
mis enfin comme on n'a jamais dormi au
fermon du Capucin le plus bénigne.
J'ignore combien dura mon fommeil y
je fais que le froid m'éveilla» Je me fen-
rois tranfi , quoique j'eufle un poids con-
fîdérable fur le corps. Il avoir neigé, fans
' doute, la plus grande partie de la naît.
Se Ton voit fous quel tardeau j'ctois en-
terré. Je m'en débarraflai péniblement.
Je regardai tout autour de moi y je ne vis
que de la neige : c'étoit au moins de quai
me fauver des tourments de la foif. J^
m'éloignai de la mer, & j^apperçus bien-
tôt des arbres dans le lointain y j'y cou-
rus î je vis un bois fort touffu , où j'eus^
de la peine à percer , tant les branches &
les rejettons étroitemetK entrelacés, foP-
moient un obftacle impénétrable. H f
avoir là heureufement de la féchercflè. h
trouvai par terre beaucoup de brouflail-
hs'y je ramafiai deux morceaux de bois
F R A N ç a I s.- ri
pourrî : à force de les frotter Tun contre
i autre , comme f avois oui dire que fai*
foient les Indiens , je vins â bout d'en
tirer des étincelles. Je ra(ren:rf>lai du bois
fec, & des feuillages arides, que fallu^»
mai aifcment^ mais j'eus foin de me pof*^
ter hors de la forêt, pour n'y pas mei*
tre le feu»
Je me chauffai tant que fe pus ; mail
quand on eft nu , il eft bien diflicite d'à-*
voir exactement chaud, pendant une fai^
fon froide, le fis cuire certains fruits ,
moitié fecs, moitié pourris, que fe troui^
vai par terre , te que je ne connoiflbif
pas, dans Tidée que le feu Jear oeeroit
toute mauvaife qualité , s'ils en aToient
quelqu'une. Je fis même rôtir du* gtai»
qui me parut à peu près femblable à dit
bled, ce qui le rendit crouftîUant & mat^-
geable. Je me procurai de cette manière
tin repas , qui , affaifonné par ma fuim >
me parut délicieux. Une efpece de PaK
miet , dont j'eus bien de la peine -i ouv
TrirTécorce, me fournit une liqueutafle*
agréable, que je humai le mieux qu'il me
fatpoflîble. '
Etant bien reftauré du côté de la nour*-
ritttre, ît s'agîflbit de me couvrir j mai»
àe quoi? J'apperçus une efpece de faine
attaché* i des bmifons» ce qui m'aawr
A &
Il l'Aventurier
^onça que je pourrois^ pai la fuite» ren-
contrer les bètes qui y laiiToienc ainfi leur
toifbn. Je camafTai tout ce que feu croa*
vai ', & n'en ayant pas alTez pour m*habil-*
1er 9 )'y joignis des feuilles^, je collai toiu
cela enfeoible > avec de la gomme que les
arbres me fournidbient abondamment.
J en compofai une efpece de feutre» que
jt foulai le mieux qu il me fut poffible
avec de gros cailloux. J'ajuftai, non fans
peine, autour de mon corps cette plaifan^e
étoffe; & bientôt je marchai le plus qu'il
Aie fut pofljble» pour reconnoître le pays,
m'éloignanc peu du rivage. Je ruai dans
ma coutfe, à coups, de pierre, un petit
animal afTez femblable à un lièvre. Le
foir , ayant fait du feu, ['attachai ma viao^
de, pour la cuire, aux filaments d'une plan^
re qui me fervit de ficelle^ ôc qui me mie
dans le cas de faire tournée mon rôti de*
vant le feu* Je le mangeai de bon appé-
tit v je bus du vin de Palmier & d^ Teaude
pluie. J'arrangeai enfuite fur un arbre,
un lit de branchages, de* feuillages &
d'herbage&, où je dormis ea fûreié, w"^
crainte de tomber , ni d être dévore p^^
ies bêtes féroces.
Le . lendemain , je pétris comme jç P^*
deux vafes de terre très- informes, <V^^
je fis cuire. Je remplis L'ua d'eau & 1'^^'
François. îj
tre de vin dé palmier. Ce travail » avec
quelques heures de courfe & de chafTe,
& les foins de ma cùifîne, remplie ma
journée.
Les jours fuivants je recommençai la
même vie, avançant toujours, couvert de
mon feutre , chargé de mes deux pots de
terre. Je trouvai- enfin un petit grès fore
dur, oblong, aminci d'un coté, & repré-
ièntant grofllerement la lame d'un cou-
teau. Cela me fit naître une idée heureu-*
fe. Je réfléchis qu'étant obligé de cafTer
Se de déchirer tout, faute d'inftrumem
tranchant , je ne pouvois abfolument me
paffer de ce meuble.. Je pris moii grès }
l'aliai fur le bord d'un ruiffeau, où je
Taiguifai le mieux que je pus fur d'autres
grèsj je parvins à, lui donner un tran*-
chant aOez aigu. J'en fis ufage iur le
champ, pour tailler avec effort un moc-^
ceau de bois, où je Tincruftai & l'emman*^
chai, & je me fis ainfi un couteau de
pierre, qui me fut d'une très-grande utir.
ucé.
Je fis aiféraent de la ficelle avec des.
herbages que je tordis, & j'en cbmpofai*
un filet , a^ec lequel j'attrapois , quand je
voulois, 4u poifibn que je faifois cuire
dans l'eau falée & le vin de palmier, le
loti^c dzns^ me& vraies de. terre* Je taillois
14 l'ÂTEKTURtER
de petites baguettes, fattachois, au boue
les arrêtes les plus aiguës des poiflbns^
êc j'en fàifbis ainfi des flèches. Je n eus
Es de peine à me former un arc » & fa*
ttis aifément du gibier : de fone qu'eu
pe» de jours fe parvins i me procurer
une nourriture afler abondante en gras &
en maiere avec du fruit poàr deiTert.
Me voilà déjà avec un habit, un arc;
des flèches, un fllet, des va&s» & un
couteau»
Je pourfutvois toujoàrs mon voyage
dans les rerres; mais il falloir traîner avec
moi tout cet attirail; ce qui n*étoit pas
aifé. De plus , j'étois oblige de m -arrêter
chaque Jour pour faire du feu, chercher
mon manger y Tapprêter , te fetisfaire à
tous les befoins de la vie. Je ne tardai pas
à me fabriquer des haches, toujours avec
des pierres aiguifées. Je tuai des animant
d'un aflfez gros volume,. que j'écorchai. Je
me fis des habits de leurs peaux, après les
avoir préparées, le mieux qu'il me fur pot
fible, avec une efpece d'huile que je tirai
d'un certain fruit hùileur^en le pilant:
•de cette manière , jc^ rendis ces peaux
fouples, & moins promptes à fe féchér;
Je me trouvai aînfi beaucoup ntieux vêtu
qu'auparavant. Notez que, pour coudre
ces habits, je fis aifément du: ni , ié! quel >
FïLANÇOrS» IJ.
avec des filatnetics de plantes; une peEÎce
arrête de poifTon, qae je perçai à la tête >
me fervit d'aîcuîlle.
Je jouois ainfi le .petit Robinfon; &
le Lefteur va craindre peut-être de fè
trouver enfermé vingt-huit ans avec mol
dans une Ifle> â Finftar de ce fameut
voyageur A nglois : mais qu'on fe raffurej
je ne reftai pas fi long-temps dans ma re-
traite, fy fus aaîf, & je ne m*appefanti-
rai pas fur une fîtuatîon qui, dans l'ofigî-
nal, eft fort intérelTante ,^ mais dont la
copie ne peut fe fauver que par une mar*
che plus rapide & plus eicpéditive.
Il y avoit déjà long-temps que f apper-
cevois des montagnes qui me paroiffoienr
fort hautes; jy arrivai bientôt; je grim*
pai au fommet avec la légereié d un che^
vreuiL J*apperçus une perfpeélive im-
menfe , mais que la mer terminoit de tous
cotés ^d où je conclus, avec une fecrette
lage^ que j'étois dans une Ifle; & je me
dis alors : « Me voilà donc enfermé danft
» cet afFretnc défen ; plus d'efpoir de re»
>» voir ma Julie. » A cette idée je frappai
la terre de mes pieds indignés , 8c je tomii-^
bai fur Therbe. Je reftofs immobile , éten-
du fur la terre, dans une efpece de ftu-
peiu:. Je ne voulois plus fonir de cette
place; j'iavoqubis la motc Enfin» je me
it t* A V EKTURirR
laflaî de cette pofture; je me relevai j fe
regardai autour de moi. Ma prîfon^ceft^
à-dire mon Ifle , pouvoir avoir une cin-
quantaine de lieues de rour. « Âprçs cour ,
a> me disf je , il me ïemble que je n'y fais
» pas trop à l ctrou j & puifque je m'y
w vois feul , j'y fuis Roi du moins. Je
»> règne fur un affez grand paysj perfonne
t> ne me troublera dans mon travail. Je
9* vivrai > & je travaillerai j je conftruirai
w un vaifleauj, je m'embarquerai, & j'irai
»> revoir ma Julie. » Dans ce doux efpoir ,
je faute avec tranfport : mon appétit me
follicite 'y je tue une efpece de petit che-
vreuil que je fais cuire, & je le mange,
avec des fruits & du grain rôri. Un pa^
mier me fournit une liqueur fort agréable.
Pour connoître exadement tout mon
Empire , je prends le parti de contiauer
tout le tour de Tifle, dont la montagne
occnpoit à- peu- près le centre. Je ài^j^
cette tournée au bout d'un mois, & j^
reconnus un pays où il y avoit des fices
admirables i mais je ne rencontrai pas ua
feul de mes femblables. Je trouvai peix
d'animaux féroces , & je vins aifément a
bout de les détruite. La bête la plus dan^
gereufe de l'ifle, étoit le ferpent à fon^
nettes; mais je Tentendois venir de lo^^>
& je favois très-bien m'en défaire. Je v^*
François. 17
enfin des troapeaux d'animaux bêlants j
qui reiïembloienr beaucoup a nos mou-
tons : je rafTemblai les plus beanx , à qui
j'appris aifément â me fuivre > fous la gardç
d'un chien muet, intelligent & fidèle^
mais qui ne pouvoit aboyer ; ce qui lui
étoit commun avec fes confrères d'Améri-
que » fournis par la nature au filence U
plus rigoureux.
Le lait de mes brebis me fit une nourri-
lure précieufe, & |e filai leur laine, pour
en former par la fuite des efpeces d'étoffes.
Je trouvai encore d'aHez gros animaux,
^ui me fcrvirent à porter Se traîner mon
bagage. Je voyois^ le pays sûr, puifque j'y
étois feiil. Le climat paroilToic fort douxj
je ne voulus donc pas perdre mon temps l
me bâtir une maifon ; Se avec des pieux
Se des peaux coufues enfemble, je me fis
une tente alfez commode, qui me mit
dans le cas d aller planter mon logement
par*tout où il me plairoit. Mon lit étoit
compofé de peaux aflez chaudes. Je vofCé*
dois déjà des richeffes » & je les faifois
voiturer à mon gré. N'ayant pas de quoi
«nfermer mes innocents troupeaux. Se
les fâchant accoutumés au grand air , je
les attachois à la belle étoile. Au bout de
quelques mois enfin, j'avois déjà fu me
procucec plafieurs commodités de la vie*
l8 t'A VENTUKXER
Il ne me oianquoit plus que de la compi-
gnie : que dis- je ? f avois celle de mes bre-
bis & de mon chien fidèle : eft-oa plus
heureux dans celle des hommes?
Je nie propofois de conftruire un vaif-
feau; mais ce chef-d'œuvre exigeoit bîeii
du temps ; & , pendant cette longue opé-
ration, je voulois me procurer ma lub-
fiftance; D'ailleurs, combien d'înftta*
ments il me falloir forger pour travailler
2 ce bâtiment! combien de chofes pour
le lefter! J'avois befoin de toile pour en
former les voiles, & pour m'habiller. Je
vins â bout de compofer un métier de
tiffèrand ; je filai d'une plante femblable
au chanvre , & j'en fis une toile affezfine,
que j'étendis fur l'herbe pour la blauchtr.
J'eus l'adrefle de me tailler & de me cou-
dre des chemifes fupportables , en me dil-
f>enfant de faire de la mouflTeline pour
es garnir; mais je fabriquai du drap > <P^
approchoit de celui des foldats pour h
fineflè, & je m'en formai des habits tel^
quels. Je me tricotai des bas & des bon-
nets , & je me fis des fouliers avec le cuir
des bêtes que je tuois. Le befoin & ^*
réflexion m'apprcnoient tous ces métiers.
Je fus faire jufqu'à un rour p(>ur rourncr,
tant mes inftruments que mes vafes- J^
me compoiai une petite vaifclle de terre>
François. 19
qui avoic des formes; je trouvai même
«ne compofition pour la verniffer. Je brû-
lots de pouvoir écrire mes penfées, & une
infinité de vers que j adreflbis â ma Julie.
Le fiel d'un certain poillbn me ferrie
d'encre, une écorce d*arbre» très mince êc
très fouple, me tint lieu de papier; avec
une pierre fort tranchante, je taillai der
plumes de fort jolis oifeaux , & j'écrivis
aiiifi tout au long mes rêveries amoureu<«*
ies ; ce qui ne m'empècboit pas de graver^
fur les rochers & fur le tronc des arbres
le nom de mon Amante Se fon chiffre en*
irelacé avec le mien. On fent qu'un
homme qui produit tant de chofes, n'a
pas manqué de fe procurer une lampe >
de Thuile Se des mèches pour s'éclairer»
& de fe faire des tables Se des ehaifes. Ce
fut même en formant les planches qui
compofoient mes tables , que je me pré*
parai pour la conftruétion de mon vaif<*
feau. Il m'avoit déjà fallu faire une fcie,
un rabot, une befaiguë. Se tous les autres
outils de menuifier &de charpentier; le
rout avec des cailloux aiguifés; car je
n'avois aucun métal. Je trouvai enfin une
mine d'or; &, quoique je n'euffe jamais
travaillé â l'exploitation des mines, avec
le temps j'en lus tirer de l'or aiTez pur. v
J'en formai mes uftenfiles les plus com«
lO t*A VÏNTURIER.
muns , uniquement par fufion ; c*eft-i-
dire en les jetcant au moule; car je n'arois
pas ce qu'il falloit pour les forger. Je rins
même à bout de fabriquer une cfpece de
fufil j on devine aifément que je ne perçai
ni ne foudai le canon , & que je me con-
tentai de le jettcr en fonte, II n'ctoit pas
armé comme les nôtres; je n'avois pas
d'acier, mais je fus compofer un pbof-
phore, une poudre, comme on en vend
aux écoliers dans une petite bouteille,
qui prend feu d'elle-même à l'air; par ce
moyen je mettois aifément le feu à ma
poudre: oui, ma poudre, j'en fus faire
auflî ; je découvris une fouffriere qui nie
fournie tout ce qu il falloit pour cela.
Enfia , je parvins à compofer une pendule
d*or; j'employai beaucoup de temps à cet
ouvrage; car n'ayant point de limes, j«
ne fuppléois qu'avec les plus grandes
peines à ce malheureux outiL De temps
en temps je deffinois, & même je peignois,
avec des terres & d'autres objets , d'où je
lirois des couleurs; je ne tardai pas â faire
le portrait de Julie; je modelai même fa
Itatue en terre, 8c j'en tirai des plâtres
4ont j'ornai plufieurs endroits de mon
Empire , auquel je donnois auflî une Reine.
Les travaux des arts ne m'empêchoiene
pas de cultiver Tagciculture. Je femai du
François. xi
grain , dont je me fis de bon pain y ic des
légumes qui me firent des mecs agréables.
J'exprimai le fruit d'un certain arbre; en
le pilant je m'en compofai une liqueur
douce & forte , qui contribuoit â entrete*
nir ma gaieté. On conçoit qu avec tant
d'occupations 3 le temps fuyoit afièz rapi^
dément pour moi; Sc^ grâce à mon aâiivité,
à peine mennuyois-je, quoique feul dan»
un défert , & loin de ma Julie.
Malgré tant d'ouvrages que je vienc
de détailler, j'avois préparé tous les ma-
tériaux pour conftruire mon vaiflTeau. J'a-
vois abattu des arbres, fcié des planches ^
Se fabriqué en or tous mes ferments*
La moufie & le goudron ne me man«
quoient pas. Je fis enfin le defiîn de ce
vaifleau fi long- temps médité; je voulus
qu'il fût aflèz grand pour foutenir la mer ^
afièz petit pour que je pufie le conduire
moi feul.
Je me mis au travail vfrs la fin de l'été;
l'y procédai avec une ardeur inconcevable;
mais , comme je fus obligé de faire aller
de front plufiieurs ouvrages 4|ui m'écpienic
néceiTaires, ou fimplement utiles & agréar*
blés» il femble que la conftruâion de
Pïon vaifieau n'auroit pas dû avancer bien
Vite ; je le terminai (rependant en moins
d'an an. Cç fut principalement pendant
XZ L*ATHNTURIElt
ce temps qoe je fis, pour varier mes oc-
copacions , le portrait de Julie 8c fa &z-
tue, donc je viens de parler ci-defTus. Je
m'écois rappelle aifémenc fes traits ado-
rés*, &» depuis que j'eus fu les repréfen-
rer, je mis toujours devant mes yeux ces
portraits chéris. La peinture étoit aa
chevet de mon lit^ la ftatue s'éleyoie
comme une idole devant mon chantier;
je la regardois pendant mon travail , &
je fèntois l'ardeur pétiller jufau au bourde
mes doigts. Alors je redoublois de force
8c de courage; je femblois faire hotn-
,Biage i cette ftatue adorée de tout ce que
je poflfédois, de tout mon Empire ou
j aurois voulu la couronner. Enfermé feul
fous une tente , je contemptois le por-
trait de ma Julie, & je me paffionnois:je
baifois mille fois Cette chère image y j^
lui adrèflbis les difcours les plus ton*
chants. Il me fembloit la voir remuer,
voir fa ftatue fe changer en el!e*-rtiême;
alors je redoublois mes baifers dévorants.
Je prenois une lyre que j*avois fu com-
{H>fer; je noontois fiwr une colline foh"
taire qui fe miroir dans TOcéan , 8c fuf
laquelle brilloit aufli un plâtre de la A^"
eue chérie. Aux rayons paifibl^s de Taft^^
des mifts, à la lueur fcintillante des étoi-
les , dans le filence de la Nature i un (^^^
F H A H Ç O X s. IJ
^vch0Q^{mc me fainflfoir» Je chancois
mon adorable Julie» en m'accompagnanc
ide ma lyre; je croyois voir corne la Na«
tme ^'attendrii: 8c partager ma douce mé*
laQColi6;;.|e me plongepis dors dans un«
cèverie d^Ucieaie ^ je croyois apperce-»
voir ma Julie y le moindre zépbir me pa->
roiffôit (ba baleine; au moindre bruic je
tournois la tere pour la voir; je cendois
les bras pour TembraCiier. Moments ado**
sables, qui ne renaîcroncJamaispQar moi^
4onc on ne i>etti: jouir qu'en fe trouvanc
feoi au^rnoode!
Je finis aui& en miniature le portrait de
ma divinité; je le portois toujours avec
piot dans mon fein ; je le regardois, je
le baifois amoureuiement dans mes pro-
menades foUtaires» O quelles fublimes
idées m'ififpiroic le grand fpeâacle de la
Nature ! Comme je m*%aroi& dans les
mondes , pendant le cours de la nuit étoi^
iée ! comme je ientois mon ame élevée»
épurée dans ua pays dont j'écois le mai*
tre y QÀ je n'étois obligé de connoûre au*
cmie naaniece de feindre ni de ramper,
oà ntd^ en m'^procbant , nWliflôic ou ne
ibuilloic mom être ! Julie n'étpit pas Je
feul objet que j'adorois ; j ofois m élever
|ai<p'â;ii3on..Diea; je n'eus jamais de fî
gni^des idées, de. l'Etre Supr&me. Je h
14 L*AvïKTURIIR ^
contemplois dans le gtjinê fpeâacle it
rUnivers. Je chancois la Nature j je la peu i
gnois, |e Iccudidis, depuis laftre jufqui \
rinfeâe , depuis les terres & les mers juf-
qu'au brin d'berbe. La peinture » la poéfie, ;
la mufique, Tattronomie , toutes les fcien^ ^
ces , tous les arts s'uniflbient pour verfer
des délices fur tous mes inftantsj & Ta* ^i
mour , en rendant mon cœur fenfible f
répandoit à mes yeux» fur tous les objets,
un Muage tendre , un preftige enchantesc j
qui me faifoit déiicieufement foupirer. 0 1
jours de ma foiitude ! qui pourroit cr(^re
que je vous regrette aujourd'hui dans le
centre des plaifirs & de la fbciété.
Nos Lcâreurs de Paris , qui favent tout ,
qui jugent i merveille de toutes les £tua«
nons qu'ils n'ont jamais éprouvées, qui
calculent parfaitement la portée de la Na^
fure dans tous les pays qu'Us n'ont pas vus;
ces LeAeurs , dis* je , décideront que je
me vante de mille chofes que je n'ai pu
faire, Se de mille fenfations que je n'ai pu
connoître; mais s'ils ne veulent pas me
croire , qu'ils fe tranfportent dans la même
foiitude & la même utuation que moi, A:
qu'ils voient alors ce que la nature & le
belbin leur feront exécuter.
On fentixa du moins qu'avec unt de
feiTources dans la tète ôc dans les bras ^ je
ne
ÏRANÇOIS. 25
ne pouvois guère m'ênnuyer. Je jouiCTois
d'ailleurs d'une force finguliere. Mes tra-
vaux avoieut perfeftionnc mon tempe- .
rament; & la famé floriflante dont je
jouiffois faifoit couler dans tous mes
membres un baume falutaire, un efprit
de vie y qui répandoit autour de moi la fé-
rénité fur toute la Nature,
Enfin , mon petit vaiflTeau fe trouvant
achevé, je le lançai facilement à l'eau,
dans une petite baie entourée de bords
fort ombragés, où il fe trou voit à l'abri des
vents & des orages. J'étois pourvu de corda-
ges & de tbiu ce qu'il falloir pour l'armer j
j*eus quelque peine à dreflTer les mâts ; mais
j'en vins à bout, à l'aide d'une machine que
je Gompofai pour cela. J'avois fait des voi-
les 8c Un pavillon brillant. Mes provi-
fions étoient nombreufes & choifies ; il ne
me manquoit rien. Je poffcdois jufqu'à une
bouflble, oui, unebouflTole. J'avois trouvé
dans l'ifle une pierre d'aimant j Se ma dé-
Elorable adreffe avoir tué une pauvre
irondelle, qui portoit un billet attaclré
fous fon aile avec une aiguille. Une Aman-
te en voyoit, fans doute, cette miffive à
fon Amant, qui pou voit être dans les pays
d'oatremer, & croire qu'elle n'exiftoît
plus. Le billet difoit en effet : « O mon
" cher de Loiville , en quelque endroit
Tome IL . B
i6 t' Aventurier
t> que eu refpires. Ci jamais ce beloifeau
93 tombe entre ces mains, fâche que ta
»> Clarifle vit encore & qu'elle vit pour
toi. *» Je regrettai d'avoir tué la tendre
volatile; & je me promettûis bien de
chercher TAmant , pour Tinftruire de Texif-
tencede fon Amante» J'attrapai même une
autre hirondelle vivante; j'attachai le billet
à fon aile, & je profitai -de l'aiguille pour
faire ma bouiToie.
Mon vaideau étoitafle^ grand; rien n'y
manquoit pour l'utilité^ & même la com-
modité. J'y embarquai ce que j 'avois de plus
précieux ;&, avant tout, le portrait & la
ftatue de ma foaveraine« Mes effets étoient
nomibreux;. je fouriois en les contemplant;
tous étotent mon ouvragerEt en ei^t, ma
petite vanité «e paroilToit-cUe pas excufâ-
ole ? J 'étcds entré , il y avoit en viron quatre
ans , datns mon ifle 5 fans avoir preique rien
dans reftomac,'& rien exade^iBent fur mon
individu, ne pofledant ; pour toute pro-
.priété qu'un appétit dévoilant : je mt vois»
au bout de ce court efpaGe , v^tu d'Un^ che-
mife, d'un habit.de dr«^p, avec des bas Se
des fouliers. J'ai tous Jes uilenfii^s & coû-
tes lesprofifionsquime £Mit néceilàifes,
|âfqu'à une horloge , wie lefpece de ftt/ii>
une bouffole, des &^rits, des mémoires;
j^ai le portrai(de ma chère Amante : etifin^
François. 17
J'ai un ?aifleau bien pourvu de tout; Se
c eft moi qui ai fait cour cela !
Il fallut enfin quitter mon défert. Je
voulois aller revoir mes femblables, & VO'^
1er vers ma Julie. Qui le croiroit? Je te-
nais ;à mon iile; je la parcourus de npu^
veau prefqu^e toute entière, avant mop
départ. Je grimpai fur ks monragues; ys
revins & ai 'arrêtai vingt fois fur les lieiyt
où j'avojs eu des fenfations fi douces, en
penfant à mon Dieu Se â ma Julie. Il me
iembloit que je perdois tous ces plaifirs
en quittant cet afyle. Je. chantai de nou-
veau ma Maîtretfe; je fis répéter mes vers
& fon nom à rous ks échos du pays.:
qi;and j*eas la force enfin de venir fur 1^
bard pour m embarquer, j'y trouvai mes
innocents agneaux, qui paroiffoient m^
.pleurer. Il me fembla que je quittois^aii-
tant fl'atnis; je les embr^dai tous, les un^
.après les autres, en pfeiir.ant, en lejir
aateflfant les adieux les plus tendres. J^em-*
barqual avec nioi ceux qui m'érpient le^
plus çhers, avec mon chien* Il fallut ab.411-
.^onqer.ce fé jour. enchanté; je me rçsis Jt
gçnpux, j*adoÇi^i l^Êtrè fupfême; jebaifâ
la terre avec pnAipn, & je reftai /quel-
que temps délicieufement collé fur elle.
Les fleurs me viennent encore aux yeux,
quand je me rappelle les adieux attendrif-
i B z
iS L* Aventurier
fanes que je fis à cette terre hofpitaliere ,
adieux que Técho répéta vingt fois avec un
ton plaintif qui retentit encore dans mon
coBur. Oh ! (i je n*avois dû aller rejoindre
ma Julie, je ferois peut-être refté dans
cette folitude!.... Enfin, je prends mon
parti j je m'élance fur mon vaiffeau, je
coupe le cable ^ je manœuvre, je fors de
la baie; me votlà en pleine mer.
Où aller? je voyois le chemin ouvert de
tous les côtés, Se c'étoit là mon embarras.
Je m'apperçus que, de l'horizon méridio-
nal , fouffloit un vent agréable, qui devoit
venir de la terre. Il me fembloit même
que j'en refpirois Tair viral. Je voyois ve-
nir, de ce côté, des oifeaux qui s'éloignent
peu du rivage. Comme j'étois dans la lati'
tude théridionale, je jugeai que les terres,
que je foupçonnois exifter dans le voifi-^
nage, dévoient être les Terres Auftrales.
Je voguai de ce côté là. Le vent me fe-
condoit; à tous moments je regardois mon
ifle, & toujours en foupir^nt. Elle s'éloi*
gnoit; elle devenoit vaporeufe Se bleuâ-
tre : enfin , je la perdis entièrement de
vue j & j'en gémis, comme en voyant un
ami rendre fon dernier foupir.
fin du Livre fnmier.
François. xj
TAVENTURIER
F R A N Ç O I S,
LIVRE SECOND.
J 'avançai pendant cinq fours vers là
niîdi, avec un vent aflcz favorable. A
niefure que favançois^ j'appercevois cou-*
^ jours des (îgnes plus manifeftes d'une terre
voifine j au point que je voyois de temps
en temps flotter fur Teau des herbes & des
branches fraîches, qui ne pouvoient venir
de bien loin. Nouveau Colomb, jea
concluois que j'allois découvrir inceflTam-
n^ent une terre nouvelle. Le Ciel étoit cou*
vercj je me perfuadois que, s'il eût été
ferein, j'aurois du voir la terre. Enfin je
crus appercevoîr une terre defirée ; mais il
ne manqua pas de me furvenir tout-à-coup
iine violente tempête. Je n'en fus point fur-
f pris ; la fortune s*eft toujours plue l me
«ifputer d'une main les préfents qu'elle
1?^ oflFroit de l'autre. La mer étoît très-grof-
*e i le vent me poufloit vers les rochers. Se
) etois en danger de périr. Je manœuvrais
k avec une fatigue de forçat. Je vis bi'emôc
\
30 1* Aventurier
très-diftinâemenc le rivage, du haut d^une
vague; mais, hélas! falloic-ii mourir à fa
vue? « O mon ifle ! pourquoi t*ai-je quittée?
» me difois-je ». Enfin le vent me poufla
, très- violemment vers la terre j mais il ne
brifa point mon vziffesni contre un rocher y
il ne m'engloutit point dans les abîmes de
la mer ; il fe contenta de m'enterrer dans
le fable. Je m'y trouvai auflî immuablfr-
iftent établi, que le palais le plus maflif. Il
fallut renoncer à fe débarraflfer de là. Je
jettai ma petite chaloupe en merj fe la
chargeai de provifions fufBfantesj je di^ J
adieu , jufqn'au revoir, à mon cher vaiffeau* •
Je m'avançai fur ma nacelle , vers l'embou- '
chute d'un grand fleuve, & j'entrai daftsle
canal. Les bords m'en parurent charmants} ^'
mais je n'appercevois ni maifons ni habi-
tants. Pourvu de vivres, je ne craîgnoîs pas I
h difette } d'ailleurs , voguaiit fur nn fleuve, |
je ne rifquois pas de m'égarer 5 & je pou-
Vois toujours r^defcendre quand il tne ,
plairoir, pour rétpuver mon vaidèau. h
remontai l'efpace de fix jours, trouvant
toujours le canal large & prefque droit; i
mais point de traces d'habitation.
Bientôt je parvins à un endroit où le
fleuve fe féparoît en deux bras; Tun def-
çehdgit vers l'Ouefl:, l'autre étort celui
que j'avois parcouru. Â quarante pas
François* ji
haut, je voyois une catarade qju'îl ne
m'étoic pas pd&ble de franchir. Il falloit
retourner par le même chemin fur mes
pa$9 ou entrer dans Taûtre bras qui étoic
aufli très-large Se Kes beau. Je pris ce der-
nier parti. Je n avois pas vogué deux heu-
res de ce côté , que le courant devint ttès-
rapide, au point qu'il m'entraînoît. Se
qii'il m'étoic impoffible de rebroafler che-
min : cet incident mHnquiétoit beaucoup ;
je cherchois an moins à gagner le bord ;
mais la rapidité des eaux, qui augmehtoic
toujours, ne me le permettoit pas* e« Après,
» tout, me difois je, le courant me cpn-
« duir-a toujours it la mer. Se il ne me
» fera pas difficile, en côtoyant vers TEft ,
» de rejoindre mon vailTeau. >*
En faifant ces réflexions, j'appercevoîs,
dans le fond de la perfpeâive, une mon-
tagne bleuâtre, vers laquelle je defcendois
comme un trait j elle s'approchoît, s*agran*
diflbit : ce & par où va donc le fleuve, me
» difoîs-je ? cette mafle énorme doit Tarrè-
» ter. Sans doute qu'il fe détourne an piedi
« du mont, & qu'il le côtoie, pour fe
>» rendre plus promptement à la mer vers
» le Nord. >f La montagne déjà voifine
devenoit immenfe. J'en diftinguois les am*
fraSuq/itéSy Se je ne voyois rien qui m'in-
diquât que le fleuve fît un détour. Çien*
B 4
'Jl l' A V ï NT U R I IK
toc j*appercevois dans la roche ^ une vafte
ouverture qui s'élargit a vue d'œil, jufte- •
ment vis- â- vis de moi. Le courant m'y co-
traînoit avec une violence irréfiftibie. Je
vois bientôt que le fieuve s y engouflfre , &
je m'y engouffre avec lui. Me voilà fous
une voûce immenfe, inégale; tantôt hau-
te, tantôt balTe. Je fuis à tous moments
fouffleté par des branchages qui ont leur
racine dans le rocher. Quelquefois le roc
defcendant jufquà la furface de l'eau,
m'écrafe. Se me force de me coucher a
plat ventre dans ma nacelle.
. Cependant le jour diminuoit fous cette
voûte fombre, dont l'entrée , déjà éloignée,
jne me paroiffbit plus que comme une
^petite lucarne. Tout-a-coup une branche
pointue perce mon habit, & j'y refte ac-
croché. Ma chaloupe s'enfuit fous mbi;
je la retins avec mes pieds : me voilà fuf-
pendu par le dos fur l'abime, retenant à
toutes forces ma nacelle y bientôt elle m'é-
chappe & je veux la fuivre; mais, avant que
je me fois décroché, elle eft déjà hors
de la portée de ma vue y Se ma (ituation eft
devenue plus pénible, parce que je fuis à
préfent fufpenau par les mains , & qu'il me
faut un effort continuel pour mé foutenir.
Je refte long-temps dans cet état , le cou-
rant trop rapide ne me permettant pas de
me livrer à fa violence. Je n'en pouvois
\
François. jj
pîus de lafliîtudej j'allois tomber. Blentôc
|e vois pafTer, auprès de moi, une branche
^ d*arbre aflez confidérable , qui m'accroche
encore, je me laiflTe emporter par ce ra-
meau flottant^ il me foutientj je me rej-
commande à la Providence, & je m'abat^
i donne au cours de l'eau. Bientôt je merrouve
enfoncé fi avant fous la roche, qu'il ne me
refte plus le moindre foupçon de clarté^
au milieu d'un courant furieux ; perdu dans
cette ravine, privé de la lumière, je ne
renonce pas encore à la vie.
A melure que j'avance, j'entends tou-
jours plus diftinâement un bruit qui s'ac*
croit , & devient épouvantable. Il n'y a pas
moyen de s y tromper, c'ett une cataracte
I où Teau doit tomber de très-haut, â en
^ juger par le tintamarre qu'elle fait, a Mon
99 Dieu, me dis je a moi-même, que
9> vais-je devenir? n J'embraffe avec un
redoublement de tranfport la branche qui
me foutient. Je me recommande de nou*
veau à Dieu. Le bruit devient cent fois plus
épouvantable, il mugit fous les cavernes,;
il doit affourdir de cent lieues. Je m'écrie:
t« m'y voilà , m'y voilà; ô Dieu ! « Je fais
le faut, & je perds connoifTance.
Pour peindre ce moment , je crois me
rappeller que je me fentis d'abordprécipité
dans un abîme; j'encendois confufcment
}4 l*AvEWTirRIBR
comme le bruit de cent mille marteaux;
mais je tombai enfin dans un état parfai*^
temenr femblable i la mort. J'ienore com-
bien de temps j y reftai. Quand fe rouvris
les veux, fétois fufpendu par les pieds y
& j entendois parler beaucoup de monde
autour de moi» En m'éveillant fe poofie
un profond foupirj ceux qui m^environ-
nent me détachent fur-le champ, avec de
grandes exclamations : je conçus que y
m'ayant fauve du fleuve , ils m'avoient fuf-
pendu la tête en bas , pour me faire retv*
dre Teau que j'avois avalée. Je les regarde y,
ils me regardent de même; je leur fais dé
lignes de reconnoHTance, ils m'en font de j
joie.
Ces hommes avoient i mes yeux une ,
figure alTez étrange : j*en devois avoir une j
aufii étrange a leur vue. Ils tenoient chacun
un flambeau ,. dont ils m*éclaif oient lugii- |
brement. Je vis, fur notre tête, k voufe
qui me parut infiniment plus haute. Nous
étions far le bord du fieùve , qui couloir
beaucoup plus paifiblement que dans le lieu i
de fa chute, j'entendois au deflus de nous ^
le bruit de la cafcade, mais dans un loin* i
tain fort profond. Ce qu'il y a de fingulîer,. i
c'eft que je tenois encore embrafle un mor- I
ceau de la branche qui m avoir foucenU :
il paroiifoit qu'on avoit fc-ié le refte» qa«
F R A K ç o r sv jj
je vis en e£Fec à mçs piedsj mais an n a«
voie pa, dans mon évaootti&iuenty me
forcer â lâcher prife. On me fi% figne dç
laifler tomber le morceau dis bois. J'eus
peine à en déuchiçr mes bras^ q^i éroienç
devenus roides comme des barres de fer;
Bientoc je recombai en fcûbleif^ & fani»
connoiiTance.
On ne carda pas à me vtnàfe une (ef^
conde fois Tufage de mes (p}$* Jt regar?
dai autour de moi : on tnavoip écendii
jfur de la cendre chaude , j'écois ^n^çnîé d^
bonnes gens , qui me rf ndpien£ du fon4
da cosur cous les fexvices qpi çtoienr êi»
leur pouvoir, J'ignorois leur langage f
mars rexpreflîon de l^ plus pure humar
Dite me fenibloîr peinte fiii: |eur vifag^e,
en caraâeres univerfelleoi^^ inrelligl-
blés. J'aurois bien voulu iavoir au ^uftçr
comment ou m'avoit fay^vé. J'appris^ ^
moitié à qui j'avois cette obligation : c'q^
toit â un beau jeune homme^ qur p^rcoi^*
i:oic le Seuve fur un petit bateau, qu^oil
il me trouva. On me le tpontca ^ 8cplp
reconnus à l'empretTement particulier avep
lequel il me fecourpit. Je copfipiris , pdf
hs geftes , qu'il m'avoic trouvé pçu loin de
Tendcoit (^ no^s étions » flo^!;af>c fur Fca^'
de au^ gjié du c;imraint » fpuçenu p^r H
bianchç quei je t«|v>is «inlyailée. Qup^
B S
jtf L* A V E N T U R 1 B R
que je fulTe fans mouvement Se fans con-
noiflfance, il avoic jugé, à mon teint ver^
mèil, que je ne dévots pas être mottj &
fans doute il étoit en cek moins ftupide
que nos peuples, qui tous les jours en-
terrent des noyés, dont le vifage eft en-
luminé d*un brillant coloris. Mon Hbé' 1
rateur m'avoit recueilli dans fa nacelle, ]
& porté à terre, où Ton m*avoît, com- j
me je l'ai dit, pendu par les pieds , (ce
qui n étoit peut-être pas fort fam. ) En cet
état, on m'avoit fait rendre Teau que j'a- ]
vois avalée , ôc la connoiflTance m'étoit i
revenue. C'étoit au faut de la catarafte j
que je Tavois perdue , abîmé dans une |
eau blanchiffante d'écume.
Je demandai, par fignes, fi Ton n*avoit :
point vu paflfèr ma chaloupe. On me con- {
duifit alors gaiement fur te bord du fleuve
où elle étoit arrêtée. Je fis entendre que |
c'étoit moi qui Ta vois conftruite, & je cor»-
pris que Ton me complimenta beaucoup, j
Un autre jeune homme me fit entendre
que c'étoit lui qui l'avoit trouvée. Toutes
mes provifions croient perdues; rien de ^
plus naturel, après le faut qu'elles avoient
fait. Je regrettois peu cette perte, & j'en
étois bien dédommagé 'par la fl'atue de ..
ma Julie, qui étoît reftée au fonà de la
chaloupe s inébranlable par fon propre j
François. j/
poids, & qui, par ce poids mcQie, a voie
empêché la^nacelle de verfen Cette chère
idole croit en effet pefante, 8c j avois peine
^ la foulever. Je m élançai fur cette image
adorée, & je lui donnai mille baifets. Je
priai qu'on la tirât de la chaloupe, & >e
la fis élever fur fon picdeftal.
Quand ces pauvres gens virent ce (Imn*
lacre, ils demeurèrent d'abord immobi-
les d'extafe; Se tout- à* coup, comme
s'ils s'étoient donné le mot , ils fe prpf-
ternerent enfémble à fes pieds, la face
contre terre. Enfuite ils fe mirent â chan-
ter & à danfer autour de l'image , avec
des gefles grotèfqueSy qui me firent beau-
coup rire : elle fut couronnée de fleurs,
& portée refpeâueufemenc d^ns une mai*
fon, devant laquelle j'avois été foigné.
Cette maifoYi étoit taillée dans le roc,
-dont la matière. me paroilToit tirer beau-
coup fur la nature de lor j au moins | y
croyois voir des veinés luifantes de ce
txiétal. La niaifon étoit illumniée ^ 6c le
poli des murs augmentoit la lumière.
Malgré ma ifurprife, je fentis bientôt les
aiguillons de la faim. On feryit un dîner qui
me parut afièz bon ; la nature des mets étoit
excellente; & je conçus que je pourrpis par
la fuite m'accoutumer, à laccommod.age.
Je ne pus deviner de quoi étoit compofée
la boiilon^ que |e irouvai fort bonne. Le
}8 1*AV' K NT 17RIEÏL
pain étoic le fruk d'un arbre qae noQf
nommons arbre à pain ^ qui a pcefqae le
goût de nos petits pai« â la reine. Je man-
geai d allez bon appétit, & }e me levai de
table avec les aatres : je fimis avec eux»
me Tentant aflèzde force pour les fiuvie, &
poar examiner le pajs oii j etoîs.
Le fleave me pan» fart latge^ il Atoic
illuminé des deux eût»; &, de plus,
des cordons de kimteres 1^ tcaverfoienc
de diftance en diftance, teUenienc ^'il
légnoît par-root une clarté cottfidérabte
èc prefqu égale. La voûte étoit fort baute>f
& Ton juge bien qu'elle devoit fttre im^
menfe. puifqaV^otre la rivière elle em-
braflbit de vaftes terreitis éceados fur fes
deux bords. I>a cê«é oà }'ét»is , je voyoîs
At% jardins plantés d'arbres fruiners & ^
légumes, éclaira par des files de laoter*
nés , échauffés par des fourneaux fontei'
xains, qui teurcommuniquoient la chaleur
que le fbleil donne chc^z nous â la terre^
plus loin j'apperoevois des parcs où Ton
nottrriflToit des troupeaux. Je remarquois
des chemins bien alignés^ ccec^ dans
te roc ou le minéral.
Nous nous embarquâmes y & not^ def-
cendîmes au gré de l'eau Je voyais, au
fond de rhorifon, une multitude éblouif--
faute de lumières, A mefure que j^'avani-
fois » diftinguanc id^uçc 1^ objets ^ |,e
François. j^
croyoîs appercevoir des tnaifons, & même
des efpeces de clochers. Je vis enfin, de
manière à n'en pouvoir douter, une villç
immenfe, bâtie fous une voiuc prodir
gieufe , cravecfée par un grand fleuve fur
lequel il y avoir plufieurs beaux poms.
Nous débarquâmes dans la ville. Je fu$
cblottî de la lumière artificielle donc [e la
vis édairée. La voûte étoit de métal. Se
par-tout également polie j elle réfléchifloit
les kmteres^ ce qui la reodoit comme
flamboyanre , & formoit fur la tête un^
efpece de del enflammé. Ce coup-d œil
me femUoit vraiment unique, & me firap-
poic de la manière la plus vive; mais» (i
f'admkois ce fpeâacle, [en étois uu moîr
Blême aux yeux de ce peuple Gnome , qoj:
devoir me trouver fbctiUfFcrent de lui , par
conféquem fort -extraordinaire. Tant d^
zegacds fixés iur moi m'embarraffoienc^ &
m empêchoierkt d'obferv^r eu détail tous
tes c^ïjets intéreffants <^\ fe préfentoient
à mot. Les flots de la populace nae fui-
voient ,. & riv annonçoient qu'elle ed paf-
Kmt la même à bien des égards.
Je fus conduit en pompe a la Cour d^
Souverain 9 que je trouvai fort brillante»^
Son Palais éioit remarquable par fa lîrtgij-
krité, & par des beautés réelles : il éblouif-
foit par ton illumiDafion. J*étois revêmi
4'ua habiUemefit de ma faço»» qv^in étoit
40 t*AvENTPRlER
d'aacune nation. Mon fufil d or brilloic far
mon épaule : car , quand f avois fait le faot
de la cataraâe, je le portois pafle en ban-
doulière ; & je ne Tavois pas perdu.
Le Roi revenoit de ta chaflfe, & me con-
iidéroic avec attention; tout-àcoup une
efpece de taureau, manqué par un bou-
cher, fond fur le Manarque: les gardes fe
fauvenr bravement. Mon rafil écoic chargé;
je le tire; Tanimal tombe roide n)ort:
tout le monde treflaille & tremble. Je
vois cent mille fpeârateurs immobiles ,
me regarder quelque temps d'un air ftu-
pide, & tout-i-coup s'enfuir avec une
rapidité furprenante, tellement que je
refte prefque feul avec le Roi. Il me falue
de la manière la plus profonde ; ceux de
fes Courtifans , qui ont eu la forcis de res-
ter, fe profternent à mes pieds.
On apporta la ftatue de ma Julie : à cet
afpeâ la Cour fut frappée d'admiration,
comme Tavoient été d^abord les bonnes
gens qui m^avoient fauve. Tout le monde
l'adora la face contre terre; le Roi lui-
même donna des marques de refpeâ. Je
vis que ce peuple étoit idolâtre , & pre-
noit ma ftatue pour une divinité; mais
l'étois enchanté des hommages qu'on ren-
doit à la figure de celle que ; adorois. Se
à, mon ouvrage. Le Roi ordonna qu'on
bâtit un temple à la nouvelle Déefle ; en
i
François. 41
attendant qu'il fût conftruit , on la logea
dans le plus beau fanâuaire de la ville.
On lui confacra un autel, ôc je fus établi
Prêtre de ma Julie. Qui pouvoit mieux
ladorer que moi ? O ma Déefle ! que
n*étois-je le Prêtre de ta perfonne!
On medonna, dans le Palais du Roi, un
appartement magnifique , Se je fus traité
avec la plus refpeâueufe diftin&ion. On
m^nvoya un Maître pour m'enfeigner la
langue du pays. Je fis fous lui des pro^*
grès ; mais l'Amour me donna une Maî*
trèfle qui m'inftruifit bien plus vite. Cette
perfonne n étoit pas moins que la fiite du
Roi. malgré fon air a(ïèz étranger pour
nous, je la trouvois (înguliercmcnt jolie.
Elle étoit d'une blancheur éblouiflante ;
qualité commune aux femmes de ce pays»
qui n ont jamais eu le teint brûlé du fo-
leil, par la raifon qu'elles n'ont jamais
vu cet aftre. Almanzine, c'eft le nom de
cette belle Princefle , avoir fur fon vifage
un air de douceur, de candeur & d'inno-
cence, qui eût rendu intéreflants tes traits
les plus communs : elle étoit d'ailleurs
grande & faite a peindre. Nos regards fe
parlèrent d'abord. Je la vis rougir à mon
afpeâ, d'une pudeur adorable. Nous nous
entendîmes dès la première entrevue : je
n'ai jamais été un moment avec elle fans
la comprendre. Ses yeux, Tes foupîrs, le
41 i* Aventurier
fon de fa voix, roue écoic expceffif & in-
telligible. Nous parlions d'abord chacun
notre langue, fans nous en appercevoir.
Il faut bien que cela fait, puifqu au bout
de deux mois il fe trouva qu elle parloit
François^ & moi Gnome. Confervons à ce
peuple ce nom, puifque je le lui ai donné
dabcNrd; car le véritable nom de cet Empire
foutercain étoic celui des Aljbadons.
Oh ! quels doux moments je pafiTois avec
ma chère Almanzine! Après Julie, elle
écoic ce que ) aimois le mieux au mondes
ic encore, fi je n*avois pas eu cooflam-
ment fous les yeux le portrait de ma pre*
miere Amame,pour foutenir mon amour,
qui fait fi l'objet abfent n'aurcHC pas eu coït
auprès de moi ? Pardonne, ma Julie!
On nous accordoic la plus grande li«
bercé de nous voir. Almanzine en pro^
ficoit^ elle venoic me trouver à chaque
moment^ le plus fouvent c'étoit dans mon
temple, devant Tin^age qqe j'enccnfois.
J'écois fort fenfible à Tamour de cette
Beauté Royale \ mais la ftatqe de fa rivale
m'en impofoit; je femblois craindre mon
ouvrage. Je ne. redoutois pas moins les
remords de ma confcience.
Le Roi s'étôit apperçu de notre liaifon,
& Tapprouvoic. Je voypis qu'il fondoit»
fur mon amour, des idées de mariage* Ma
folie Gnomide u'avoit pu s'empèchei de
ï
François. 45
me laiflèr entrevoir le defir qu elle avoir
d'être unie à moi. On fent toutes les rai-
fons qui me défendoi«nt de fbnger à un
pareil lien. Je ne répondis pas à Âltnan-
zine comme elle le defiroic ; elle fe plai-
gnit, le cœur navre, que je ne raimoîa
pas ; je vis là pauvre enfant atteinte d'un
profond chagrin, tomber dans une lan-
gueur touchante, dont y étois la caufe,; &
ue ks beaux jtwc me reprochôient en
^ fixant fur moi d'un air qui fembloir
me demander grâce. J'avoue que cela me
touchoit beaucoup ; mais j'étois tout à la*
Déefle dont on m'avoit fait le Prêtre.
Un incident vint réveiller tous les tranf*
ports de mDn amour pour elle. UnGnômé,
après avoir examiné fon portrait, m'affur^
qu'il avoir vu cette belle étrangère dans le
pays fupérieur. « O Dieu ! ma Julie eft fur
» ces bords , m'ccrié-je; « &, plein d'im-
patience 8c d'efpoir, je fuppHe le Roi de
nie permettre de voler vers elle, ce Vous
» m'êtes trop néceffaire pcmr que }e vous
» laiiFe partir , me dit- il j l'avis qu'on vous
» a donné doit être faux; car comûicnt
>> une Jeune fille, feule, pourroitelle venir
» fi loin ? Au refte , confiez ce portrait avec
» le vôtre à celui qui fe vante d'avoir vu
» Julie, il retournera dans l'endroit qui la
» recelé , il la confirbntera avec ce por»
» trait, lui montrera le r&trej & fi c'ett
44 i-'A viNTURim
» elle , il vous Taroenera. » Je donnai les
deux portraits, on expédia le Gnome. Au
bouc de quelque temps on me rendit les
deux miniatures, & je ne l'ai plus revu. On
éluda mes defirs, mais on n'éteignit pas mon
eipérance.
Je goûtois vraiment la vie da peuple
Gnome, ou Alfondon. Je ne revenois pas
démon étonnement de voir qu'une mine
fût un féjour fi agréable j car c'en étoit
une ; mais une mine vraiment unique. Je
me promenois avec plaifir dans la ville &
dans {es environs. Les rues étoîent tirées
au cordeau ; une partie des maifons s'éle-
voit , fabriquée comme les nôtres, fur !e
plat terrein; les autres étoient creufées
dans le fein du minéral. Je remarquais
des jardins, qui fourniffoient des légu-
mes & des fruits; j'appercevois des bef-
tiaux, qui nourrifloient de leur chair ces
étrangers mortels. Enfin je voyois un grand
fleuve qui ?bondoit en poilîon j mais je
ne pouvois comprendre d oii venoient les
grains^ les boiffbns, les fourrages dès
beftiaux, les étoffes, le bois, Thuile
qu'on bruloit , Se en général tout ce qi^i
le confumoit dans un pays, qui fournif-
foit fi peu de chofes au-delà de fon mé-
tal. Les Gnomes auroient dû , comme
autant de Midas , être affamés au milieu
de leur orj & cependant ils ne maii-
François. 45
qflolent de rien. Quand je fus en écac de
me faire entendre , je queftionnai beau*
coup les Savants fur tous ces objets de
curiofîtéj ftiais je les trouvois réfervés &
myftérieux. J'appercevois qu'ils regar-
doient, comme un point de leur Reli-
gion, l'obligation de laiilèr ignorer au
peuple ce qu'il étoit, d'où il venoit, com-
ment il étoit nourri , ce que c'étoit que
rUnivers. Peu-à-peu cependant je gagnai
1a confiance des Sages} plufieurs s'ouvri*
rent à moi ; & voila ce que m'apprit un
jour un vieux Doâieur.
Ce pays, me dit-il, étoit originaire-
ment une mine d'or dont un tremble*
ment de terre combla un jour l'ouver-
ture^ Les Mineurs étoient des criminels
condamnés, à pafTer toute leur vie dans
ce fouterrain ; mais quoiqu'ils fuilènc
nombreux , comme ils avoient beaucoup
de provifions, ils eurent le temps & les
moyens de découvtir un pa^Tage fur la
terre, avant d'être expofé aux horreurs
de la faim. En creufant du côté du Nord »
ils trouvèrent la voûre immenfe fous la-
quelle coule notre fleuve, avec les riva-
ges étendus qui le bordent. Enchantés de
cette découverte , ils mirent à profit quri<*
ques planches qu'ils avoient, pour en
faire un petit bateau fut lequel deux
4^ t'A VENTURIER
des plus hardis s'embarquèrent. Ils def-
ceadtrenc le fleuve , & ne cardereat pas
i trouver une horrible cafcade , où bien-
tôt ils furem précipités avec Iqur bateau.
L'un des deux (c noya ; mais l'autre fe
iauva comme. par miracle. Il futretroa-
ver fa nacelle qui avoir été perdue, com-
me lui, dans Técume. Il remonta de0us,
& ne tarda pas i revoir le jour. Il écoic
prêt à fortir par une large ouverture ,
quand il trouva des Gardes qui lui ordon-
nèrent., À grands cris , de retourner en
arrière, fous peine de mort. Il leur cria
que le courant étoit trop violent pour
qu'il put le. remonter,. & leur dit : « d'ail-
M leurs', que craignez-vous d'un homme
»> feul èc fans armes? » L'un des Gardes »
qui avoit.éfié ci«dev«ant fou. ami^ le re«
connut, & parla en fa faveur à fes ca-
marades; ils ne tirèrent pas, fur lui, &
même l'accueillirent. Le pauv4:e homme
fut ravi en extafe , en revoyant. le cial
qu'il avoit perdu de vue. depuis f\x ans :
i<— cf .Oh que vous êtes heureux I difoit-il
m «aux Sentinelles > de voir le/oléil , & de
s> xel^irer l'ajr pur des cienx! -r- « Hé-
»9 Usl réponxiicent-ils , nous ne fommes
n pas a heureuxquie. tu penfes ; cet air que
» tu nous envies eft empefté*. Le tremble-
49 metu de terre a: fait périr btçadu mon-
François. 47
» de. A laHTuke de ce malheur » comme
>> noos manquions de tout , la contagion
»> yient d'éclore parmi nous, & nous lotii^
9> mes réduits à un très-petit nombre d'ha^
») bitants. Craignant que Vous ne fuflietz:
»> plus nombreux que nous à préfenc , nous
» n'avons pas voulu que vouspuifSez veni-r
» nous égorger, j & nous avons fécondé-,
» autant que nous avons pu , la violente
3> commotion de la terre y ann demieux fet-
» mer votre mine. De plus,: comme nous
» craignions que votre fouterrain ne corn*
»3 muniqaâcavec iefleuve, nous avons exac-
»> cément ^ardé rouverture de ce gouffre »
» de peur.que quelqu'un d'entre vous ne
» nnc à & échapper par cette iflae..Gepen-
» dant'depuisjquelque temps, les maladies
» s'affbibliflent^ mais «lous manquons de
» vnrres. Nos votfins nous en ont fourni
*> jufi[|u'îci pour ide l'or ; Se nous fommes.'i
» préfenrtoi^aileiiient dépourvus de ce mé-
» tal. M— <r< Hé , mon Dieu ! lui dit rhom-
» mede ta minejnousvousen prodiguerons
» tant que vous voudra 9 mais , de gtace !
» fourniflcz nous des vivres, vous vouseii
»> procutecez awcc notre or ,. pour vous &
» pour nous.' Nous regorgeons de ce métal;
» nous en avons excavé une grande quan-
^ tité; nous* vous la . remettrons fur-'le*;
w champ j tQUvrez lai mine* M
4S i'Atenturier
» Les Gardes trouvèrent la propoficion
raifonnable; ils en rendirent compte au
Gouvernement* La matière fut long-
temps débactue dans le Confeil ; il fat
réfoJu que le député feroic chargé de
propofer aux Mineurs d'envoyer à, la ville
de Tor , qui feroit payé en échange pat
des vivres & autres denrées , le tout â
leurs périls & rifques ; que la mine ne
feroic point rouverte ; & qu'il faudroit
que le peuple fouterrain tâchât de voitu-
cer fon or, & de recevoir fes provifions
par le fleuve. On exigea, fur-rout, que ce
peuple redouté n envoyât pas plus de deux
hommes pour ce commerce , menaçant
de tuer tous ceux qui excéderoient ce
nombre. On favoit qu'il éroit impoflibte
de remonter leau ^ mais on connoilToir,
très-loin de U, 1 ouverture par laquelle
vous êtes entré , cher Merveil ; on y con^
duifit le député , qui fe laiiTa emporter
par le courant j il arriva bientôt â la caf-*
cade, & fut précipité comme vous l'avez
été. Abîmé dans l'eau comme vous » il
perdit connoifTance , roula au gré des
flots , & fut vomi fut le bord, i*
c» Des mineurs , en cherchant une ifl^^
pour fortir du fouterrain , apperfcrrent ce
-cadavre & le teconhurent. Ils gémirent
^ de la mort' 4e cet homme , fur le retour
duquel
François. 49
duquel ils fondaient refpoir de leur fa-
lac ; mais ils furent étonnés de voir que
le courant fupérieur du fleuve lavoit ra-
mené^ par une route oppofée â celle qu'il
avoir prife en les quittant; il fembloic
oU*étant parti en defcendant la partie in«*
rcrîeure du canal, il auroit dû revenir en
la remontant. On réfolut de faire au
moins de magnifiques funérailles au hé-
ros malheureux qui avoir gagné la more
pour fauver fes compagnons; & Ion ap*
prètoit la pompe funèbre » qui devoit flat-
ter au moins les yeux d'un peuple dont
on ne pouvoit foulager la faim.
» Cependant la difette des vivres aqg-
mentoic, & Ion fe trouvoit réduit â la
plus horrible famine. On avoit chargé
un petit nègre aflamé de garder le corps
qu'on devoit enfevelir. La chair lai en
parut fraîche. Il fe trouva feul ; Se , regret-
tant que les vers dévoraflent une (i belle
proie, il réfolut d'en manger /à part.
L'hiftoire, qui plaifante peut erre en cet
endroit, dît qu'en effet H fe mit en de-
voir d'en goûter,- & qu'il mordit d'<<b.>rd
la fefle. Le cadavre pouf a un cri tcrnb'e ;
le nègre tomba mort de peur. On accourt,
on regarde : le cadavre n'en étoit point
un : il rendit Teau qu'il avoit pnfe, & fe
leva. Il fut bientôt rétabli^ la vie pro-
Tome IL C
59 1 Aventurier
dttific des cranfporcs de |oie inexprima-
bles. Il fie ailèmblec le people , & rendit
compce de fon voyage & de fa commif-
fion. On décide qu'il falloit^ prompte-
ment envoyer à la nation fupcricure une
grande barque chargée d'or afin de la
mettre en état d'acheter des vivres, &
d'en fournir à la colonie fouterrabe. Le
même homme fiit chargé de conduire,
comme il pourroit, ce trcfor. Se de rame*
ner les prôvifions qu'il obtiendroic en
échange. On coiiftruifit bien vite une
barque, on la remplit dor bien affujetu,
pour qu'il ne pût s'échapper. L'homine
fe revêtit d'une efpece de furtout de liè-
ge j il fe recommanda à la Providence,
Se s'abandonna au courant. Il fit le faut >
fut leité , malgré fes efForics , loin de w
barque, & ^'échappa à l'aide de fon fur-
tout. La barque elle même ne périt point;
elle roula au gré des eaux, & fut arrêtée
à une chaîne qu'op avoit tendue à l'en*
droit où le fleuve fprtoit de deflbus la
voûte. Le commiffionnaire vint à bout; de
rejoindre fon bateau. Il fut bien reçu-
Avec fon or, pn fe procura prompteinent
des vivres dont on lui céda une partie;
imais il falloit les conduire à fes comp**
gnons. , . •„,
» Il n'y avoit pas deux voies j il étoV i^'
François. 51
poflîble de remonter le fleuve ; il falloic
donc le defcendre. Pour cec effet, ce com-
miflîonnaire fut obligé de faire voicurer»
par terre , Tes marchandifes & fa barque
jufqa à l'endroit par où vous êtes entré >
avec la rivière, fous la voûte. Il affujettit,
le mieux qu'il put, fes proviHons dans. le
baceâu, & il s'embarqua^ il s'engouffra
fous la roche» & fuivit le courant. Il ef-
fuya mille dangers dans fa route j mais»
comme il avoit de la lumière, il fut
éviter les endroits où la voûre abaifTée
auroit pu 1 ecrafer. Tout le peuple , qui
l'atte^idoit, s^étoit affémblé le plus près
qu il pouvoit de la cafcade , avec des
flambeaux. Le lieu fe trouva très éclairé;
riiomme étoit d'ailleurs prévenu de fa
chute , ce qui la rendait moins dange-
reufe; on vit fon arrivée, on vit fa bar^
3ue fe précipiter ; pour lui , fon habic
e liège le foutint fur l'eau \ on lut jetta
des cordes j il eut la force d'y lier fon ba-
teau ^ qui fut tiré â bord, avec tous les
vivres.
s> Ce criminel heureux fe nommoit AI*-*
fondor; il avoit autrefois été marqué
d'un fer chaud, & condamné aux mines ;
il fut regardé comme un Dieu par fes
compagnons^ il leur donna des loix. Se
fon nom eft d jamais célèbre parmi fes
G 1.
51 l'Avbnturibr
defcendants. G'écoir vraiment un honnête
homme. Le crime qai 1 avoit fait con-
damner , n écoit rien qu'une opinion phi«
lofophique ; ( car dans le pays fupéneat
de nos defpotes, on ryrannifoic pour ce*
la). Ce peuple foucerrain s'accoutuma
bien vite â ce genre de vie ; fous la terre
du moins il n'avoir point de maîtres.
II fouruitTôit de lor, on lui dçnnoit des
vivres 8: autres provifions tn échange ;
& il vivoit content. Âlfondor poliça fes
Mineurs ; il amena la plupart d'entre eux
â la raifon , 6c même â la fagefle. Ja«
mais ils n'avoient été auflî heureux fur ,
la terre. On prérendit leur envoyer fuc-
ceflivement les autres criminels que Ton
condamnoit dans la ville fupérieure; ces :
honnêtes gens ne voulurent point de co- |
quins parmi eux; cependant, comme ils
ivoient envie de peupler , ils confenti* '
rent à recevoir des femmes telles quelles.
On leur envoya des malheureufês dignes
d'être renfermées. Le pauvre Âlfondor ^
eut befoin de toute fa patience Se de toute
fon adreife pour les conduire dans la mi-
ne , en leur mettant , â chacune , un furtoùt
de liège. Plufieurs perdirent connoiflfance
dans Ta chute de la cafcade ; mais elles fu-
rent repêchées : on les fit aifément rêve*
|iir à la lumière^ 8c aucune ne fe noya.
François. _ «5J
Si elles n'écoient pas incaâes , elles écoient
du moins coûtes faiiies ; au bout de neuf
mois, chacune donna fon fruit. La troupe
fouterraine multiplia, & forma bientôt
une nation qui s'eft agrandie j & qui ,
fans voir le foleil , eft peut-être une de»
plus heureufes de ce globe. Je m'en rap-
porte à vous, mon cher Merveil. »
Tel fut à-peu- près le récit du Pbilofo-
phe Gnome. J'appris avec plaifir î'origine
de cette nation j il ne me reftoit plus qu'à
bien connpîcre fa patrie. J'obtins bientôt
aflez de confiance du Gouvernement , pour
qu'il confentîc à. me faire conduire par-
tout. Le pays n'a gueres qu'une lieue &
demie de largeur; mais il a bien cinq à
fix lieues de Tongueun>Le fleuve qui le
travetfe, eft large de deux cents toifes»
Il coule prefqu'en droite ligne dans tout
le petit État : il eft même tiré au cordeaa
dans la ville; on le nomme Tentennor.
La voûte prodigieufe qui couvre tout ce
vafte enclos, n'eft fontenue que par des
colonnes quonalaiffé fubfifter, à de très-
grandes diftances l'une de Tantre. Aux
deux cafcades d'en haut & d'en bas, cette
voûte fe rétrécit confidérablement , tiii
point qu'elle borde ôc reflerre même
beaucoup le fleuve, fans lui laifTer d'au-
tres rives qu'elle-même } ce qui enferme
C 3
54 l'Aventuriik
cxaÛemcnc le pays, & ôte tout moyen
d'en fortir par terre.
Je vins à bout de me rendre maître du
courant du fleuve, au point que je faifois
remonter à mon gré les bateaux, & que je
les faifois defcendre lentement dans^ les
f adroits les plus rapides, fans que Teaii
Îmz les entraîner. Je leur fis faire aifément
e faut des cafcades, par le moyen de plu-
£fcurs cclufes, qui les portoient molle-
ment d'étages en étages. Je fis de plus,
applanir la voûte, enlever toutes les par-
ties éminentes qui écrafoient les bateaux,
en defcendant prefque jufqu'à la furface
de Teau j par ces travaux , je rendis h
navigation , tant du canal fupérieur que
de rinférîeur, très-facile. , !
La ncceffité de travailler dans mon ifle
dcferte, m'ayant rendu induftrieux, m'a- 1
voit appris bien des métiers. Je communi-
quai ma fcience & mes talents à mes chers
Gnomes. Je perfedionnai beaucoup chez ,
eux la navigation, comme je viens de le
dire, & j'inventai pour eux l'horlogerie}
je dis que je Tinventai, parce que ce m '
de moi-même que je l'appris, n'ayant
jamais examiné une montjre auparavant}
de forte que mes roiiages fe trouvèrent
tout différents de ceux que nous connoif-
fons en Europe. Avant moi ce peuple
n avoit pas la moindre idée d'un art fi
François., 55
utile; cette ignorance venoit de fa poii-
cion fous la terre. Nous avons commencé
par des cadrans folaires^ mais^ dans leur
mine, les Gnomes ne voy oient pas le fo«
leiL Ils avoienc cependant une façon de
marquer l'heure par le moyen d'un ca-
dran fingulier. Ce cadran étoit vivant;
car c'étoit une jeune fille & un jeune gar-*
çon. Il y avoity au milieu de la place pu*
blique» un piédeftal» fur lequel on pofoic
une jolie fille , la gorge nue. Un jeune,
homme appuyoit fa main fur le cœur de
cette belle; il en comptoir tout haut les
battements. Chaque battement revenoiç
à ce que nous appelions une féconde;
Je goutois affez de pareilles horloges :
on ieQt que c'étoient des filles de mau«<
vaife vie & des libertins , qu'on plaçoit
fur le piédeftal ; car fi l'on eût choifi des
filles modeftes, pour leur pofer fur la
fioitrine la main de leur amant ^ le cœur
eur auroit battu trop vite. Quoi qu'il en
foit 3 cet ufage étoit gai dans fa bizarre*
lie; & j'ignore fi tout le monde me fut;
bon gré d'avoir fubftitué mes horloges
artificielles, à ces cadrans naturels.
Je m'enfonçai beaucoup dans l'étude de
la méchanique; mes Gnomes profitèrent
de toutes mes découvertes, & j'établis
chez eux toutes fortes de manufactures.
C4
$6 l'A V ENT VRI E R
Pour éclairer mieux leur ville, je fis
donner un poli exaâ à toutes les murail-
les. J'eus foin de faire tirer des moulures
êc des corniches bien régulières, qui ré-
gnoîenr le long des rues. J y fis pratiquer
des efpeces de petites rigoles, où Thuile
cîrculoit ec entrerenoit des cordons de
lumière, qui s'écendoienr par-rouc égale-
ment, & fuivoient les deflins des mou-
lures & autres ornements d'architefture;
ce qui donnoit i cette cite le plus beau
coup-d œil. Je la fis agrandir & percer
avec h plus grande régularité. On voyoit
clair dans les rues, comme dans ks nô-
tres en plein midij mais, pour mépager
l'huile, j'établis une diftinâdon du jour
& de la nuir.
Pour changer d*abjet : | ai toii/ours
penfé qu au moral l'homme avoir befoin
de lumières j mais de vraies lumières ;
parce qu'il vaut mieux ne rien favoîr, que
de fav©ir des menfonges. Ce ne font
point les vérités quon apprend aux hom-
mes, qui leur nuifentj mais les erreurs
gu*on leur enfeigne.
J'eus le bonheur de trouver des jeunes
gens pleins d'ardeur, autant que d'itttel-
ligence. Avec leur fecours j'élevai un théâ-
tre : je leur donnois les canevas de nos
meilleures pièces que j'avois préfentes à
François. 57
refpric ; cela leur fuffifoic pour les repté**
(enter d'idée , à-peu-près comme les
Comédiens Italiens jouent de cêce. Je re«
commandai à mes Ââeurs d'appuyer
beaucoup fur la faine morale, que je
m'étudiai à leur enfeigner. Ce fut^ par ce
théâtre , que je me propofai d'éclairer 6c
d'élever la Nation^ &, quoi qu'on en
puiflè jpenfer, j'y réuflis. Les progrès
furent lenfibles dans peu de mois»
Ces peuples avoient déjà une idée gfoi^
fiere du deffin; je les avançai confidéra^
blement dans cette partie. Je fis quelques
élevés en peinture & en fculpture. Leur
architeâttfe s'améliora auflfi par mes foins.
Enfin , je les initiai dans la poéfie, la mufi^
que, & tous les arts qui font le charme de
la fociété: j'y joignis les mathématiques ,
qui rendent l'efprtt jufte , Se la morale qui
rend le coeur droit. Après ces préludes, je
fongeai à tracer un plan d'éducation pour
les enfants, ôc de gouvernement pour
les hommes, perfuadé qu'avec ces deux
grands mobiles, on élevé l'humanité;
mais il me fallut pour cela examiner la
Religion Se les préjugés reçus du pays.
Soudain les pifètres commencèrent à crier';
le peuple , qui^ m'avoit déjà dreflfé des
ftatues, ne tarda pas à me regarder comme
un monftre. Je m'enfermai chez mot
C 5
^8 i' Aventurier.
avec ma MaîcrefTe^ j'y attendis que les
lumières, que j'avois fu répandre » per-
ça/Tenc dans la clatTe du vulgaire , &
opéradènt en aia faveur ^ car je ne voulois
f>as^ comme la plupart des autres Légif-
ateurs, avoir recours a l'impofture^ je
fouhaitois que la vérité nue triomphât.
Les lumières adoucirent peu-à-peu les ef-
prits ; & le peuple éclairé reprit de la con^
fiance en moi; il m'eftima, non plus
avec enthoufiafme 6c fanacifme > comme
au commencement^ mais avec réflexion
6c connoiiTance de caufe.^
La Religion de ces Mineurs^ n'avoir rien
de bien particulier; elle étoit abfurde
quant au dogme & quanr au culte, comme
celle de toute nation qui n'eft pâs éclairée
de la Révélation. Elle reflembloit à la plu-
part des fuperftitions connues, par les no-
tions groflîeres, mais afièz juftes, qu'elle
donnoit de la vraie morale. La Religion
tendoit là, comme ailleurs , à rendre les
hommes bons, & les prêtres , quelquefois,
à les rendre méchants. Il eft inutile de dér
tailler toutes les pratiques ridicules dont
ce culte étoit compofé^ mais je dois dire
un mot du temple des Gnomes; car ils en
ayoient un très confidérable ; j,'obtins la
faveur d'y être admis : voilà ce qu'il y avoic
de fingulier.
* • F R A N Ç O I S. 59
Un prêtre me pic par la main & me
fîc encrer dans une efpece de corridor nul-
lemenc éclairé , fait en coquille ^ celle-
mène qu au bouc de quelques pas, je ne
vis plus aucun foupçon de clarté. On
me fie rôder à câcons dans un labyrinche
de décours, où l'homme le plus incelli--
penc n'auroic pu fe reconnoître. Pendant
le chemin 9 de bonnes gens m'annon-
çoienc que j'allois voir^ dans le temple, la
vraie lumière du ciel; & ils ajoucoienc»
comme une chofe bien (inguliere, que
cecce lumière venoic d'elle-même » & non
de l'huile. Ils me juroienc que fes rayons
olloienc découvrir â mes yeux des perfpec-
tives céleftes & la face de Dieu même»
Ils étoienc pénécrés de refpeâ; Se d'un faint
tremblement > en approchant de leur fanc-
tuaire.
Enfin nous arrivâmes i ce fameux tem*
pie , où je devois voir de fi belles chofes.
Il n'y avoir aucune lumière > par confé-
quent on n^y voyoic pas plus clair qu'a*
vanc la créacion du monde.^ Le Prêcre
qui m'a voit conduit, me fit profterner, U
face çoncre terre, fur un parquet fore poli^
le malheureux me cenoic le pied fur la
tèce, afin que je ne puflfe remuer. On erh-
tonna des cantiques en Thonneur du Dieii
Grondinabondo y Se j'entendis une efpeqjl^'
C ^
6o L* Aventurier
de concert de voix & d'inftrutnetits» qui
ÎiaroilToienc retentir du haut des airs dans
e lointain y comme nos poëces facrés nous
peignent les concerts des Anges.
Alors un homme, qui étoit» fans dou-
te, le Grand-Prêtre , lupplia le dieu d'ac-
corder la clarté. Tout-à-coup une yois
s^écrie : Aiorcf^; la lumière va paraître ; &
la lumière parut. On mota le pied de
deiTus la tête; je levai les yeux, je les
baiiïai foudain, confondu par le gr-and
jour: |e les relevai bient&t, & par dégrés
fe parvins à foutenir les rayons du Ciek
J'étois dans un édifice immenfe &c circc«>
kire, couronné d'une voûte femblable è
celle du Panthéon^ mais beaucoup plus
haute* Le tout écoit d'or poli comme un
miroir » tant le parquet» que la voûte &
les murailles. Ce temple étoit une ro-^
tonde d'or. La voûte, percée au milieu,
kiflfoit voir le ciel & le foleil , qui paflbit
devant Touverture circulaire* On fentquel
effet ce fpeftacle devoit opérer fur des
gens qui, accoutumés à vivre à la luent
At% lampes, croyoieat furnaturel cet éclat
extraordinaire. Il fe mukiplioic par le poli
des murs, qui fembloit mettre en feu
tout rédifice. Des miroirs , pofés au-dcffiis
de louverture de la voûte, comme ceux
d'un optique, peignoieat dans leur fein
François, 6t
les objets extérieurs , Ôc faifoient voir une
perfpeéèive imitienfe & champêtre, qui
âevoit entourer ce lieu. Tous ces objets
formoient on fpeAaclè intérefTant pour
tout le monde, & raviffant pour dos Gno-
mes.
• Le Gra»d-Prctre dit : yidare^ la face
de votre Dieu, Je yîs qu'ils prenoient le
Soleil pour E^eii même. Une voix ca«
chée parla au nom de la Divinité; 6c les
Gnomes auroient fùré que c'étoît le Soleil
lui-même qui parloir. La voix ôrdonnoit
aux hommes de pratiquer la vertu , &.
d apporter des prélents au temple. Je fens
tout ce qu H y avoir de frappant dans de
pareilles înftrudliens. €« Avez- vous vu;
» me difoic mon Guide , un pays où Dieu
»> fe montre i découvert, & parle lui-*
»> même aux hommes? »
Les Prêtres étoient gériés par les lumiè-
res que je répandois. Vn jour ils appel-
leront en hâte au temple les principaux
de la ville, & les femmes qui âvoient le
plus de crédit. Tout le monde s'y rendit
avec une grande inquiétude : j y fus ap-
pelle comme les autres. A peine y fûmes-
nous profternés, que le rroa d'^sn haut
s'ouvrit; ton t-à^ coup nous «mendîmes
le mugiflement des vents, 9c la chute
d tine pluie épaiâfé, les édairs dar^lotenk
à
£X l'A V E N Ttf R î E R
coup fur coup 9 & fembloienc mettre 6n
feu le temple poli. Un tonnerre épou-
vantable fatfoit tout trembler , & le bruit
fcmbloit retentir dans des cavernes exté-
rieures. Alors une voix , qui parut ce-
lefte , prononça ces mots : « Trembler >
19 vous perfécutez mes Miniftres» vous
» les empêchez d^amaiTer des tréfors pour
M me les confacrer, vous ofez ouvrit les
» yeux ^ tremblez. >»
Chacun fe profterna & trembla. Je ne
fuis pas peureux ^ & un orage eft quelque
choie de trop ordinaire chez nous pour
caufer quelque émotion à un homme ;
mais j'avoue que , dans ce fouterrain , le
fjpeâacle devoir être extrêmement impo"
iant, aux yeux d'un peuple, fur- tout 5
qui croit entendre la voix de Dieu lui-
même. Ces pauvres gens demandoient ,
guc faui'il faire ? Les Prêtres leur di-
foient : « Il faut vous méfier de vos In^
»> mieres, ne pas vous croire fi aifément
» plus favants que vos pères , craindre
9> de rien innover , fur-tout dans une ma-
» tiere auffi facrée que la Religion , fen»
» tir enfin que vous ofFenfez Dieu mê-
» me, en ne révérant pas fes Miniftres* «
Tout le monde verfoic des larmes ame-
res, & promettoit de réparer fa faut^. Ils
fe traînoient vers Tendroic où la pluie
François; tfj
tomboic ; chacun cherchoit à fe baigner
de cette ^cau célefte. Les Prêtres confo-
ioienc ces Gnomes , en leur faifant voie
que puifque Dieu daignoit leur parler en-
core, c'étoit un figne qu'il avoir defTeia
de leur faire grâce. En eàèr , la pluie ceflfa»
l'orage fe dillipa» Tazur célefte reparur»
& le foleil montra fa face lumiiieufe. Le
peuple fut comblé de joie. La voûte fe re-
ferma , tout rentra dans l'ombre. Ce peu*
pie , plus religieux que jamais , fe crut
plus qu'aucun autre fous k proreâion
immédiate du CieU J'admirai le parti que
ces Prêtres adroits favoient tirer d'un ora-
ge ; ( rarement ils manquoient cette occa-
iion d'en imppfer au grand nombre , quand
elle fe préfentoit.) Je ne pus m'empêcber
de rire, en fongeant que de malheureux
Mineurs, enfevelis fous la terre, privés
de l'afpeû du ciel » s'en croyoient le peu-
ple chéri.
Cependant ils me firent bien vite cef-
fer de rire. Je le&entendois autour de moi
dire aux Prêtres: « C'eft ce malheureux
» étranger qui nous a attiré la colère de
93 Grondinabondo : croyez-vous que fon
» fang appaife la Divinité ? » Ma vie dé-
pendoit de ces faints Miniftres. Heureu-
lement ils fe conteoterent de répondre:
^ttcmUsi l* ordre du Seignwr^
^4 ï-* A V INTURIBR
Celui qui m'avoit conduit au tetnpte
me reconduifit chez moi. Il paroîffoit me
haïr moins que les autres. En chemin il
me difoit à l'oreille: «« Malheureux l n'ê-
» tes-vous pas frappé du fpeiSacle que
'^ vous avez vu? Pouvez-vous ne pas
» craindre un Dieu irrité contre vous ,
» & qui vous annonce lui-même fa colère ?
»> Changez de conduite; refpeftezl'Eter-
M nel dans fes Prêtres , finon le peuple ,
» fur qui vous attirez fon courroux , vous
99 facrifiera fur fon autel. «< Je vis que !e
bon homme avoit cru me faire beaucoup
de peur avec fon orage. Je le remerciai
le mieux que je pus de fes avis. Quand
je fus rentré chez moi, le Roi me dit:
» CherMerveiljfaitesr éflexion, jevous
w prie , à ce que vous avez vu y & laiue2-
» vous toucher, 9-* Ma chère Almanzine
me ferra tendrement contre fon fcin>
elle verfa beaucoup de larmes , & me dit
quelle mourroît volontiers ^ fi par fa
mort, elle pouvoit gagner mon ame à fon
Dieu. ( Ce fexe eft toujours tendre & dé-
vot. ) Elle me fit fentir d'ailleurs le pér»
que je courois de la part du peuple
échauffé par les Prêtres. Je ne pus m'em^
pêcher d'être attendri par une voix fi tour
chante. .
Le lendemain matin, après un fomtn^^^
François, £$
balferaique, jarrangeois dans ma tête le
{)rojec d une partie de plaifir que je vou*
ois exécuter. Tout-à-coup j6 vois entrer
un vieux petit bon homuie de Dofteur ,
dont Tafpeft n'infpîrbit point la volupté.
ce Hé bien , me dit-il de l*air le plus faint
» & le plus myftérieux, que penfez-vous
» de ce que vous avez vu hier? » — « Ce
» que j'ai vu hier eft tout fimple, lui ré-
» pondis-jej j'ai vu mille fois pareille
n chofe fur la terre* Il n'y a rien lâ qui
» forte de la nature. »— c< Oh! de la na-
» ture, de la nature, me dit-il, je vous
» en ferai fortir j j'en fuis forri moi-même.
» Je fuis mort il y a quatre ans. J'ai refté
n chez les morts huit mois , Se f ai vu l'au*
» tre monde. »> Je regardai cet homme en-
tre deux yeux , pour m'afTurer s'il rioir ou
s'il extravàguoit. Je vis qu'il parloir très-
(erieu/èment & d'un air intimement per-
fuadé. Je lui témoignai peu de crédulité.
te Oui, me dit-il, j'ai vu l'autre monde;
» & , fi vous voulez que je vous procure la
» mort) je vous le ferai voir auffi. » — '
•« Quel eft ce beau préfent dont vous vou-
y» lez me régaler? lui dis-je: quoi, la
» mort! » — « Oui, reprit il; avec du
99 poi(bn il fera facile de vous la donner.
» Pour Dieu! confentez que je vous em-
" poifonne. s»— €c Hé ! mais voyez un peu
66 L* Aventurier
» rimpercinenc , m'écriai*je , tandis que je
9>. fuis occupé d'une partie deplaifir que je
»> médite , me venir propoler la mort,
M comme une galanterie! » Je ne pus
m'empêcher d'éclater de rire à fon nez.
Il infifta, en m'aflurant que iî je doucois,
il trouveroit cent perfonnes prèces i
me certifier qu'elles étoient mortes comme
lui. Je me rappellai que Pythagore fe
vantoit , dans les Mctamorphofes d'Ovi-
de 9 d'avoir jadis vécu fous une autre for-
me > 6c par conféquent d'avoir auffifubi
la mort. J'entrevis quelque analogie en*
tre leur idée Se cette fable. Mon Dodeut
alla fur le champ me chercher fes té-
moins , & m'amena bientôt une vingtai-
ne de perfonnes très graves» qui m'alTu-*
rerent toutes en effet ^ avec les ferments
les plus folemnels , qu'elles étoient moi'*
tes Se reflufcitées. On fent bien que je ne
crus pas qu'elles eufTent réellement fran-
chi ce terrible paflàge y mais je me difois
en moi-mêm« : <( Il faut que ces gens-là
»> foient bien ftupides , ou que leurs Prê**
i> très foient des impofteurs bien adroits ! »
>> Je fis jafer ces bonnes gens fur ce qu'ils
avoient vu dans l'autre monde. Ils s'ex^
primèrent dans un ftyle oriental où je ne
lus prefque rien comprendre , finon qu'ils
avoient à-peu-près vu, pendant leur prér
François. 6y
tendue mort , ce que nous voyons fur la
terre; mais il y avoir beaucoup de fuite
& de liaifon dans tout ce qu'ils difoient,
& beaucoup de Conformité dans leur lan-
gage. Je renvoyai ces crédules mortels, en
les remerciant du préfent de la more
qu'ils vouloient tous me faire, & qu'ils
me conjuroient d'accepter. Chacun d'eux
avoit du poifon à mon fervice.
A peine les.eus-je congédiés, que je vis
entrer ma chère Almanzine tout en larr
mes ; elle fe jetta à mes genoux , & me
baifa la main avec la plus grande ten*
drefle. «< O mon cher ami , me dit-el-
» le , confentez à mourir, & permettez
» que je meure avec vous ! — — Ni
>i l'un ni l'autre , ma chère, lui répondis •
j> je avec chaleur, w Elle infifta avec plus
de chaleur encore. « Que craignez- vous ,
s> me dit-elle, fî nous mourons enfemble?
» nous reflufciterons enfemble j nous vi^
j> vrons enfemble dans Tautre monde j
» nous y goûterons un bonheur ineffable j
» nous y jouirons l'un de l'autre. « Alors
elle tira de deilbus fa robe un vafe rempli
de poifon , me conjurant à mains jointes
de vouloir bien l'avaler. On fent que je re-
fufai , conftamment. « Hé bien , dit-elle ,
>j je vais te donner l'exemple. » Elle alloit
boire inttépidementj je lui fis voler la
taflfe des mains.
et I*A VENTURIER
Elle m'entraîna vers le Roi fon père,
qu'elle pria de fe joindre à elle, pour m'en-
gager à m'empoifonner. 5c Faices-lai ce
» petit plaifir, me dit le Monarque, d'un
s» air ailé , comme s''il eût été queftion de
» la chofe la plus Cmple ; elle va vous en
»> donner l'exemple. » Je frémis de l'idée
de (a mort, ce Non, m'écriai -je avec feu,
«» je ne le fouffrirai pas. » Le Roi fourir ,
& me dit â l'oreille: « Eh! mon enfant,
» étes-vous fi Hmple que cela ? ne voyez-
»> vous pas que ce poifon n'eft qu'un fo*
» porarif très doux î me croyez-vous ca-
» pabte de laiifer mourir ain(i ma fille de
9» gaieté de cœurf Vous Tentez bien que
» cette idée d'empoifonner & de reffuf-
a citer les gens , eft un préjugé qu'on lai(*
"» fc fubfifter , parce qu'on en tire parti.
t» Les honnêtes gens favent à quoi s'en te^
99 nir. Au refte, vous verrez de drôles de
« chofes; c'eft vraiment une partie de
M plaifir. » Il n'en fallut pas davantage pour
me faire confentir à tout. <c Je fuis prêt, dis*
» je tout haut. >• Almanzine me fauta au
coup, 6c m'embrafla de joie.
Les Prêtres entrèrent : ils fe rangèrent
en cercle , & nous placèrent , ma maitrelTe
& moi , au milieu d'eux. On nous fit ef-
fuyer deux heures des plus ridicules céré*
monies , & l'on nous donna enfin la potion
François. 6f
ibiemnelle. C etoic une efpece d*opiam,
Âloianzine la ikifir, en bac avidement
la moitié. Elle me préfenca le refte que
j'avalai fans crainte. Je fentis bien vite
un froid aflbupiflement. On nous mie en«
iemble fur un lit; nous y reftâmes quel-
que temps aflîs, les bras entrelacés, can-
dis qu'on prononçoit, autour de nous, les
prières les plus graves. Enfin nous nous
étendîmes fur le lit, Se nous nous endor-
mîmes dans les bras Tun de l'autre. Notre
fommeil fat auflî profond qu'une lé-
thargie.
J'ignore combien de temps je reftai
dans cet état. Quand je m'éveillai , je me
trouvai confondu & comme enfeveli dans
l'ombre la plus épailfe. J'avois , dans ma
main , la main d'une femme : c'étoit celle
d'Almanzine qui dormoit encore. Je con-
nus au taâ , que nous étions chacun fur
une efpece de fauteuil fufpendu & ba-
lancé dans l'air. J'entendois un fif&emenc^
comme fi nous avions fendu lair par notre
chute précipitée. c< Où fuis je? m'écriai-
» je » — ce Paix , me répondit un per-
» fonnage invisible, nous fommes au à^"
»3 mer jour de marche. Il n'y a que deux
» mois & demi que nous defcendons, nous
9> allons bien , nous voilà bientôt au centre
d> de h terre, it Cependant nos çonduc-
70 L* Aventurier
teuts chancoient & ratfonnoienc encre eux
fur tous les objets qu'ils prétendoient voir
palTer devant leurs yeux. Almanzine s'é-
veilla : elle me ferra la main de toutes fes
forces en tremblant. « O mon cher Mer- ^
» veil! où fommes-nous ? me dit-elle. »
-—Cl Je rignore, lui rcpondi$-je; mais
j> je conçois qu'on veut nous faire accroire
M que nous defcendons chez les morts. »
— ce O mon ami, reprit-elle, adorons
f> le grand Dieu Grondinabondo. » —
ce Voilà le promontoire des fonges, difoit
» Tun de nos guides. 9>— -ce Voilà le lac
j> des foupirs, difoit Tautre. >> — « Vois-
9> tu là bas , difoit un troifieme , le cap des
» efpérances de Cour? Je crois qu'il n ar*
99 ri vera jamais.93 Ma compagne m'embral-
foit à chaque^ nom de pays nouveau. « R^'
w marquez, difoit-elle, comme ces om-
ii bres de matelots voient tout, tandis
•> que nous ne voyons rien. N'eft-ce pas
n là encore un miracle. Refuferez-vous
9> à préfent de croire à la fainteté de no-
>> tre culte ? 3> Innocente créature ! elle ne
s'apperçevoit pas qu'elle avoir les yeux
bandés comme moi.
Le Roi m'avoit défendu de lui décou-
vrir le myftere ; je me taifois. ce Voilà une
« contrée bien chaude que nous allons paf*
i> fer, nous crièrent nos guides ^ tenez vous
François. 71
a> bleo 9 car nous la cravecferons fort vice î
ii aucremenc nous ferions fufFoqués, &
99 nous dormirions pour long-cemps. >»
N etoit-il pas plaifanc que ces gens qui
précendoienc que nous écions mores , fei-*
gnijÛTent de craindre pour nous la fufFo*
cation? Nous fûmes en efFec chauffés
cruellement. On nous dit que nous paf-
fions devant le Tabir^ qui efl: Tenfer de
ce peuple. De là nous paffàmes, félon
nos condudeurs^ devant tm pays très-
froid 9 a leur dire. Nous fentîmes en ef-
fet un air gelé autour de nous^ enfuite
on nous dit : « préparez-vous à traverfer
>» de haut en bas » Teau d'un grand fleu-
n ve qui a (a cents pieds de profondeur.
» C'eft là que les ivrognes font comdamnés
99 à s'ennuyer* *» Alors on nous mit à la
bouche une trompe, afin que nous ne
puisions nous noyer, tout mort; que nous
étions fuppofés; & nous fentîmes qu'on
nous enfonça dans Teau. Nous y reftâmes
bien dix minutes,* pendant lequel temps
on prétendit que nous defcendions. C'é-
toit là un voyage à-peu-pcès dans le goût
de celui qu'on fait faire aux rccip:enr
4aires Francs*maçons. Je conçus que les
coquins, dans lombreoù ils nous jouoîent
À leur gré^ tantôt approchoient de nous
^ies matières très chaude, pour nuif
yX L* A V E N T URII H
faire accroire que nous craverfions un pays
chaud; tantôt nous entouroient de gla-
ce» à quelque diftance, pour nous per-
fuader que nous étions dans un pays froid ^
ôc tantôt enfin nolis plongeoient dans
quelque cuve profonde » pour nous ^ire
imaj^iner que- nous pallions à travers la
protondear de Teau. Je favois à quoi m'en
tenir; mais Alminiine croyoit fermement
que nous parcourions fuccelfivement tous
les pays qu'on nommoit ; & que nous def*
cendions réellement , depuis un mois ,
dans les entrailles de la terre. Il ne m*étoit
gts permis de la détromper » & fen étois
ché.
Enfin nous arrivâmes dans un lieu que
les Gnomes appellent ie Tamncfy 6c qui
eft comnje une efpece de Purgatoire; ils
y enfcrmoîent leurs criminels, en leur
fâifant accroire qu'ils étoient morts, pour
s*épargner la peine de leur arracher la vie.
Il n'y a dans ce triftc fé^our aucun foupçon
de lumière, & Ion me permettra de don-
ner à les habitants le nom de Peuple
Taupe j pour les diftinguer dîr Peuple
Gnômey chez lequel du moins on jouit de
la clané des lampes. On perfuade à ces
lionnêtes gens qu'ils font là en Purgatoire*
Le taozTamnt^vtnt même dire, dans la
iangue de ce pays, lieu d'expiation. Il y
François; 7j
a un Tamner pour les hommes, & un au-
tre pour les femmes. On ne veut point:
qu'ils communiquent enfemble , parce
quils pourroient peupler j & comment
nourrir tout ce monde ? Mais on lailTe, de
temps-en-temps, les meilleurs & les plus
fains de ces hommes taupts^ s'unir avec
des femmes, dans un petit fanduaire. On
accorde cette faveur tantôt à lun, tantôt
à l'autre. Un homme entre d'un côté ,
une femme de 1 autre }jl y a un petit lit >
au lieu d'autel, & lace couple fait à tâtons
ce que nous faifons ordinairement à tâtons
nous-mêmes. Les enfants qui provien-
nent de ce faint commerce, nés <lans les
ténèbres, n'ont aucune idée de la lumière;
mais aullî ils n'en ont aucun befoin. Ils
font à. l'ombre prefque tout ce que nous
£iifons au jour , fentent l'air ambient de&
murs & des autres corps , Se ont ^ pouir
ainiî dire, xies yeux au bout des doigts.
Ce font àts indigetes qui admiiiiiltent;
tout, dans ce fombre Empire.
Nous fîmes avec eux, à tâtons , un aflèz,
bon repas. Je les queftionnai beaucoup;
ils avoient des idées qui n'appartenoienc
qu*à eux.
Ma chère Almanzine étoit fatiguée;
elle s'endormit ^ je trouvai fous ma main ,
en tâtonnant | une jeune fille née dans cp
Tome IL D
74 Ï-'A VINTURIER
noir ftjour. Elle avoir le fon de voix le
Î)lus touchant : elle étoit grande, Se de
a taille la plus fvelte. Comme on fe cou»
che là pour fe reconnoîire réciproque*
ment, elle me paflTa, fur le vifage, une
iliain dont la forme éroit charmanre, â
en juger par le tadk. Je fentis la pcaa
la plus fine fe gHlfer fur rots lèvres; je
la baifai. Je lui tâtai pareillement fon
joli minois, qui me parut doux comme
du latin. Elle m'aflura que je reflèmblois
fîngulîerement à un cerrain Termodille
qu'elle avoit beaucoup aimé; &, qu'en me
paffant un air étranger, elle me rrouvoic
plus beau que lui. Je lui dis qu'elle avoir,
au bout de fes doigrs , des yeux qui m'é-
toient bien favorables. Je reconnus en elle
une cerraine imprellion de tendreflfe , qui
jti'inréreffa vivemenr pour elle ; je la fis
beaucoup parler; fa voix m'ailoit au cœur*
Je lui donnois dans mon imagination , la
figure la plus féduifante. J'érois artendri
jufqu*s^ foupirer ; elle foupiroit auflî. Nous
en vînmes aux plus douces careflès ; je me
reprochai de faire infidélité â ma chère
Almanzine, étant fi près d'elle; mais il
^j avoit quelque cliofe de fi piquant dans
mon tête-à-tete avec la chère perire Ta-
tonille ( c'étoît fon nom traduit en fran*
{ois^ ) elle avoir des préjugés fi plaifàncs^
François. yj
qu^i n'étoic pas poffible de fe refufer aux
charmes d'une pareille pafTade. Je vis, en
la queftionnanc, que, privée de la lu*
œiere Se de mille autres avantages, elle
lïe defiroit prefque rien, fes confrères ne
defiroienr pas plus qu'elle. Tant il faut pea
de chofe pour faire notre bonheur! Je
réfolus bien de ne pas laifTer là cette chère
innocente.
Après le repas, on nous fit boire un nou«
veau foporatif , qui nous replongea dans
le plus doux fommeil. J'ignore combien
de temps je dormis; je fais qu'avant mon
téveil j'étois occupé de^s fonges les plus
gracieux. Se qu'il me fembloic voir la lu-*
miere. Je la voyois en effet. J ouvris les
yeux, je m'apperçus que j'étois couché
fur un lit de feuilles de rofes , entre les
bras de ma chère Âlmanzine, fous un
berceau de myrte & de jafmin. Les rayons
dorés du foleil levant perçolent iégtre'*
ment entre lès feuillages. J'entendois le
chant des oifeaux, qui célébroient le jour
naiiTant. Je voyois voltiger de bnllants
papillons. J'entendois gazouiller un ruif-
leau pur, qui couloir près de moi ; le ciel
fe peignoit da^s fon onde. Quel fpeâa-
cle, au fortir du fouterrain des Gnomes;
& de l'ombre impénétrable de leur Pur-
gatoire ! J'avoue que le plaifir , qui mù,
D X
7^ l'A V 1 N T V R I I R
pénétra, me fie un moment oublier mon
Almanzine. Je me levai avec tranfport ,
je fortis du berceau ; je vis la belle Nature
dans toute fa pompe. J apperçus le foleil««.
Frappé d'une proronde vénération , je me
profternai involontairement fur la terre^
& j'adorai l'aftre de la lumière ^ l'image
vifible de l'EterneL II faut en convenir»
les fenfations qui me frappèrent dans ce
moment font des plus délicieufes que j'aie
jamais éprouvées. Oh ! que la Narure eft
belle ! On ! quel palais le créateur nous a
donné ! Oh 1 combien nos plaifirs faâices
font au-defTous de ces délices !
Telles écoient âpeu*près les réflexions
que je faifois confufément , dans Textafe
muette où j'étois plongé. Je penfai enfin
à ma chère Almanzine \ je fentois que
mon plaifîr redoubleroit , fi elle le par*
tageoit^ je rentrai dans le berceau. Qu'elle
étoit belle! Un feul voile de gaze cou*
vrôit Ôc lailToit tranfpirer fes appas ^ fa
peau, plus blanche que l'albâtre» nuancée
d'une tendre couleur de rofes, éblouifiùic
mes yeux. Le baume du fommeiU, la fraî«
cheur du repos , la fleur de la lanté » la
férénité du lieu » tout faifoit nai ti^e en
moi des defirs embrafants. J'imprime un
baifer de feu fur les lèvres de mon AaizU'
«ej elle s^éveillèy elle ouvre fe$ beatt}(
François. 77
yeux, elle voit la lumière, & refte abî-
mée dans une excafe célefte. Je tombe i
genoux auprès d'elle, la bouche collée
fur fa main, ce Où fuis-je? dit-elle. Cher
>» Merveil,eft-cetoi? Ah! la joie '.•••voilà
j> le plaifir des Bienheureux,.. j*en mour-
t> rai. » Je la ferre dans mes bras , je l'aide
à quitter fon Ht, je la conduis hors du ber-
ceau. Elle levé les yeux , elle voit le foleil^'
elle tombe fur mon fein , prefque éva-
nouie. Je jugeois du torrent de délices
qui rinondoit, par la volupté que j'é-
prouvois moi-même, La fienne dévoie
être mille fois plus grande, parce que tout
écoit nouveau pour elle. On ne décric
point de pareilles fenfations.
Elle s'accoutuma par degrés à ce grand
fpeâacle, ôc fon plaiiir devint plus cal<-
me, fans être moms délicieux. Elle re«
gardoic autour de nous, elle admiroit tout,
les feuilles de les fleurs, le gazon qu'elle
fouloit, les oifeaux qui chantoient. Elle
fe pencha fur l'eau pure du ruiflèau y elle
y vit fon image , Se elle me regarda ten*-
drement. Â chaque objet qui la frap-*
poit, à chaque plaifir qu'elle éprouvoit^
il y avoit toujours un regard pour moi.
Almanzine étoit ravilTante dans ce bo-
cage où tout infpiroit la volupté. Je ne
fais fi ma Julie m'embraie jamais d'autant
D 5
78 i.*Atenturiêr
de feux. Je conduits cette belle Gno-
niide dans le cabinet de verdure^ je reten-
dis fur le lit de fleurs : elle dut voir dans
mes yeux Timpreffion des defirs les plus
dévorants. Javois toujours été fort ref-
peékueux devant elle y fon fexe & fon rang
m'impofoient la plus grande réferve j mais
}à » je ne fus plus maître de Tardeur qui me
confumoit , Se je bazardai quelques careilès
un peu hardies. Je m'attendois à être fou-
droyé de {es regards j je les vis fereins,
Se même reconnoilTants, Elle fe félicita
de Thonneur que lui avoit fait le Dieu
Grondînabondo , de la choiiir pour con--
tribuer â mon bonheur; &, voyant que
je recevois toutes fes faveurs comme des
grâces : « Ah , mon cher ami^ me dic^elle,
» vous êtes bien bon de me (avoir gré de
ft» ce que je confens i ma félicité ! J'écois
»> obligé de contraindre mes defks dans
» l'autre monde; mais ici, çeft le féjour
^» des récompenfes & de la volupté. Nous
» jouiffons du pur commerce des âmes, v
C'étoit là le nom qu'elle donnoit aux vo-
luptés phyfiques dont je mVnivrois avec
elle. La pauvre enfant! elle ne me refu-
foit rien; &, en m'accordant tout : «com-
w me tout cela, paroîtroit drôle , difoit-
» elle , fi j'étois encore en vie ! avec quelle
V peine je ferois obligée de réfifter ! Mais
François- 79
n ici plus de contrainte. » Elle fe livroic
<lonc à toutes mes carelfes; & fi de temps
en cemps^ uniquement par une 'habitude
de pudeur, il lui échappoit un^ foupçon
de réfiftance, elle m'en fàifoit fur-le-
champ {es excufes, rejetcant cela fur le
malheur qu elle avoit d'être encore trop
récemment privée de fon corps. Quels
moments! ah» grand Dieu! Ce plaifir que
je lui donnois étoit aufli nouveau pouc
elle, que celui de la lumière. Il fut au(E
adorable pout moi que pour elle. J etois
hors de moi : je m^écriois tout haut, ma
iherc Alman'^int ! Et je difois tout bas en
moi*même , pardonne^ ma Julie.
Tandis que nous étions dans l'enchan-
tement , une mufique enivrante 9 qui fe fie
entendre autour de notre berceau, ral^-
luma che2 nous le flambeau de la volup*
té, malgré les rayons du jour, qui
fembloient devoir le bannir. Nous nous
levâmes enfin ^ je vis une bande de mufir
ciens, tous de la jeuneflfe la plus vermeille
& la plus éblouiflfante des deux fexes. On
nous fer vit un repas , dont les mets ex«
quis, fans être recherchés, donnoient un
nouvel agacement à nos defîrs; au fortir
de table, nous nous promeaâmes dans ce
charmant féjour : nous vîmes des objets,
que la novice Âlmanzine trouvoit cér
D4
to L* Aventurier
leftes» & qui furpaObienc mes idces à
xnoi-mème, quoique j'eufTe va tant de
chofes» & goûté tant de plaifirs. Les deux
fexes étoient d'une beauté fupérieure : à
peine Almanzine écoit-elle la plu» belle
des jeunes filles : il nj en avoit pas une
avec laquelle je n'euflè oublié volontiers
ma Julie» pendant un quart-d*heure.
Je ne vis jamais un féjour aufllî ravif-
fant. Le fite m'en paroifToit enchanteur;
c'étoic un vallon à-peu-près quatre , de
quelques lieues d'étendue, qui furpafibit
en délices celui de Tempe; tout ce que la
nature & Tart peuvent étalet d'agréments,
s'y trouvoit raflèmblé fans prodigalité;
de forte qu'on y rencontroit la jouif-
fance fans la fatiété* Qu'on prenne les
jardins d'Armide Se tout ce qu'ont fongé
les Poëtes fur l'Eden & les Champs-
Élifées, & l'on n'aura qu'une imparfaite
idée de ce charmant afyle. Il eft entouré
de tous côtés de hautes montagnes » qui
l'enferment & en font un réduit unique.
Là, fcparé du refte de l'univers , on rrouve
le bonheur. Je n'ai jamais vu , nulle part ,
mener H joyeufe vie; & ce qu'il y avoit de
plaifant, c'eft que tous ceux qui la me-
noieiit fe croyoient morts. Ils s'imagi-
noient être dans un Paradis, & c'en étoit
bien un. Il n'y avoit pas là une fille qui
François. 8 1
ne fut jolie ^ je le répète pour caufe »
c'étoit la fleur de la nation. Je vis tous
les Prêtres du Peuple Gnome, ce Quoi !
jï m'écriai- je tout étoniré, y a-til eu quel-
9> que pefte qui ait fait mourir tous les
s> Prêtres? — Non^ me répondit une
9> jolie dévote ^ ces faints perfonnages ne
» font point morts, ils vivent tous les
3> jours dans i autre monde que nous avons
»» quitté j mais auili> pour récompenfer
» leurs vertus & leurs travaux. Dieu leur
3> accorde la grâce de pouvoir > chaque
» jour, venir tout vivants dans ce monde-
»' ci } eux feuls ont ce priviUge. » Je com-
pris toute l'étendue de TadreiTe de ces in-
génieux Miniftres, je vis leur but dans le
choix qu'ils faifoient des plus jolies filles,
pour leur procurer une prétendue mort,
ôc les conduire dans cet afyle, où
ces rufés trompeurs . avoient établi leur
ferrail.
La dévote avec qui je caufois, éroic
fraîche & vraiment appéciffante , je rece-
vois d'elle volontiers des lumières fur tout
' ce qui concernoit ce pays de Fées, ce Je
9> vois beaucoup de jeuneiTe ici, lui dis-fe
I» une fois^ tout y porte i la volupté^ fans
» doute l'amour n'y eft pas étranger, &
» Ton y goûte même quelques-uns de
» fes plaifirs ? »<-—(« On lesgoùce tous ^ me
I>5
8t l'AviNTVRIER
» répondic-elle. Cette paflion, qui eft H
» profane dans Taurre monde , ou Ton ne
H délire que des délices charnels, s'épure
w dans celui-ci , où Ton ne fe propofeque
H des voluptés fpirituelles. Ceft une pure
9ê union des âmes j mais , comme nous
» avons l'apparence d'un corps, qui fem-
n ble même palpable, ainU que vous
9> devez Tobferver, nous éprouvons des
>» fenfacions qui reffemblent parfaitement
n aux plaifirs fenfuels & matériels, que
» nous pourrions goûter dans Tautre vie y
n 6c plus nous avons fu, pendant notre
» pèlerinage, nous priver de ces plaifirs
yy alors dérendus, plus nous en jouiflons
0» dans ce féjour , ou ils font épurés & per-
aj mis. »•— « Mais, lui dis-je, les Prêtres
9i doivent être malheureux ici ; parce
M qu en6n , il eft dans la nature qu'ils de-
>» firent des voluptés que vous leur refu-
» fez fans doute, puifqu'ils ont un corps?
w D'ailleurs ils font trop 4ionnctes.« »>-^
ce Point du tout, répondit-elle, ils (ont
j> ici cenfés tout efprit ; tous les plaifirs
>> font purs pour eux, comme pour nous }
» '&■ nous nous ferions un très-grartd fcru-
>> pule de les leur refufer. D ailleurs, ne
»> font ils pas ici nos Rois ? Leur royaume
» n'eftpasde la terre, il eft de ce monde-ci»
t» Leur pouvoir eft de l'ordre fpiritueU
F R 4 N ç,o ï s. Sj
» pursefprics , nous leur devons TobéifTan*
3» ce entière ; Sc nous nous difputons la
j» gloire de fervir à leur paffe-cemps. Ce
>9 pet4t délafTemenc leur eft trop dû , pour
iy toutes les fatigues qu ils efTuiènt cdhti-
» nuellement chez nos frères les vivants, n
Oh! les /ourlées! me difois-je en moi-
même , avec leuf pur commerce des ame9>
ils faifoient des enfants.
J'avois des convctfations régulière-
ment tous les matins avec ma dévote ,&
elle continuoit de m'enfeigner tous les
ufages de ce charmant Elifée. Je lui de-
mandai ce que iîgnifioient plusieurs déco-
^ rations qu'elle portoit, & qui reffèm-
bloient à des marques de dignité. <c Ces
» trois rubans que vous me voyez , dit-
9» elle, annoncent que trois Prêtres ont
» daigné vifiter, la nuit, leur très humble
>» fer vante. Ces ttois petits cordons, qui
n bordent chacun d'eux , font connoître
» que ces glorieux amants m'ont honorée »
M chacun trois nuits , de leurs complaifan»
jt ces ; & les trois points, dont ces rubans
3> font marqués, indiquent qu'ils ont bien
99 voulu s'oublier avec moi , trois fois cha-
99 que nuit. Les petits trous défignent les
s» embraflTements des laïques morts corn-
» me moi. Cette couronne que je porte,
» annonce que le Grand Prêtre , lui*
D ^
^4 t* A V I N t U R I E R
9» même , a daigné lailTer tomber 5 fur fa
9> plus humble fervante, fes auguftes fa-
» veurs. Le Ciel n'a pas voulu qu'un fruic
s» defiré couronnât les embraflèmems fa-
9» crés de ce faint perfonnage : les années
»> accumulées fur fa tête ne Font pas per«
M mis ; fans cela , tout cet empire me re-
»i connoîtroit pour fa fouveraine î mais
9» au moins je porte autant de marques
a» de dignité que les plus honorées de mes
>t eompagnes^, comme vous pouvez vous
»> en aflurcr par vos yeux j & ;e puis me
3» flatter que mes enfants occuperont les
99 premiers trônes du monde. »
«* Qu'appeliez vous vos enfants? lui
» dis-je. » — c« Oui, répondit-elle, j'en
» ai eu trois du commerce dont nos Sei-
» gneurs les Prêtres m'ont honorée ; &
» vous devez favoir que tous les enfants
99 qui naiflent de nos faints Pontifes avec
9» nous, font remis à des étrar^rs vivants,
» pour aller occuper tous les trônes de
» l'univers. ?> — « Mais , puifque vous êtes
5> morts, lui dis- je, comment pouvez-
9> vous faire des enfants î ce ne font donc
» que des ombres comme vous ? «— Oh I
» me répondit-elle, nos Seigneurs les
• Prêtres étant vivants, viennent ici en
w corps Se en ame : leurs enfants ont un
99 corps > au moins de leur part y mais de
François. 85
» leur part feulemenr j ce qui ne forme
« réellement qu'un demi-corps j c'eft-à-
M dire une fubftance plus pure & plus
»• vaporeufe que celle des hommes ordi-
» naires. Ce font des efpeces de demi-
»> Dieux , que les vivants adorent. Quant
39 aux enfants que nous avons des hom-
» mes morts comme nous ^ ce font de petits
» amours qui difparoitfent j je ne fais ce
>» qu'ils deviennent. Sans doute ces efprits.
97 épurés vont prendre une nouvelle exif-
» tance parmi les vivants , & former ce
>t qu'on appelle de grands hommes. De là
»' viennent probablement la plupart de
» nos Prêtres. « Cette croyance de ma dé-
vote étoit plaifantej mais j'ai fu, depuis,
que ces coquins eiilevoient ces enfants
dans leur bas âge, Ôc qu'ils les vendoient,
aufli-bien que ceux qui naiffoient d'eux-
mêmes , à des étrangers qui en faifoient
leurs valets, de forte que ces petits demi-
Dieux , qui dévoient occuper tous les
trônes du monde , étoienc des marmitons
dans les cwiines des hommes. Les Prêtres
n'élevoient que les jeunes filles qui pro-
mettoient d'être les plus jolies : en général,
il n'y avoit ' que de la jeune/fe dans ce
riant féjour. On y gardoit tout au plus '
quelques vieilles fibylles, pour avoir foin
des jeunes filles. Pour les autres femmes ,
^
96 l'AvENTVRXE».
dès qu'elles étoient un peu mûres, on
les faifoic reflufciteri c'eft-i-dire qu'on Us
ren voyoît chez les vivants , où elles cacon-
toienc, jufqu'à leur dernier moment,
toutes les belles chofes quelles avoienc
vues tandis qu elles étoient mortes.
Ma divoie fe paflîonnoic continuelle-
ment en me rapportant ces détails* Elle
me fit entendre que , fi je daignois l'hono-
rer, elle feroit très-reconnoiffante, &
qu elle porteroit avec plaifir une nouvelle
marque de dignité de ma part. Je ne pu»
me difpenfer de faire , pour elle, une nou-
velle infidélité â ma chère Almanxine,
Il étoit défendu de monter au haut ues
rochers qui entouroient cet Eden, fous
freine de retourner fur-le-charap dans
autre monde ; 6c il n y avoir pas d'exem-
ple que perfonne eût jamais enfreint cette
défenfe. Ce bienheureux obftacle ne fer-
vit qu'à me donnet la curîofité de voir ce
qu'on ne voulait pas qui fût vu. Je mon-
tai donc aux fommets interdits; maiSi
pour n'être pas découvert , je choifis un
endroit où perfonne ne pût me découvrir.
J'eus beaucoup de peiné à parvenir à w
cime defîrée. Le chemin étoit imptatica*
ble. Je ne crois pas que, parmi ce peuple
de morts, il y en eût un (eul aflçz ingam-
be pour monter là. Ainfi la défenff^ éio)i
François. 87
faire pour être obfervée. An fommec» le
fpeâacle écoic admirable. La mer baignoic
de crois côtés le pied des montagnes. Du
quatrième côté, il y avoit un fode profond»
ou plutôt un abîme qui féparoit ces monts
d'une plaine fort agréable , terminée par
d autres montagnes, au-delà defquelles
j'ignore ce qu'on trouvoit. La nature 9c
rart avoîent travaillé à rendre le roc per-
pendiculaire du côté de la mer; ce féjour
croit donc bien exaAement fermé , ôc il eût
fallu des ailes pour s'en échapper. E toit-
ce la pointe d'une iile ou du cap ? c'eft
ce que j'ignore. La mer préfentoit un bel
afpeâ. Je vis beaucoup d'ides voifînes qui
s'élevoient au-deffus de l'eau, comme au-
tant de bouquets, mais je n'apperçus pas un
feul vaifTeau. J'ai toujours aimé les hauts
lieux ; mon ame femble s'y étendre avec
la perfpedlive. Je paiTai pluiieurs heures i
jouir de celle-ci. L'appétit m'obligea enfin
de quitter ce beau fpeftacle. Je redefcen-
dis avec autant de peine que j'étois montéi
Je regagnai le logis , où je trouvai Alman*
zine toute en larmes, qui trembloit qu'il
ne me fût arrivé quelque malheur, ci II
» n'y en a point, lui dis- je, à redouter
» dans ce féjour. Craignez^vous qu'on ne
» me tue? ne fuis- je pas mort, félon
a» vous? »«« Cela cft vrai, me répoa-
88 L*A V E N T xr R I er:
w dît-elle en efluyant fes larmesiw&je
lui donnai un baifen
Je trouvai le Roi, qui étoit venu dîier
avec nous; il cft le feul des laïques qui
ait le privilège d'entrer dans ce féjour > fans
efTuyer la cérémonie de la prétendue mort;
mais il ne fe foucie pas beaucoup de jouir
de cette prérogative , parce que , comme
ce lieu eft l'empire des Prêtres, il s'y trouve
au-deflbusdu plus fimplepreftolet. Cepen-
dant nous obanmes de lui qu'il reftât avec
nous quelques jours. Je ris bien avec lui
des préjugés de ces morts, de toutes ce$
pétendues ombres , parmi lefquelles il y
en avoir de fort épaiffes. Sa fille me deman-
de où j'avois été pendant mon éclîpre. Je
lui confeflai bonnement que j'avois mon-
té fur les montagnes. « Bon Dieu ! s'écria-
i> t-elle en frémiffant j »» & fon père fou-
rit. Je dis à mon amante que le fpeôacle
que j'avois vu étoit la plus belle chofe an
monde , & que je voulois l'y mener. Elle
frémit encore, ce Et que crains-tu, lui ait
» fon père? la peine portée contre cp\
>» enfreint la défenfe eft de retourner à la
» vie. Ny veut- tu pas retourner?»-^
<« Pourquoi ne pas refter ici , répondit-
î> elle, fi mon cher Merveil y veut refter
i> avec moi? 5» — ce Non, lui dis-je, i^
>» çhere Princeffe : il faut que je repaBe
François. 89
i> dans le féjour des vivants. »•—« Je
» vous y fui vrai donc, reprit-elle en fou-
M pirant. » Après cela , il ne nous fut pas
difficile, entre le Roi & moi, de l'engager
à voir le haut des monts. Il nous le fut
beaucoup plus de la biffer jufques-là ; mais
nous fûmes bien récompenfcs de cette
peine, parle plaifir de la voir abimée dans
i'eztafe, â la vue de ce fpeâacle immenfe.
Qu*on ie figure l'cfFet qu'il devoit pro-
duire fur une perfonne qui avoit pafle
toute fa vie dans un fouterrain.
Je me plaifois à obferverles démarches
des Prêtres, & je découvris bientôt com-
ment ils alloient Se revenoient d'un mon-
de à l'autre, félon l'idée de ces bonnes
gens. Ils ne le faifoienc guère, de jour. Le
fefpedt qu*on avoit pour eux , ne permet-
roit pas d'épier leurs démarches ; & d'ail-
leurs ils dcfendoientt fous peine de retour^
ner à U vie, d'approcher d'eux pendant
la nuit. Alors, chaque mort s'éloignoic
refpeâueufement, dès qu'il les entre-
voyoit. Je me fis en fecret un habit de
Prêtre, dont je m'affublois quelqoefois
dans l'obcurité. Grâce à ce vêtement , le
peuple fuyoit à mon afpcâ , & je rodois i
mon aife de tout côté pour faire mes ob»
fervations. Enfin, je découvris un foir un
Prêtre qui s'efquivoit^ je le fuivis fans
jo L* Aventurier
qu'il s'en apperçûc. Je le vis fe gUffer
adroitement dans une feace qui écoit au
pied d'un rocher, & que des feuillages
couvroient fi bien , que j'eus de la peine
i la trouver, après y avoir vu moi-même
entrer le Prêtre.
Au bout d'une heure ou deux, j'allumai
une petite lanterne fourde, & je m'en*
gageai moi-même dans l'ouverture du |
roc, J*attachai à l'entrée un fil , pour ne pas
m'égarerj Se je m'enfonçai fous la voûte, i
en défilant mon peloton. Je m'avançai .
dans un labyrinthe de détours entortillés,
s'il en fut jamais , où je me ferois petdu
mille fois, fans mon fil fecourable» Je par*
vins bientôt à un petit fofTé très^profond, |
mais peu large. Je trouvai là une planche '
qui me fervit à le pafler , 6c f allai en |
avant. A peine avois*je . fait quelques \
pas au delà du foiTé, que j'enrendii tout'
a-coup, autour de moi^ des cris épouvan*
tables. J'apperçus plufieurs figures ef-
frayées qui fe fauvoient fous des cavet'
nés, 6c je reçus bientôt, fur les mains, un
^rand coup de chapeau, qui fit tomber ma
lumière 6c l'étei^nit. Je conjeâurai que
ce coup venoit d'un Prêtre; & que les
ombres effrayées que j'avois apperçues,
étoient des habitants de ce que j'ai ap-
pelle le Tamn^r ou purgatoire*
François. 91
Parmi ces figures épouvantées , j'en
avois diftingué une charmante, qui ne
pou voit appartenir qu'à ma chère Ta-
tonille. La voix touchante que je lui avoîs
connue ne devoir aller qu'avec ce joli
vifage; je crus même reconnoître cette
voix chérie, dans le cri quelle pouf-
fa. Je m'avançai vers elle à tâtons, & je
la rejoignis j elle trembloit de tous îks
membres, « Ne craignez rien, lui dis-je,
w ma chère Tatonille. Votre cœur ne
»> vous dit-il point qui je fuis? » Elle me
reconnut à la voix. « Eft-ce vous, dit-elle,
» mon cher Merveil ?» & elle me ferra
la main. Je la prefTai dans mes bras , 8c
je Tembraflai. « Mais eft-cè vous , reprit-
» elle , qui venez de nous caufer cette
» fenfation épouvantable, qui a afFeâé fi
» vivement mes yeux? E&rce U ce que
V vous appeliez voir ? Eft-ce là ce nouveau
» fens dont je n'avois aucune idée ? » -—
« Oui , vous avez vu , lui dis- je , ma chère
" Tatonille, & c'eft mpt qui yous ai
i> apporté la lumière. » — ce Mais êtes-
*• vous, reprit-elle , un efprit célefte ou
» infernal? »— c< Je viens lui repondis-
» je , de ce que vous appeliez le Ciel^
» pour vous y conduire: fuivez-moî. ».
Elle me fuivit. Je n avois pas perdu mon
fil j il me fervit de guide pour la conduire
9% t*AvENTURIlR
vers l'Elifée. Je marchai â tâtons Se très-
doucement, de peur de tombet dans le
folTé qui ti'étoit pas loin, ce Rangez*vous
3> derrière moi, lui dis-Je» finon vous
» pourriez faire un faut terrible. » —
« Parlez-vous, répliqua-t^elle , du pas
>• infurmontahle? ( c'eft ainfi quelle ap-
» pelloit le foffé. ) Je vous conduirai juf-
•» qu'au bord \ mais on ne peut aller au-
a» àt\i. » Je conçus que ces bonnes gen
qui n avoient pas vu l'autre bord , quoi-
qu'il fût fi voifin, dévoient ignorer quil
exiftât, & n'être pas tentés de faire le faur.
Elle m'y conduifit leftement, comme fî
elle eût vu clair ; & s'arrêta juftement fur
le bord , en difant : nous y voilà. Je
trouvai aifément la planche. Je prends
ma petite aveugle fous mon brasj je
paiïè le fofle; & bientôt nous arrivons
au bout de cet obfcur chemin. Je mets
la main fur les yeux de Tatonille , afin
eu elle ne voye le jour que quand elle
fera dehors. Je la tais encrer enfin dans
TEIifée; je levé ma main, & ;e lui donne
la lumière*
Elle eut le malheur que le Soleil lui
battît à plomb fur lès yeux dans ce mo-
ment fatal ; elle tomba évanouie : cela écoic
naturel; & jaurois dû le prévoir. Une
perfonne qui n'a jamais vu le jour , doit fe
F a A K ç o I s. 51 j
trouver en effet dans un terrible état, i
rafpeâ fubit de ce déluge de lumière.
Me reprochant ma précipitation » je pris la
chère enfant dans mes bras, je la porrai au
fond d'une petite grotte fombre, tapiflée
de verdure. Je la fis revenir à elle-même.
€t OÙ fuis-je? s*écria-t-elle. Quelle embrâ-
•» fement ma frappé les yeux ? » Elle étoit
reftée dans un tremblement convulfif , &
fermoit fes paupières de toutes fes forces.
ce Âh! ma chère ame , lui dis-je tendre-
M ment, ne vous alarmez pas. »— « Ah !
9> cruel , me répondit-elle, vous avez juré
» ma mort ! que vous ai- je fait ? >9 -^
ce Ma chère Tatonille , lui répondis- je,
9> vous ne me rendez pas juftice j je ne
9> yeux que votre bonheur. 9»— *« Et vous
f» voulez me brûler vive! reprit- elle*.
9> Vous m*avez tranfportée dans les en-
j9 fers- » — «c Non , repartis-je , ce que
99 vous avez pris fans doute pour du feu,
99 n'eft que la lumière du Soleil dont je
9> VOUS ai parlé qui a pu bleffer votre
5> vue, parce qu'elle n'y e(l pas accouru-
99 mée ; mais je viens de vous éloigner de
9» cet aftre éblouillant ; Se dorénavant, je
99 ne vous ferai voir le jour que par degrés,
99 Se de manière à ne pas fatiguer votre
9^ vue* Vous êtes à préfcnt dans un enn
a> droit â peine éclaii^ : ouvrez les ytuxi
94 L*AVBNT0MER
ij ma chere. » — « Plutôt moaric cent
••* fois, répondit-elle vivement. » Et elle
appuya fa main fur fes paupières avec obf'
titiatiôn. Je priai; {e pleurai prefque; je
lui baifai fes chères petites mains qa elle
avoit très- jolies. Enfin j'obtins quelle
ouvriroit les yeux* Elle le fit. Il n*y avoir
fous la grotte quun fgible jour, quelle
trouvoit fort confidérable. Elle roula fes
deux prunelles d'un petit air Cupide »
comme quelqu'un qui ne fait pas voir,
w Qu -eft- ce que j'éprouve , me difoit-elle ?
n Ah ! mon cher Merveil! pour Dieu , ne
» m'abandonnez pas! »»
D'abord elle ne fixoit rien. « De tout
»• ce qui me frappe , qu'eft<e qui eft vous ,
» me dîfoit elle ? Eft-ce cette grande fi-
w gure qui eft fi près de moi , qui me fem-
ai ble faire partie de moi-mèttie? >» — /
ce C'cft moi qui vous embraffe, lui rè- j
w pondis-je; « & je l'embraflai. « Je ne ■
w diftîngue encore rien, reprit-elle; fé-
M prouve des fenfations toutes nouvelles
^> pour moi ; des plaifirs d'un ordre fu-
93 pérîeur, maïs qui me frappeht trop pé-
w niblement. w— « Vous vous y accou-
»» tumerez, lui répllquai-}e,& alors vous
» en ferez enchantée. i>
' A mefure qu'elle voyoît mieux , clic
«voit plus de plaifiirj & à chaque inftant
François. ^j»
elle me donnoit un baifer (î cetidremenc,
qu'il fembloic que ce baifer m'écoir ap*
pdyé fur le coeur même. Je reconnus, dans
fa façon de voir progreffivemenc, toutes
les nuances que j avois lues dans des ré«
cits d'aveugles-nés, a qui Ton avoir don-
né la vue. En un mot, je lui appris à voir,
& ce fut l'ouvrage de plufieurs femaines.
Je la conduifis par degrés , d'une foibie
iamiere â une plus confidérable. Il étoic
inutile d'abord de lui montrer des perf^
peârives bien étendues; cela ne la frappoic
nullement; elle ne diftinguoit point les
diftances , Se elle croyoit que tout la tou*
choit y ou plutôt quelle pouvoit porter
par-tout la main. Enfin elle commença i
difcerner les objets. Je fus le premier
qu elle fut reconnoître. « Ah ! cette figure-
99 là, dit-elle, eft vivante, tout le refte
9? eft mort. On peut fe lafTer de tout , mais
99 jamais de cela. >» Je l'embrafTai ; mes
yeux dévoient être expreflifs. « Ceft une
>9 ame qui parle, s'écrioit-elle , la mienne
99 lui répond. » Je la menai fur le bord
d*un ruiflfeau , je lui fis voir fon vifage
dans le courant, «c Quelle eft cette autre
99 ame, s'écria- 1- elle à cet afpeâ:? ■>
M C'eft vous-même , lui répondis- je. C'eft
99 une image qui vous repréfente. 99 Elle
aie regarda tendrement, &: fes yeux me
i
ç6 l' Aventurier
demandèrent fi je li crouvois bien : les
miens lui répondirent que je la treuvois
adorable. Je la laiflai plufieurs jours daûs
le cabinet de verdure. Il falloir me par-
tager entre mes deux beautés. Je venois vi-
iitec Taconille chaque foir ^ je lui portois
à, manger ; je la menois promener au So«
leil couchant; ôc j aidois» autant que je
pou vois, les progrès de fa vue. Je vais ra*
conter quelques fcenes que je pourrois
meccre également fur le compte d'Âlman*
zine^ mais qui me parurent plus frappantes
dans fa petite rivale , parce qu elle étoit
encore plus neuve que la jeune PrinceflTe.
Un jour il fit un vent affez violent; la
pauvre enfant eut une frayeur inexpri-
fiable. Âh! mon cher ami, me dit-elle,
ce quel eft cet efprit invifible qui veut
n nous entraîner ? » Je lui exj)liquai ce
que c'étoit que le vent ; elle fut long-
temps i s'accoutumer à fes effets, & à ce
trouble de la nature que fon fouffle met en
mouvement.
Le lendemain il plut : nouvelle fur*
prife; nouvelle frayeur; elle fe jettoit
dans mes bras : <c Âh ! mon cher Merveil ,
' s» me difoit-elle, le Ciel fond fur nous;
n il veut nous noyer. »
Quelques jours après il y eut un orage.
Sa cçrrcur fut au comble; les éclairs. la
- firent;
F R. A K Ç O ï s. ^f
firent trembkr. Mais quand le tonnerre
vint à rouler dans la vafte étendue des
deux, alors elle fe jetta dans mes bras à
corps perdu. •* O mon ami, fauve-moi ,
9» s'écria-t-elle ! Il vient, il vient le grand
9» Juge. La fin du monde eft arrivée. » £llà
dit, & refta immobile Se pre£que éva-
nouie , le vifage caché dans mon fein. Elle
regrettoit amèrement l'état paîfible où elfô
y ivoit dans 1 ombre , & le préféroit au mal-^
heur d'exifter fous un ciel ouvert Se capri-^
çieux qui vomit fans celle les eaux ^ les
feux, la mort & le ravage*
Tous les elEFets de la nature, auxquels
nous ne penfons point, la frappoient d'une
manière qui m'éconnoit à chaque moment,
& me rendoit furpris de fa furprife. La
grêle lui parut un déluge dé pierres Ian«
cées du ciel pour l'aflommer. Un peu de
neige qu elle vit tomber fur le haut d'une
montagne, l'étonna fans l'effrayer. Je la
nienai dans une elaciere , où j'eus une peiné
inconcevable à lui perfuader que la glace
écoit de l'eaiu Je lui expliquois tous les phé-
nomènes qui s'offiroient à nos yeux. Je lui
faifois comprendre la nature ^ mais je ne là
reconciliois pas toujours avec elle. Les cou-
leurs des feuilles, des fleurs, des gazons
lui plaifoienc^ elle goûtoit auili celles des
nuages du matin & du foir^ ôc les nuances
Tome IL E
çS l*A VENTURÏBK
de Tarc-en-ciel j mais elle cdnfervoît toii-
|ours un amour particulier pour la nuit.
Elle aimoic paffionnémenc les étoiles , Se
fur-tout la lutiej Se je la plongeons dans
lextafe, quand ;e lai donnois quelque
connotifance afh-onomîque des^ieux. J'é«
tudiois moi-même la nature , en la fai-
fant xronnoicre i cette belle élevé j 6c en
obfervant l'iropreffioii que (es effets pro- *
duifoienc far elle, j'ctois, i mon tour,
frappé de mille chofes merveilleufes, artic- ^
quelles l'habitude nous rend infeniïbles,
Ôc que je n'aurois peut-être pas Senties ^ £ 1
je n avois €u ibus les yeux ma jeune a* \
iepte* !
Cependant Almanzine s'inquiétok de
mes abfences dont elle ignoroit la cauiè. ^
Je lui menai Tatonille ; elles furent réci*
Îjroquement furprifes à la vue lune de *
'autre. El'Ies sadmirerenr mutuellement. '
Almauzine demanda â fa rivale laquelle
figure lui plaiibit davantage de la (lenne *
eu de la mienne* ce Ah ! PrinceflTe , lui
^ répondit la jeune ingénue, vous ires
M un ange, fnais notre ami eft un hotn- ('
w me. « Elles s'ewibraÏÏèrenr toutes deux ; '
& voilà un coupole d'amies jufqu'â nouvel
ordre.
Je pjtffai quelque temps dans cette vie,
qui avoir en vérité bien des délices. Je
François. tjf
n^ècois pas fâché , me trouvant dans Tâ^
^es plaihts, de goôter tous ceux qui fe
préfentoient, Ladanfe, les feftins, les par-
ties de toute efpece varioient mes jouf*^
nées. Les plus doux amufements écoieut
ceux de l'amour. Je voltigeois entré AI-
manzine & Tatonille, mes deux princi-
pales favorites; mais d'ailleurs, les plus
Jolies mortes de ce féjour célefte paroif-
foient très ilattces quand je recherchots
leurs faveurs; te elles fe feroient fait un
très grand fcrupule de me les refafèr. Tou-
tes méritoient qu'on leur rendîr homma-
ge^ toutes reçurent le mien; de forte que
je pus regarder ce grand enclos comtne
mou ferrail; & jamais Monarque de l'Afic
n'en eut un û beau.
Ceux jqui ont lu les Mémoires Turcs ^
doivent connoître le temple de Jatab dC
fes heureux prêtres, qui jouiflbient des
Îrémices de toutes^ les vierges du oantoti,
e me fuis rappelle cent fois ce* livre eu-
chanteur dans mon brillant Elyfce.
Je jouiflbis donc des plus heureux pafle-
temps, mais qui n'afFeûoient que les fens ;
mon cceur y prenoit peu de part; car |e
n'éprouyois pas un véritable amour pour
mes deux favorites; j'avois befoin de goû-
ter les plaifirs de Tame, Je me trouvoîs
plus heureux dans la mine quand mon êf«
58729
lOO , L*A V E N T U R II H
prit s*occupou à policer le peuple Gnome,
Se à lut en(eignec des arts que j'écois obligé
. d'apprendre moi-même, 11 n'y a rien dont
on fe laiïe fi- tôt que des plaifirs. D'ailleurs,
je voyois que la jaloufie faifoit naître quel-
que aigreur entre mes deux beautés. D'a-
bord elles fe firent des amitiés exceilives,
qui me donnèrent un foupçon de la haine
qu'elles vouloient fe cacher réciproque-
ment ; enfuitc cette haine parut malgré tous
Jeurs efforts. Peu-à-peu elles fe menèrent
moins pour la cacher ^ & l'enfer alloit naî«
tre dans les champs Elyfées. Je fentis que ,
f)our accorder ces deux femmes, il falloic
es féparer^ c'eft-à-dire, ramener Alman-
2ine dans le féjour des vivants, & laiilec
Tatonille dans celui des morts; mais je
voulois conferver la jouilfance de l'une &
de l'autre. Pour en venir i bout , je réfolus
4 entrer dans l'état de la prctrifè. Je conçus
que, par ce moyen, j'aurois l'avantage
d'aller & venir librement d'un monde à
l'autre , & de pofleder la blondp dans l'un ,
& la brune dans l'autre ; projet coupable ,
fur-tout dans un amant de Julie.
Je parlai de cette idéeà l'un des bienheu*
reux Miniftres de la relii^ion des Gnomes ^
qui médit : « Pour être Prctre, il faut être
33 vivant, 8f vous êtes mort. >* Je lui ré^
pondis que j'étpis en état de prouver iu^
François. i<rr
ronteftablement que j'étois vi vantj que d'ail-
kurs il fuffifoit de me reffufciter avec AU
xnanzine , qui y confentit. Ce féjour com-
mençoic à lui pcfer , parce qu'elle ywoyok
fa rivale i elle s'ennuya de la mart, & de-
manda qu'on nous rendît i la vie. On nous
fit encore effuyer, pour notre retour, des
cérémonies bizarres. H fallut prendre une^
féconde fois la potion foporique.'Je favois;
le vrai chemin j mais il ne me fut pas per-
mis de détromper Almanzine. Nous fûmes
environ fix heures en route j il n'y avoit
qu'un quart d'heure de chemin j ma maî-
rrefle crut avoir voyagé au moins quatre
mois, & nous arrivâthes bien éveillés.
Je retrouvai , à mon retour dans la mi-i-
ne, la lumière artificielle afTez agréable^
mais je ne tardai pas à fentir que rien ne
^ peut valoir le jour. Je fus bientôt ordonné
^ Prêtre Gnome , avec des cérémonies plai-*
f famment graves. Ce nouveau genre de vie
avait fes agréments ; j'allois prefque tous
les jours voir ma chère Tatonille, ôc je me
partageoîs entre les vivants & les n^orts*
Cette diverfité avoit quelque chofé de pi-
' quant. D'ailleurs, une infinité de très-jolies
perfonnes venoient me confuliet fur leurs
' fautes , & mettre leur confcience entre mes
mains; cela me valoir mille attentions de
leur part j & je. voyois que les femfaej onr
E 3
lot' 1* A T E MTU R 1 1 H
beaucoup de dévotion pour leur Direct
teur » quand il eft jeune. Tous ces privilè-
ges pouvoienc avoir quelques douceurs ^
nais il m'écoic bien pénible d aider à trom-
per les hommes, & de fonder mes plaifîrs;
fur leurs erreurs.
J'éprouvai, dans ta mine y une nouvelle
force de volupté. Depuis mon retour y ht
tendre obfcurîté qui régnoit dans fes re-^
coins divers m*afFe£loit agréablement. La
lumière d'une huile plus pure que l'ambro^
£e, avoir fes grâces; elle répandoit fur tous
les objets un preftige enchanteur. Dail*
leurs on étoir, dans ce féjt)ury à l'abri de
l'intempérie des airs, & de ralrernative
des faifons. La iStuation particulière de ce
peuple lui infpiroit des idées qui n'étoiene
^ à lui, d^ qui donnoient un ton finguliet
à ia poéfîe. En voici quelques échantillons ^
que j'ai traduits , & que paiTerontceux qui
n'aiment que les aventures.
LETTRE
Du Gnome Sombreval à Phofphorint^
fon Amante^
et Que fais-tu , ma chère Phofphorîne ^
^ ô toi, plus belle à mes jqux que la lam-^
» pe d'or qui brûle dans le fanâuaire du
J R ^ N Ç O I ^ 10)
9> Diea Grou<iin4b.ondo » dont Thuile baU
9> famique répand au loin les plus fuaves
n odeurs ? La nui.c me femble exifter par-
3» tous. OU ru n'es pas , & £in$ toi ^e oe fauct
9> rois vivre. En cherchant de tous cotés
» la trace préciéufe de tes pas, fe tre fuis
3> fouvent égaré dans des cavernes pro-
9> fondes, où U main des hommes, par
» une téméraire clarté, n'avok poinx ofé
» violer les vénérables ténèbres entaflëea
99- depuis la création du monde.. Quelle
» horreur m environnoit ! Il {embtoic que
y» jétois dans ranéanti(remenr ^ hors de
» l'Empire de la Nature. Tu approchois,
a» le fon de tes pas fe cadençoit i mon
3> oreille, & t'annonçoit à mon cœur. Je
y refpirois de loin ta dqjice baleine, plus
a» pure que l'air célefte dont jouifTent lee
n morts bienheureux dans les régions de
st la lumière. Ta timide voix perçait le
>» filence augufte des fôuterrains, appeU
» lanc doucement ton amant, comme la
M voix du Gréateur appella mon aroe à la
t> vie. Je fai&dois ta douce main , que tu
» me tendois dans l'ombre. Je l'appuyoîs
m fur mon cœur, qui battoit avec un ten^
» dre frémiffément. Alors Fobfcurité fe
9» diflipoit ; je te voyois des. yeux de mon
>» ame, ou plutôt robfcutité avoit des
» chaanes, que la lumière la plui briU
E4
I04 l'A V ENTUHIBli
n lance ne peac égaler. Viens donc, 6 ma
» chère Phofphorine, viens confoler un
» Amant qui languie loin de coi, qui ne
» peuc refpirer que dai^s ces bras. »
Réponfe de Phofphorine.
« O mon cher Sombreval , enfin ca let-
i> cre heureufe, comme l'air ouverc qu'on
9> refpire furie bord dû grand fleuve, m'a
»» rendu lanae & la vie. Le Grand-Prêcre
» Profondon s'eft emparé de conaroance;
» il eft venu me faifir dans Tinftanc que je
» priois, fur les marches du fanâuaire,
» le Dieu des foucerrains, pour l'accom-
» pliflemenc de nos vœux, pour notre
» prompt hymen. Il m'a entraînée dans le
to j)rofond abîme , que ii'a jamais vu la lu-
» miere, par qui l'on voit tout. Il m*a die
» qu'il vouloit me rendre heureufe \ mais
» commenc-puis'je Têtre fans coi ? Il m'en*
» crecienc d'un fcjour célefte où il veut me
» cranfporcer , où une lampe unique, éter-
>> nelle, qu'il die être l'œil de Dieu même,
» avance fur la tète des hommes dans l'im-
>• menfité de l'efpace, & fournit un jour-
»» brillanc,^ auprès duquel des millions de
» flambeaux ne font qu'une étincelle j où
» la voûte fublime^ azurée , ne pourroic
» être couchée par des millions de pyra-
1
F X A K Ç O I s. ÏC5
vi mides élevées l'une au-delTus de lautc^
» dans les fiecles des fiecles. Pour me
» peindre ce beau féjour , il m'écale des
>> idées inexprimables, que toi feul pour*
«' rois me faire comprendre y cat tu es tout
99 pour moiy Se coi feul peux me rendre
y> heureufe. Te rappelles-tu ces moments
9» de délice que nous coulions enfemble,
9» affis, dans une ombre favorable, fur le
90 bord du fleuve » dont le murmure nous
o9 plongeoir dans une douce rêverie , can-^
M dis que nous appercevions dans le loia-
M tain les lumières de la ville, dont les
99 rayons venoienr jufqu'à nous, en trenx-
» blant fur Tonde émue? Je lailfois ma
99 main repofer dans la tienne, ôc j'étois
99 fans douce heureufe, puifque je ne de-
9» firois plus rien. Que peut le féjour cér
9> lefte» dont on nous parle,, nous oâFrir
»9 de femblable â cette fixuation? Viens
99 mon cber Sombre val» viens m'enlever
a» au Grand-Prêtre. Un feul de tes regard^
9» vaut mieux pour moi que toutes fe^
99 promeffesv & quel que foit lafyle qu'il
1» me propofe , la douleur & la mort re*
99 gnent à loes yeux^ par- tout où je ne te
j» vois pas. »>
Somhrevatà Voutonio yjon amL
a O mon cher Voutondo,. cœur pfu»
XC* X,*A T BN T ty R I B R
M pur que Tor qui compofe le tabernacle
» du Dieu Grondinabondo, c*eft i toi que
» je cend$*Ies bras» du fond de l'abîme cm
99 Je gémis. O mon ami , tout eft perda
»> p .>ur moi ! La belle Phofphortrie) pru*>
» nelle de la nature, que le Dieu des Al-
s» fo4idotis regardoît avec complaifance ^
i> n'exifte p. us pour moi. Le Grand-Prfe-
f> ire PrurondoiT Ta Jugée digne de fes
9» embrafTemencs auguftes, honneur fu*-
ad blime qne je paie de mes larmes, & qui
9) fait couler celles de mon amante ! II 1 a«
m voit' enlevée & renfermée dans un fou<-
M terrain profond , fous le fanâuaire de
V notre Divinité» afyte facré^ d'où les:
9» oracles s'élèvent, pour retentir à ncft
» oreilles. Il a voulu enfuke la tranfporrer
9^ dans la terre de vie , féjour élevé au-
9» (feflfus de nos tètes , oà nous ne pouvons
99 être admis qu'après avoir été dépouillés
99 de l'enveloppe fragile où languit nette
99 ame exilée. Elle a gémi d'un projet qui
99 faifbit fa gloire, elle atmok mieui ctnt
a» fois refpirer avec moi dans les cavernes
99 fourerraines , que de jouir loin de moi
^ de l'immôrtâtité^ dans les tampàgnes.
9» de TEther. Ou a daigné m'inttoduire au-
» près d'elle^, dans le profond abîme inac-
>». ceflîble à tout mortel. Le Grand Prêtre
•9 lui avoit ordonné de boire la potion £à-
P R A N ç o- r Sr to7
» talç qui donne la more. Elle étoîc lan-
9» guiflamment étendue fur le lit funcrai-
» re. Déjà (es yeux nageoient dans lom-
» bre écernelle. La pâleur du trépa$ étoîc
9i répandue fur (es belles joues. Jamais elle
99 ne fur (i touchante; jamais elle ne fut (t
» belle» Elle m'a ferré la main , de fa main
>9 mourante. J'ai vu fes beaux yeux fe ra-
9» nimer un momenr, pour me dire le
s» dernier adieu ^ & fe fermer bientôt au
99 fommeil de la mort. J'ai vu fa belle ame
s> «'envoler vers le féjour du bonheur, en
99 regrettant fon amant , qu'elle préféroîc
99 au ciel même. Mon cœur déchiré a fal*
ao gné cruellement. Elle a emporté ma vie*
99 D'épaifles ténèbres fe font répandues fur
»> mes yeux: ténèbres fugitives, pourquoi
99 n ont-elle pas duré ? Mon ame , à
>» préfent, voleroit après l'ame célefte de
99 ma chère Phofphorine, & s unirait
9» pour jamais avec elle; tandis que moa
99 corps dormi roit y avec le Hen, dam la.
99 paix du tombeau. J'ai voulu me don-
» net la mort pour la fuivre ; le Grande
99 Prêtre me Ta défendu , & m'a voulu ac-
99 tacher malgré moi à cette vie périflable;.
99 Ma chère amante n'eft plus qu'une om^
99 bre: fes divins attraits font éteints. Ce
99 corps angélique eft fans dowe enfevefi:
99 fous la terre i onïz dérobé à mes ea>>-
£ 6
I08 t'A VUVTVKILK
» braflTements, & moi je refte feul ici,
9> comme la lampe folitaire qui brûle fous
»> une voûte écartée, où nul mortel ne
>» porte fespas. Je verfe des pleurs, comme
9> la fontaine plaintive , dont Teau filtrée
9> au travers des rochers, coule, en mûr-
it murant , fous les cavernes retentiflantes.
9> Mais pourquoi m'affliger? Ma Phof-
»> phorine eft heiireufe j elle voit le ciel i
}) découvert^ elle refpire fous les rayons
9' de ce grand œil de la nature ^ donc nous
>' appercevons quelquefois l'image dans
» iK)tre fanûuaire. Le Pontife fuprême ,
>» dans un afyle facré , l'honore de (es fain-
d» tes faveurs. Il jouit des appas de Phof-
y> phorine, qui font aufli beaux que ceux
^ de fon vrai corps , quoiqu'elle ne foie
» plus qu'une ombre légère. Hélas! c'eft
»> cela même qui me tourmente. Oferai-je
» c'avouer un fecret qui devroit être enfe-
9» veli dans les plus profondes abîmes? Je
9i crois que mon ame ofe être jaloufe du
» bonheur dont jouit le Grand-Prêtre,
9> avec celle de mon amante y & les plaifirs
a qu'il goûre font autant de coups de poî-
» gnard pour mon cœur. Pardonne, o
V mon Dieu, des foibleflès que je déplore.
9» Viens donc, ô cher Voutondo, viens
» fortifier ma vertu & ma foi } viens con-
»> foler un an^i qui n'a plus que toi dans
» ce monde. »
François. 109
Phofphorinc à Sombreval.
«« Je te falue, mon bien aime; je t'ccrîs
>♦ du féjour céleftc, où je refpire le pur
>• écher , où je fuis éclairée par ToBil de
» Dieu même. Puifle une idée du bonheur
» ineffable dont je jouis s'échapper vera
M toi, & me peindre à ton efprit dans tes
»? fonges heureux ! Quoique je rçfpire dans
M un autre univers que toi , quoique je fois
>» dépouillée de ce corps terreftre, où ton
» ame éprife daignoit trouver des appas »
» je m'occupe encore de toi. Oui, tu es
19 aufli près de mon cœur, que quand je
M vi^rois auprès de toi, fous nos voûtes
}) fi^litaires. En&n , te voir à mes cotés , fe-
» roit pour moi le comble du bonheur*
n Oh! combien je t*ai deâré [.Combien
M . j jai verfé de larmes aux pi^s du Grand-
» Prêtre, pour le conjurer de^ te donner
sa auflî la mort, afin de te faire vivre ici
9t auprès de ton amante : larmes fuper*
» flues & peut-être criminelles, puifqu'il
n n'eftpas permis d'en répandre dans ce
n, beau féjour !
M Comment te peindrai-;e le paradis
9> que j'habite ? Il me faudroit àts mots
yy nouveaux pour Ats idées nouvelles.
» Comment repréfenter la voûte azurée
lïo i* Aventurier
>• auffi vafte que la petifée, pour la has-
n teur Se peut Técendue ? Quel torrent
M de lumière, quand le Dieu desCieux
»> la parcoure pendant la journée? Quei
» fpeâacle augufte, quand la lune & des
» millions d*etoiles y écincellenr pendant
» la nuit! Quelle beauté dans les nuages
n ma jeftueux qui s'y promènent l Quel af-
*• peâ fourianr que celui de la campagne!
» Ah ! n tu marchois fur les gazons émail-
» lés, fî tu repofois i l'ombre des arbres
M verdoyants , fi tu refpirots le baume des
9> fleurs, fi ta vue ie perdoit dans les loin-
» tains bleuâtres , Ci tu entendois les con-
>» certs des oifeaux & l'harmonie de la na«
» ture, fi tu voyois le ciel peint dans le
» miroir des eaux! Ah! mon cher Som-
n breval, pourquoi ne jouis- tu pas avec
»9 moi de toutes ces merveilles?
n Si tu fa vois la bonté dont m'honore
>» le pontife fuprèmel Croirois-tu qu'il
» me diftingue de toutes les céleftesbabi-
» tantes qui parent ce beau lieu ^ & qu'il
»> daigne me vifiter tous tes jours? Il fait
» plus , 6 mon ami, il dépofe avec moi fa
» majefté fouveraine, & daigne prendre
» devant mes yeux cet air attendri Se ces
K» regards amoureux,, qui te méritoient
»> mes adorations. Il m'a conduite dans
« unbofqaet fotitaire^donc tien n'égale
Frakçois. lit
les appas. Il a daigné m'y couvrir de Tes
baifers. Je l'ai yx\ imprimer fes lèvres en*
flammées, prefque fur chaque partie de
mon corps : je dis mon corps ^ car, quoi-
que pur efpric , je conferve lapparence
de ma dépouille mortelle , d'une ma-
nière û frappante , que la foi feule eit ca-
pable de ttie faire croire que je n'en ai
pas la réalité. Enfin, le Grand Prêtre
m'a plongée dans des rorrems de yolup^
té, & m'a comblée decareflfes qui m'ont
ôcé y pour uil moment> lançon noi (Tance.
O mon cher Sombrevâ! ! oferài-fe t'a-
vouer mon crime que l'amour ièul peut
abfoudre ? Dans les bras du Pontife , je
n'étois occupée que de toi ^ quand il
m'honoroât de fes faveurs auguftes^j'ai»^
rois voulu les recevoir de toi ]t ^]t te
les aurois, je crois, rendues avec plm
d'ame« Il a renouvelle plufieurs fois ces
fcenes volûpceufes ; je porte dans mon>
fetn un fruit de fes chaftes embrade*
ments, tin enfant fptrituel qui doit naî-
tre, pour occuper un des trônes de le
terre. Je deâre de lé mettre au monde ,
afin dé retournèf auptis de toi ; est il e.
daigné me ptotnettre qu'alors ils me reiir
drà à là vïe, pout me joindre à moa
amant lime dit même que je pourrai
goûter > dans tes bras ^ une oœbre de
lïi l' Aventurier
H plaifirs que j'ai goûtes dans les Cens. 0
M mon bien aime ! c'eft peut-être un crime
M de le croire j mais , avec plus d*aniour ,
I» ils feront peut-être plus grands.
» Que fais- tu, cependant, chère ame
•> de mon ameî Tandis que je nage dans
ti un torrent de délices, tu me pleura
' M ians doute j tu égares tes pas dans les
» grottes folitaires, fur les bords les plus
M lointairis du grand fleuve; tu me de-
» mandes aux échos caverneux, & tes gé-
t» miflements roulent fous nos voûtes re-
» tenti (Tantes : tu me cherches par- tout ou
» nous avons refpiré enfemble , dans les
» jours de notre intimité: tu t'étends fw
9» ma tombe; tu échauffes de tes baifers la
I» pierre froide qui Couvre mon corps; &
M tes jours ne font qu'une longue nuiti
n dont les heures pénibles fe traînent dans
M le deuil. Cependant j'ofe jouir, fur les
»> fleurs , des plaifîrs les plus doux. Ah ! je
n me les reproche, puifque tu ne les patr
»> tages pas! J'aimerois mieux pleurer en-
1» core avec toi,, fous nos c^ivernes fom'-
H bres , que d'être heureufe loin de toi. Je
ce te tends mes bras à travers, les mondes
«c qui nous féparent;, confolc-toi; notre
»» bonheur commun va bientôt comment-
^ »» cet; oui, bientôt je dépoferai le fruit
•>' augufte des embraflements du Pontif&>
Franco i s. ii|
9>8cje revolerai foudain vers la vîe & vers
» roi. Adieu » mon bien aimé j mon om-
» bre t embrafle} puiffe mon baifer fe re-
» pofer fur ces lèvres!
Sombreval à Voutondo.
33 Applaudis- moi, v[^o\\ cher Vouton-
^ do, je fuis au comble du bonheur;
» puilTè ma joie illimirce fe répandre dans
» ton ame ! Ma chère Phofphorine eft re*
» venue à moi du féjour de la mort ; je
» l'ai vue plus belle que, la lumière , plus
» éblouiffante que des millions de flam-*^
» beaux , couronnée de c\i% fleurs brillan-
>» tes, qui naiflent dans le féjour qu elle a
» quitté; elle m'a tendu fes bras en trem*
*> blant d'une douce joie. Je fuis relTufcité
»a avec elle ; & le Pontife fuprcme, le mè*
» me qui l'a honorée, dans l'autremonde,
39 de fes embraflfements , a daigné m' unir
» à elle d'un lien facré , qui me rend pof-
3> fefleur de fes appas. Qui pourroit te dé-
» crire les plaifirs ineffables que j'ai g(»à-
V9 tés avec elle , fous les aufpices de Thy-
M m^en ? Elle fe vante que le Grand-Prctre
»> en a fait relfentir de pareils à fon om-
»> bre, quand elle étoit dans le féjour ce»
>» lefte, & qu'elle a mis au monde un fil
» fpirituel > ç*cft fon terme , qui doit occct-
114 L'AVBNTURtBR
» per fans douce un des premiers trônes do
» monde. Croiroi^-ta que cette confidence
a> indtfcrete & funefte altère an peu, s'iUft
» poflible » le pur amour que je lui porte?
!• Elle a beau médire que c'cft fan ame feule
»> qui a conçu & mis au monde un h'S , je
99 trouverois fon corps plus pur, fi fon ame
» étoit vierge. Te le dirai-je même? Ce
t> Grand Piccre dont on me du que les
» cartfTes font C\ honorables & mericenc
» tant de reconnoiffance, m'infpire je iie
» fais quoi qui aigrit mon cœur contre luH
» Phofphorine me dit qu'il daignera peut-
»> être encore venir la vifiter.dans nette
w lit nuptial. Qu'il y vienne! je punirai fon
» infolence. J'ai cru voir dans Us %t§àtàh
I» quand nous étions à fes pieds , quand
» il nous uniflbit enfenftblc , je ne fais quoi
99 de moqueur, je dirai même de foarte.
» Pardonne tant de blafphcmes. C'eft Tex-
** ces de mon amour qui me les arrache.
» Ma jaloufe délicatelle s'effarouche de ce
y* que l'ombre de mon amante a volé dans
» d'autres bras que les miens. Je voudrons
»> être feul à faire fon bonheur , comme
»> elle feule peut faire le mien. Mais^cçat"
» tons les fombres idées amoncelées dans
» mon ame , comme des ombres niiifibks;
^ goûtons fans mélange les plaifirs que ^
•I Ciel nous accorde* Viens > mon cbo^
François. 115
» Voutondo , viens être témoin de notre
« Félicité, &Ven procurer une pareille
» dans les bras de ton Amante. »
Ce peu de lettres doit fuffire , je crois,
pour donner une idée du ftyle des Gnomes*
Cependant tous les extravagants préju-
gés de ce pays fouterrain commençoienC
a m'ennuyer, d*autant plus, qu'étant Prê-
tre 5 |e me voyois doublement obligé de
les refpeûer. J'aurois bien voulu cherchée
à ouvrir les yeux de quelque Gnome 5
mais le Roi nVavoit fait jurer que je ne
parlerois bon fens à perfonnec « Vous
» vous feriez , me diloit-i^, aflTaflîner en
» pure perte, que dis-je, aflaffiuerl les
3> Prêtres vous ayant admiç dans leur fo-
» ciété , vous regarderoient comme urt
» traîtrej il n'y auroit point de fupplice
» qu ils ne vous fifïènt foufFrir. a — *
•« Mais vos préjugés, lui répondois- je ,
» peuvent-ils être plus abfurdes ? 0 — «« Je
» conviens , répliquoit le Roi ^qu'ils font
» d'une abfurdité infoutenable. Je vois
>t bien, à votte éducation , que votre pi*
9» trie doit être plus éclairée » & que , par
j> conféquent, Vos dogmes religieux doi-
.9» vent beaucoup plus approcher de la rai-
ja fon. (Je trouvai cette phrafe fort cava-
»* liere. ) Donnez- m*en je vous prie, une
»» idée, me dit*il un Jour ^ peur-être les
titf l'A tsnturier .
9» pourroit-on^ peu i-peu, fubdituetaux
» nôtres^ ou au moins corriger les uns
m par le mélange des aurres. »
A cette propofition , je me fentîs un
louable dtfir de propager notre fainte foi,
&» nouveru midionnaire, je fis au Roi,
le mieux que je pus, un expofc clair & mé-
thodique de ce que Ton nous enfeigne dans
Jiorre enfance, J'ctoîs un apôtre fans mif-
|îon; je le confefle a ma confufion; & jen
fuis fi honteux, que je ne fais trop il
je devrois raconter ici lefFet de ma pré-
dication. Qu'on attribue mon mauvais
fuccès à rindignité, à Tignorance du Mi«
niftre.
Je voulois aller faire des profélites ait'
leurs; car je m'ennuyois tous )e^ jours de
plus en plus fous terre. On fent bien que
Je n aurois eu garde d'y rcfter fi long-
temps , fi Ton ne m'y avoir retenu mal-
gré moi. Je pouvois demander tout ce
que je voulois , excepte mon congé. Dans
la nouveauté , ce féjour m'avoit plu par fa
fingularité; mais» au bout de deux ans,
la voûte infernale de cette mine me pefoic
fur les épaules.
Un hafard imprévu me fournit les
moyens de quitter ce féjour. Les Dépu-
tés de la Nation alloient régulièrement,
comme je Tai dit, porter leur or aux ha«
François. tij
Htants du dehors , & recevoir des provi-
fions en échange. Ils apprirent , un beaa
matin, que le pays fupérieur , qui les nour-
riffoit, venoit d'être conquis par une Puif-
fance voifine» Se que, par conféquenc, il
n'y avoir plus de vivres à eipérer, à moins
qu'on ne s'accordât avec le vainqueur.
On envoya fur-le- champ des Députés
vers le Général des troupes vidorieufes,
« C'étoit, nous difoit-on, un fort bel hom«
» me, très poli, très-franc, Ôc trèsgaillard.i»
Nos gens allèrent le trouver; ils n'enten-
dirent pas plus fa langue , qu'il n'enten*
doit la leur* Ils lui racontèrent, en s'ex-
pliquant comme ils purent, qu'ils habi-
toient , fous la terre , dans une ville d'or ;
qu'ils formoient un peuple nombreux. 11
leur dit que cela devoit être curieux; quil
feroit peut-être un tour chez eux. Ils lui
répondirent qu'il y verroit de fort belles
chofes ; mais que , s'il vouloit fe laiflec
^mpoifonner, on lui en feioit voir encore
de plus belles. En un mo|;. Us lui parle*'
rent, feîon les préjugés de leur Religion,
qui étoient vraiment comiques^ Il en rit
de tout fon cœur, ce Mes bonnes gens,
» leur dic-il , vous êtes bien drôles ; mais
»» il ne m'eft pas podible de contr a^er avec
>ï des cerveaux comme les vôtres. Cepen-
» danty qu|S juger de votre Nation par fea
Il8 L*A V EKTUR 1E«.
M Députés?» Il leur écrivit une petite let-
tre qu il leur remit , en leur (iifant : « voila
p ma réponfe , portez-la â vos Maîtres. »
Cette réponib étoit inintelligible pour
eux. Je leur demandai, à leur retour, des
nouvelles de ce Général ; ils me répondi-
rent qu'il étoit plaifant, & qu'il difuic
beaucoup de mots femblables à ceux qae
je prononçois dans ma colère.
Les Prêtres exorciferent fa lettre ; &i
après Tsaroir mtfe fur 1 autel , la fommc-
rent juridiquement de répondre, & d'ex-
pliquer fon contenu j la lettre refta muette.
On vouloit , pour la punir , la condamner
au feu; mais la vie en dépendott; car
on avoir befoin de vivres. En6n, après
avoir cherché toutes fortes de moyens, Ip
dernier dont on s'avifa fut de s'adrefler a
moi. On vinr me prier de faire les opéra-
tions ks plus efScaces, pour forcer la
lettre à sexpliquer. Toute lopératioa
confîfta, de ma part, â la lire , en la tra*
duifant à ce peuple fubtiL Elle étoit en
françois ; jugez de ma furprife. En voici
'la teneur,
« On m*a envoyé des extravagants , qui
» m ont dit êtrç Içs Députés d'un Peuple
ï> qui vit fuus la terre. S'il exifte un PeU-
H pie fi privilégié, je lui en f^h moncom-
f> plimenc : je fens qu'il a befoia de pain »
François, 119
«» qa*il faut Itû en fournir; je ne m y re-
» iafe pas; mais qu'il m'çnvoie au moins
» quelqu'un de raifonnable, avec qui je
V puifle faire des conventions. Ces nobles
m Ambafladearsmont^iic desabfurdités;
I» & m'ont invité fort poliment à me laif*
» fer empoifonner pour voir de belles
s» chofes. Ces difparates peuvent faire ti"
»3 re ; mais on n'avance pas un fou la def-
9t fus. Salut au Peuple <Snôme. Signé»
» Trombon ToNNE&RE, Général.»
J'expliquai cette lettre au brave Sénat ,
aux Prêtres & aux Ambafladeurs» qui fu-»
rent tout étonnés. Il ne leur feroit }a«
mais venu dans l'idée qu on les prît pour
des extravagants. Mais, comment faire
pour traiter avec l'homme (iiigolier qui
leur .écrivoit ? quel Député lui envoyer?
Qn)chercha encore long temps; il falloir
trouver quelqu'un qui pût parler avec cet
JEtranger j on pa(fa en revue tout le mon«
de, l'un après Taucre, & Ton ne voyoic
perfonne capable de remplir cette com-
midion : enfin on penfa à moi , quand on
ne fut plus i qui penfer.
On m'envoya donc , avec deux Gno-
mes, en qualité d'Ambaffâdeur, pour of-
frir de l'or au vainqueur , & lui dein in*
der des vivres en échange. Les adieux
d'Almanziae furent extrêmement ten-
110 lAventuribk 5r^
dres, quoiqu'elle comptât me revoir le
' lendemain. Elle verfa des larmes , & je fui
attendri. Pour me mettre à même de faire
plus dlmpreOion fur le Général étrangeri
on me revêtit de mes habits facerdotaux^
dans toute leur folemnité; ôc l'on m'affura
qu'en me voyant dans cet équipage , tous
les Rois de la terre dévoient le mettre t
genoux devant moi. Je partis avec tout
le cérémonial requis, je defcendis le fle*
ve , & je vis enfin le grand jour. J'en
avois déjà joui , dans ce que les Gnomes
appelloient les Champs-£lyféesj mais cé«
toit dans un lieu renfermé; & feulement
pour quelque temps ; au lieu qu'à préfent
je me trouvois en plein air, je comptois
bien ne pas retourner dans ma cage y^]^
me flattois même de retrouver ma Julie*
Fin du fécond lÀrre.
^AVENTURIER
F a A il ç o I s. iti
rAVENTURlER
F R A N Ç O I S.
LIVRE TROISIÈME.
iN CVS eûmes beaucoup de peine, mes
compagnohs AmbafTadeurs 8c moi , à re-
joindre le Général étranger, qui courôic
ibrc vite. Enfin nous Tatteignîmes, & nous
filmes admis dans Ton Confeil. Tout le
monde y étoic vêtu à la françoife ; couc
le monde parloic François. Je ne cpmpre*
nois rien â cela. Mes compagnons, qui me
refpeâoienc beaucoup, s^ima^inoienc que
mes habits facerdotaux infpiroienc pour
moi â ces Étrangers la plus profonde vé-
nération ; mais à peine parus- je devant ces
guerriers (înguliers, qu'il s'éleva, parmi
eux , un rire inextinguible. Céroit a mes
habtrs majeftueux que je devois ce gracieux
accueil* Je reconnus bien là dés François,
Il eft vrakquej'étois drôlement ^^or^JV
vois des cornes fur la tèce; mes bras étoienc
paflës dans une efpece de culotte; 6c iur«
ront je portois devant moi la figure d'un
très-gros Priape.
Tome 11 F
1^1 L*AVEMTURIER
On die au Générai , à notre arrivée, que
nous crioia ksLDéptjcrs éa Pcttpte:^»^-
ntf . « Oh ! Ifs fous! «cpoodiiril c» nani-i
1* Vojrtz Meûr accoucremenr. »» Je'le priai j
dans ma laf go^ na^u^Ue . de ^e pas faire
attention à Thabît, qui varioit toujours
félon les differet» pys*. <* Quoi !
•> dit- il eu D\Siite|rf|n^ant^ 9onp;parlez
« notre langue! êtes- vous François?» Je
lui répondis. i.qiie.oi;i. »-— je Mq^blca,
»> reprit-il,, il y a ilc^Franjjois.par-fout,
»> jufques (ôus i^êrre^ lAiais ,- mcJh *cner
» ami, quetes-vous allé faire paiini ces
!• extravagants? »• — « Monfieur, lui re-
» pondis- je, ces gens onç kurs prcjug's a
»> eux comme leurs habits j.niaî$ dépçjniHez-
I» les de cette enveloppe, & vous trouve-
w lez, fous cette écorcç, la mcmertiôcellc
n de bon fens^iie chez les autres hommes. .
9> D'ailleurs, ils ont les mêmes befoinS) ils ;
f» ont faim. Ils vous vifrent de lor, dou-
» nez leur du pain. « — « Bqp, répon-
» dic-il, voilà ce que l'appelle parler : lié
« bien, Monfiéur, on leur en donnera.
il Mais, fuivam le vieux proverbe, en don-
^M nant dçHnarît." Mande:ç i vqs Qnomts j
» qu'ils envçiènt de l'or fiir-lè champ j ou '
^> leur remettra des vivres, ipJpfiiSoj on
»> c<eçe vra d'une main , on donnera de Tau-
•> tre, » Il nonima des commlûTaifes pour
F R A ^. ç o ï s. lij
s arranger avec moi, & me fouhaira le bon^ -
jour. J'envoyai mes deux compagnons dé-
putés dire aux Gnomes,, qu ils euyoyaf-
fènt à rentrée du fleuve^ fous la ypûte ,,
une quantité dot que je diterminaij & y^.
réglai, avec les CommilTaircs, cerqu'ils
dévoient fournir en. échange,
LeGcntéral m'invita à dîner. On ma^i-
gea fort bien à la françoiie^ & Ton. chantx-
de vieilles chanfons du temps de Louis
XIV. Ce galant hommç m^ fit accueil à fa
maniere-j c'eft- à-dire fort gaiement & fans
façon. Il caufa un quart-d'heure avec moi :
j'imitai fon «on franc & fans gêne,.& je lui
revins aflez. Je lui avouai que je n'avois pas
envie de retourner chez les Gnomes î
« Vous avez raifon, médit il j vraiment,
M il convient bien à des animaux de cette
M efpece de pqlTéder un homme comme
« vous! Vous êtes un luron, ajouta- 1- il ;
^5 je yeux vous préfenter à notre Reine. »
Je lui demandai s'il étoit François, & comr
ment il y en avoit dans ce pays4à j •< com-
» me il s\n eft trouvé dans votre mine,
t> dit-il, par unenchaînement burlefque de
w circonftanccs. Nous vous expliquerons
» tout cela. Vous m'apprendrez auflî par
» quel hafard vous vous trouvez Prêtre &
39 Ambalïadeur des Gnomes. « Je lui de-
mandai encore s il avoit chez lui un<;
F 1
Jl
114 l' A VBNTVHIER
grande jeune perfonne, très-jolie, nommée
Jolie de Noirville. « Nou$ avons, me ré-
» pondic-il , 1>eaucoup de Julies Se de tiès-
n jolies perfonnes ; vous ferez aifémenc
f» connoiiTance avec elles. » Et li-delTas
il fe mie à parler i an tas d'importuns*, ce
qui termina notre convecfation.
Le lendemain ^ les Députés revinrent.
Comme leur nation avoir faim, ils appor-
tére ntle double de For que j'avoîs fixfc 0»
leur livra leurs provifions, félon ce qa(
i*'avois réglé. On convint de continuer i
çur en fournir, fur le même pied, & aux
mêmes conditions quils en obtenbient ci*
4evant, du peuple quon venoit de vain-
cre. Le Général fe fir livrer tour lor^ilen
fit deux portions égales; il en prit une,&
dit: (i voilà pour nous, mais il n'eft pasjofte
» que nous emportions Taurre part, qai )
>» excède ce que nous avions demandé : '
*> tenez, me dit-il , je vous en fais pré- j
99 fent. s» Il y avoir au moins la charge de
douze mulets ; & c'étoit de quoi me faire
une fortune énorme. Je reçus ce prcfent
avec joie & reconnoiffancé, en èmbraf'
fant , avec tranfport , tnon bienfaireur.
Les Députés furent charmés de leur mar«
ché» & fâchés de me perdre. Ils partirent
jpput h mine; l'armée décampa , Se 4nt
:fe rendre yers les Frontières ; le Général
fi
François. 115
'lie la pofte pour faire un voyage à la Cour.
1 vouloir me donner plusieurs de fes fol-
dars pour porrer mon or; car il n'y avoir
poinr de bêrés de fomme dans ce pays« Je
n'en voulus poinr, parce que d'aurres por-
teurs s offrirent à moi , & me foliicirerenc
de les accepter. Je me trouvai bienrôc feùl
avec ces maudits porteurs. Une parrîe f^
chargea très-leftement de mes richelTes^
d'autres voulurent m'enlever moi-même.
Je préférai de marcher d pied, & ils me
fuivirenr.
Je me trouvots îmmenfement riche. Je
formois Tes projets les plus agréables ; |e me
promerrois de retourner bientôt en Fran«-
ce; 8c déjà je me voyois ppAelTeur de ma
Julie. Mais on fait comment la fortune m*a
toujours traité » ôc avec quelle promptitude
elle m'a conftamment foufflé fes préfents ^
prefque dans Tinftantqa elle me lesoffroit ;
ainfi Ton fe dottte bien que » fi |e fuis i
préfenr Créfus. fe vais être bientôt Irus.
Rien de^plos (impie que le procédé par le-
quel {e fus dévalifé.
Mes porte^fait étoient nombreux » &
fe me troavois (êol k leur merci ; ils étoienr»
de plus, voleurs» êc je ne pouvois les em«
pk:nar de me voler. Je reconnus alors
combien j'avois eu tort de refufer Pef-
cône que le Général m*avoit offerte. 'Les
F I
i
1X6 L*AVENTUILI1R
brigands commencèrent par marcher d'au-
ne viceiïe éconnance, tellement que favob .
pekie à. les futyre; ils arrivèrent bîenioc '
dans utie grande foret, Là^ chacun s'en-
£>Dça cle foo coté parmi les arbres.} je
CPurw tantôt après l'un, tantôt' après
l'autre; mais \e ne pouvois les p^ufui-
vre tous à la fois. J'avois beau les.appeU j
Jjer 6c leur crier : tf Mais fongez: donc î
» que cela in'appartien; » que c'eft toute
» .ma fortune; m ils ètoient fans oreilles, j
mais non fans jambes ; je les perdis bien-
tôt (le vue l'oh après l'autre.. Je vins a
bouj; d en attrapper un i mais detiz autres ,
enlevèrent fon tardeau \ Se me laiflèrent j
rhomme , qui fut auffi fe. défaire de moi. Je 1
iDQ trouvai bientôt feul au milieu de qua- \
tre au{r«s coquins., qui m'avoient fuivi»
malgré moi, poux. me porter moi-Boeme. .
ce Ohj me dirent-ils, ileft inutile de cou- -
yy rir; VOUS ne les reVegcez jamais » nous
99^ vous le cautioni^oas. »» Je ne trouvai pas ,
ce propos confolant, quoiqu'ils femblaf*
fent me parler ainfi..pq«D mç confpler.
<M Mooûj&Hrir ajouteren|r.ik»*yQttS voyez ,
?•. q»e.9pu$ n'avqns pas ftojcrejpaff du ^ain .
â»:.que ces M^ieujs V5ieot|?fll,,de. faire j
^ fipvi^ efpéA'Qns^ iqi..e t<>aS;,voudi;ex,biea 1
» .i)ottS).4é4oa;^niiagerv^
F .QM'l^ppeil«9^-.vOu$ Ypss dédomma--
François, 117
» ger ?• leur répondis-je. Etes vous auflt
» des voleurs? voudriez vous >• maUieu-;
»»''tcliK , vOcre part d'xui vol? ^>— cr Mais
»'au tnôins, reprirenxMls V vous devez
>•- rfoiis payera pour: avoir voulu -ypius por-»
» cèr. ifi» Les coquinsMevIeur répondis :
» ma foi, je nai pas le fouj ces b.rir
•> gatids m'ont réduit à la.desniere mi<;
»' fere.>»^-^MVk>usne rrouvieres pasmaUff
È$ vais du'tnoms^ dirent-ils, <|u^-,nous târ
s».'thic¥ist>det4rer parti de^Of l&bits ; Vous
»' vojwz que^nôus fompiei rtâcaïi^nno-
«ir^datTrs/'9i-^-*-«ç Commebc ,-fcéléf àt$ ! m'é-
» criai^je. >» Us néfirent pas attention à Qie^
erisj &*, triomphant aifément de ma foi-.
U^céfiftante^îls/me dàpoûiliereiu avec I^
plus rigouted^ e^aâueude. Itsireg^Fdoi^tit«
en pîtié^ mes iiabizfs hanoqués. €« Mais^
ul voyez an pea^jdiroiem4Is,q[Uels habits
» ' ekcravsigai^! que.diableveitt-'il ^ue nous
0 faffions'de cela? Nous n'en tirerons paj
M^'de^cploi nottsrafs^îphn:^ £n vérité , nous
Mi; avons fait! là unebeite JQurpce. »> Jq Vpif
9oisȕaire plus-mt^uVaifer^u'eUXi^-^f Et l^
ibc ■ job 'mignbnV^afoutoieht-)îls ; il .hjH .dei
»«'|K>rtencs';àroeiïV ( Je n^4es ^vôi^ t^idfi^
m^zdésizmbsmjfloyé^^:).^ Ab-! dt^lfrim
fth mérSeeroii bien querinouf noue payaf-
n fions fur re&iépaules^iinais cela iè. r&-
stf<boavenui>\Aicei'iQm«i \\Siifno grati-
F 4
1X8 l'A VBNTURlBll
fièrent de quelques coups de poings » me
jttrerem par terre, 8c difpamrenc.
Je me leyai , roué.de coups ôc tour na,
perdu dans un grand défett fablonneux.
Que faire ? Je m'avançai lentement du c&cé
par où j*ivois vu mes bourreaux s'écha|)-
pen La nuit vînt} elle fut des plus noi-
res. Que devenir? m Héks! unedilbb-je,
j» pourquoi ai*)e quitté le féjotir des Gfl6^
» mes? Je fercMs à préfeut h^n i mon aife
I» dans le lit d'Aimanxine » on de quelque
I» autre Beauté , dans l'abondance repaie»
» dans le fein des voluptés ^ & f e me
n vois» 6 Dieu !.. fi riche , il n'y a qu'un
a» moment, formant de fi agréables pio"
n ]tt$^* Ah! je fuis né pour être mal-
»■ heureux! O ma Julie » où es tu? Si tu
j» voyois ainfi ton Amant » tu le plain-
j» drois. Tout lui manque; mais , au feiu
i> des déferts» il ne penfe qu'à toi» il ne
^ regrette que toi. » En prononçant ces
tendres cortiplaintes» j'entendois» de temps
en temps» les rugiflèments des lions qui
une tiroient fort défagréablement de ma
rêverie amoureofe; il toniboit du verglas
fhr ma chair nùe^ |e ne pbovoilme cou-
cher; Ar, pour m'échaumr du mcHhs» il
falloit toujours marcher , au rilque de
mMgarer de plus en plus.
Je courus, toute la nuit» dans l'ombit
. F a A K ç o I s. 129
« plus é^ailTe. Heureufeaienc» |ç ne ren-
contrai ni pierre lii foflë pour me cairer
•f ^^ y étais dans un grand dclett , où
Hn*y avoir que du fable; J'enfonçais ai-
fémenr , & je me débarrallois avec pdine;
^^^ au moins cer exercice m echantfbic»
iwce qtfil croit pénible. Malgré Fembar*
J^as ou fétois plongé» |e m*occuppois beaa^
|J*ip des moyens de revoir ma Julie , &
de lenoaer mon mariage avec elle , com-
"^ fi f avois été sur qu'elle fur encore au
'"^njJe. J'éco» auffi fort inquiet fur la
l'aère de me trouver i l'audience de
'* I(eine>.dQnt le Général m avoit parlé j
^f c'éfoit le lendemain qu'il, m'avoit
^<^né rendez- vous » pour me préfenter
* ^IlfilL Comment m*y trouver; comment
(Mtre décemment? Etois jerloin ou
S€ h réfidence de Sa Majefté ? D'ail-
on a beau 2tre dans le même ïmi
91e les grandsyon eft tou|ours, bien loin
«eux y qmuid oo eft tout no.
Le }our commençxiit à poindre» & | ap-
percevois des habitations» Se même de
«>eaui[ édifices; là can^>s^ne devenoît très*
nanie; mais je rencontrots» de temps en
<^mps» des &uvages» de couleur de cui*
?re rouge. Ma peau blanche me donnoic
One figure tottt*â-fait différente de la
It^r,' QtMlques^uw me prenoient pour
F 5
Bh dé" tés Mores blancs quon appelle
Allnhosj ou pour quelque animal appro-
chant de la figure humaine. Pluûeurs
vOubiçnc cirer lut mot Tans façon; Heu-
reufement» la langnedeces'pôipks ref«
ftiftibUÂt pref(^ue encieremenc à cellcicks
Onàmes, ce qui m'aida beaucoup à, me
-^ire entendre » à exf^rimer înes befoins; &
|e parvins enân à: obtenir d'un dès paf*
iâncs i qu'il snludiquac le chemin qm
<6ndaifoit au palais de' la Reiioe* J'appris
•que* f en ^cois Ibce éloignerait' me- £diut
Mavchet tout. 1er.- jour 'y le ichimin »dev^
;noit', ni JeSt vcaiy ptius beaii; bdefeit
i^toit «bien loinrderriereitioi. Je me»croii*
ivoss c^ans nn pay:$ habirë; mais où Toa
lécoh habiltié) 6c,*par conféquent^ oi ma^
i£ig«rre idevetïoit moîns:de mife^Jâicueillic^
^arvil-^ar U^ defr&uiisv/q^i^iiaetvalucenc
«Pavanca^ de >»e*pas jîioiictf dei^iaifa». &
mt'obcinrent, ;de plus »-<qi|elqiier,cMp$ 6t
bacon de kparc deioe«x.i.qtii»/l]iappac-
-aenoiJ^nic On lâchai» *pJu£eurs £ài$i de
^os dogues à mes trottAcss^âc Vzm&atM
-iâ ' vi« ' me doiin^ là i^ct^e: ^ «oinric. plos
i/wîseirqoVu». A cbaquo vviiiiagfi.qiiç je ira*
«'iiteriiisj je .r0cu£iJlpia^ne.tc<)iip&4^ polif"
r^fens, quicouibient apjoèsffmi&tn^^ié^snrf
!ic i}uaîque }!eb hth&yfiufmjhi W^
«qrcegeiaogaiencoirfCQmAi^^
F ft A-KT e o r s; i ift
Je décpavrk biem6c la viHeràpitaie^
Sc'xHfnb i^\e me fit .redoubler d'arcleuD
pèfoèiài^àviticerir parce qw.je reiueilfi^
tfhfr &ÎW |:dw'ïicïinbî«iÈfeil8c:j plais fatirr
gàMro>^:]ir:pfjiMir laiaBpeDûbûQo^ jqné»
m^s^ Aiivlffm-^méjeccùieQt àfk-how'^Si!
tdores filtres de fi4>erâau6s y qai ri'étoii$iit
p^.'chi'Ohok ie^.pltts exquis ^.&. que j'éu)is
^'èi amcxQil\wrsside;icefi>vft:iefer^. béré^r
cf^s^e»^ :afafib/dlei)i!ietr.:ijm$ •i^^j.vîî^
Ma|^ m(9n.eiithatrra;$,jî^wis,t)fp«n(^anb
affig« de.epcé&ttco d!fiirpmv{^aafe)i^âéchipr
• î : ;|^!a^p^ ; de -la yil le éi<m ^ engorc pfus
^^<mer qûevcêtce.eauée^ unique. Je U
^i^Péboû .tié)l ti:^Jbien>. <^ije.las ti:ou-^
recipiijçioifloifi , i. n'en pouWc <kujter , k»
Y?JA<ÎWi5::.fe jYrai-4ê Qçacê^ J'pt>forv^t<?»-
re; que rais->|e : 4c. Uf^c :4'aucirGs édifices..
II y ji^dif Ji .<fei.tîwl:»^^pJh^ig!ef dansi
floiçj;^en^f^'jyii;Aff^^dev>î q,i)t,^«ÎW
F tf'
iji l'Aventuribr
mante promenade le trpuvou pwnc ^**
plus beau momie j je feniois combien ma
ligure étoic indécente, fur-tout çoor un
pays d'étiquettes comme celui ou je «e
crouvois : feii étoif confiiiî «M** V^
fiiire? La feule des poliflToos qui s'a»"*
foienc fur mes tcouilès devenoic iaiiQ»'
brable. La fueur dont j'éto^ baigné, atta-
choitdavantage fur mou corps toutceqoVm
y jéttoit , les fpeâateurs œ. (avotenr trop
pour quel animal ils devoiem me pren-
dre; il ny avoit U perfonne i qui }e
n'eulTe irolonders cédé ma place.
Bientôt }e paifai devant un corps-de<»
garde; & les tbldats yoyane i'incongrdicé
de ma parure , crurent devoir fe mettre
auffi à ma fuite pour m'arr&ter ; i^otlà donc
moa^orrege augmenté d^un Aircrèic p^*
Atble* Je redoublai d ardeur , pour courir:
je traverfai une place femblable à celle de
Louis XV; }t gagnw le peut Tournant,
& me voilà dans les Tuileries. ^
Cétoit exaâement la même cbofe que
chez nous; la grande allée fe trouvoit
garnie de 'la. ^lus brillàiué aflfemUée.
Toutes les Dames k (everent ifur-mon
paflagejfehtendow^aîerî^-^; rko^rturl
parnofi d'iAnombrâbtes^ éclërs de ttrt. En
feiglwnt de vouloir embràfler les geAi, je
les faifois fuir ;on'ferangeoîlP pour me laif
V fc A »>f OIS. Hii
fer Mflfer i At f^^agMietifii^ te cktceau.
^ Heareulétiièfit^ Tes fotdacs & le peuple
ii*avoieiit ras le dvoic d*]r encrer, par reC*
peâ pour le féfoor de k Souveraine. Il n'y
aifoir point de gar<ies â la porte; f ignore
fioarquoi. Je me vis t>ient6r accueilli par
les valecs, qui s'arcrouperenc autour de
moi, ijans une cour lenablable à celle
qu^on nomme rhez nous la Cour des
Princes. Ces honnêtes gens, en éclatant
ée rtre^ alloient recommencer, â mes
déj^ns , un |eii auflî trifte que celui des po-
lirons qui m'avoienc pourfuivi : fapper-
çus, dans un coin de la cour, une efpece
de crâne élevé au-deflTus de pluGeurs dé-
grés, (foù j ai fit, depuis, que la Reine ju-
Îeoic ^quelquefois les caufes de fes fujecs.
e pris ce tr&ne pour un afyle , & je m y ré-
fugiai, compcam qn'oh m'y refpeâeroir.
le tombai for lès marches en criant : Gracéi
gract} On m'enroura , fan^ me faire de niât ;
fe reftai long- temps fâos pouvoir pronëiicer
un feul thot : ennn je dis aux nobles gens
^ut m'énviron noient : «c Meffieurs, ayez
n pitié de vidtre fethblable; faî^^té ;dé-
«» pôutllé, côfbixie vonS'Réyôyez, jp^rdés
^ voleurs-, f aîéré tnis dam Fétat où jeYurs
W par la popukce, ^1^ 'ifife vbyaîni' nii^
fr m'"a cocftblè k'otittftgcj; -Mfe^ vbîlà'diâfm
>> lafifuatit)tt%|iltts^^lorabIe^hari^^^^
» gnez protégée .B%tjHirp»«*jt ^i *J^'*
»> J9itnais,Ê|j| de aifalsj^bqlutdt ypus jf:^^
%> qain>past9é(îciSl4^«Rl^lbeur%,.>p0r:aii^
l^gii^ cc,Me0ieurs,.F4|N:t$-j^,,|f,fBfpl^
if^ciuolqu'tfn dentrç vqusd^vecck ^k
»•. GéniSjral de TrqmtKnvX^»»»*»^ < q*^®
y je fuis arrivé, j^i-^eu J'iionîœmrjii^ l4
9> , voir il y a deux jauçs,,^.d^'i^ir%fi|êip3
«) un traire avqc lfii:p<mr,i)»0 mcior^'<^^*
«9 peétablej j'écoi^aWs ptu&ibeiMeiii^j St
*> en meilleur équipage. Il m'a^QicdqoQé
•» rendez* vous pooT a,ujour4'^tti.<l#9f <«
» palais ; il deyoic mêmenjip .préfentsèr à
>9 la Reine. Vous voyez i ^f^ifil. point des
.5^ majheureux tpaiv^ipi^ ^^^^ i'i'Pp^if*
»; /àrnce.de; recevoir fçc KofliftÇitfi ^^ ^^}^^
^^ Ç^ fl"?iVapfç,ô(tiiflejttf|^ô«re<,..oà
i»,.^pna^jç,^& ^"i^uçre^à^ittjçiîjil ^
4ÇrSj^i^fcffe^îamiMce^^
/Çf:<» »w^ ?Ff.SB' Wfflfiï àqjftH .j^iflfiP^^
F R A.NÇ O l,h IJÇ
yi rendez-vous , eft arrivé. » Le nom de*
Prêtre Gnome les fit tous rire, & ils. me
loiferent de la tête aux pieds. Le S.uiffe,.
flegrnatique, me regarda d'un air auflî
froid, .que fi j'avois été îialpillé. .On lut
donna, commiffion d'annoncer 4 W» le
Général, un^ Prêtre C^nome àquî'iravoit
donné'rendez^vQus,,poHr le prçfenter à l»
Reine^ À certe idée, tout le monde rit,
excepté le Suîffè. Il alla froidement n?an-
noncer à S. E, qui étoit dans un, apparte-
ment voifin j Se il répéta ,. mot pour mot ^
tout ce qu'on lui avoit dit, fans ajouter
une parole fiK l'état où j'étois^ Tencendis
tout, de la porte: la Reine étoit juftement
avec M, de Trombon-Tonnerre^ « Ah !
>9 bon, dit*il, juftement. Madame, c'eft
» ce drôle de corps que j'ai annoncé à.
» V. M». Je rattendoi^ j qu'on le fafle en-
>» trer. « J'étois déjà derrière un paravent ,
le Général s'avançoit^ en difant « Mada-
» mé , j'ai fhonneur de vous préfenter M.,
» r Ambaffadeur i » & M. TAmbafladeur
paroît. 1^ Reine s'écrie : \(Shy thorreur! tk
fe fauve i lé brave guerrier refte la feouche
béante &. les bras ^battus', & moi, d[an$
Hia iiu^îté, je demeure auffi rnimobife qufe
" lûi.ccÔh.ohj dit-il enfin,. que' (îgnifie cette
»>' comcaiè? Qu*efl:-ce que çe'pWfifrqn
»> qu'on a laiffé entrer ici f»» on liii fépond
ij(î l'Avbhturibr
que c'eft le Prêtre Gnôtne quil atteir*
doic: les domeftiqoes, arrêtés à ta porte,
ne pouvoient étouffer leurs éclats de rire«
•• Que veut dire ceci >s'écria-t-ilen colère.
» Y a-t-il ici quelqu'un qui ofe prétendre
33 â fe louer de moi ? » Je vis oien qu il
ne me reconnoifToic pas» « Monfiear,liu
t> dis-|e» daignez pardonner i vos gens,
I» auffi-bien qui moi. Je ne fuis que trof
» méconnoiuable. Puifle au moins ma
» voix rappeller â votre mémoire Tin-
M fortuné Prêtre Gnome que vous avez
fy daigné accueillir favorablemenr il 7 a
» deux jours, ce II me reconnut en effet à ta
voix, ce Comment! c'eft donc vous! me
ï> dît-il. Mais quelle eft cette mafcarade?
» eft-ce dans cet équipage que vous voii-
» lez vous faire préfenter à une Reine? »
ce MonHeur, lui répondis je, il m*e(l arri-
» vé bien des malheurs depuis que Je vous
M ai quitté. J'ai été volé , tourmenté, mar*
>• tynfé. >s Alors je lui racontai en gros
mon hiftoire. Il la trouva ptaîfante , & tnc
plaigmt en rianr. Il m'examina de la i^tt
aux pieds , me retournant par devant &
par derrière. c« Cçft une comédie lar-
)> moyante, me dit-il j fur mon ame, il a
9' la plus droîe de figure du monde ; on ne
:» peuif être plus malheureux , ni en même
9i temps plus comique. Alloosi mon ami t
François* 137
» il faut vous ciécrorer & vous couvrir; il
» y a remède i touc. Qu ou appelle mon
»» Valct-dc Chany>ie , afin qu'il cherche,
» dans ma garde- robe» de quoi habiller le
» Prêtre-AmbafTadeun Cependant |e ne
>> fais comment la Reine apprît ceci y elle
• s'eft fauvée comme un oileau. Il j a là-
» haut de bonnes âmes qui pourront en-
3» venimer cette petite hiftoire , le plus
i> charitablement du monde. Il faut que
» j aille voir cela. » En difant ces mots »
M. de Trombon-Tonnerre courut chez
la Reine ; on lui ferma la porte au nex.
S. M. éroît encore toute eflfrajfée»
m Mais qu'eft-ce donc? qa ai-}e vu , difoit*
n elle i fes femmes , qui en vouloient au
» Général. Eft-jce un homme, eft-ce une
n bête ? Oh ! le hideux objet! Et c'eft là ce
^ qu'on appelle un Gaôme? <» Les hon^
nêtes femmes lut répondirent que c*étoit
un trait indigne de la part du Général ,
d'avoir ofë jouer S» M: au point de lui
faire voir une figure 11 indécente ; qu'on
n'expofoit jamais un homme nu aux t^^'
r.rds d une jeune perfonne, encore moinà
ceux d'une Reine : qu*on ne pxomettoit
jMtkt de préfenter un Prêtre 8c un Am-
DaiTadeur, pour of&tr Tobjet le plus indé*
c<ent } qu'enfin on ne jouoit un tour anffi
langlant, qu*â ceux qu'on voubir outra*
(
f }8 l'Avewturib».
ger de la manière la pltts décidée/
La Reine « qui navoic pas d*abôrd
penfé à fe.fâcher, crut dèsJc^rs fa pudeur
incéreflee i témoigner du reflèntimenr,
ic elle le fit avec coûte la dignité poffible.
Elle ne voulue pas voir le Général /lai
fit dire de fe rendre fur-le champ à fon
armée. Il pefta beaucoup contre cet or-
dre» 6t defcendit en grondant. Il m'âppef'
çuranbàs de.refcaiier: « Qaeldkbiçaufli,
i> dittil^ ces Gnomes* font' faits pour me
9f porter malheur. Tout ceqûf vient dè'cbez
» eurna pas le fens commum Voyez un
9> peu quel a;uftement>poor parotrre de*
»> vanc une Reine. Nous avons fait U
» une belle, équipée î>ayeBtibin de lui ce<
>> pendant y ajoncavtHilvqô'U ne manqae
» de rien.>> En difatic i^ela:,! i) monta en
voiture» Je. v^lctts^îciL faire mes excufe^'*
^« Oh ! 4îje»vQus. ihqoîçœz. fias., m?écria-t-il
» de la portière î ce ne fera rien. La Reine
j*- eft jeune & ingénue ^ ellcpeur écouter de
M mauvaiscaqttetes;*mais,danslefond,c'e(l
» bien la meilleure ame du monde. » A ce&
mots il partit ,.& melsiira aanùlteudefês
gens I tou/ours dahsie mctxk déskabilléi
"A pein« -fon capordè^ :eQt-i:^ difpirûj|
que CCS coqSuins' iii'el»)è«D8retit^«d^'4^^ir
lé pstus infolent, bien détecmtà^ i &V
HMlfjej: iones.dépéodi. Je'ne c^éteracpas
Frakçoxs. 159»
leurs propos révoltants. Ils conviiuçnc
enfin qu'il falloic me nettoyer & na'har-
^ biller; fur-le-champ, ils cureitt U cruau^
té de m'anacher.à la coide du puits ,
&, de cette manière ^ ils samufoicnt à me
plonger dans l'eau, & à m'en retirer al-
ternativement. Enfin , l'un deux, qui p«*
roifToit aflez bon homme, obtint que ce
jeu cefsât. Pour finir de me nettoyer , on
fe contenta de me jetter cinqua;ite féaux
d'eau fur le corps. Après cette afpetfion »
on me donna une miférable fouguenille
pour me couvrir, & l'on me fignifia qu'on
daignoit m'élevet au rang de marmiton»
Voilà mon début â la Cour.
On conçoit combien je fus humilié d'uti
pareil traitement; mais je fends qu'il falr
UÀt faire contre fortune ban cocur^ & re«
cevpir rde la main droite ce qu'elle m 0&
froit de la gauche. Je remplis mon em-*
ploi avec gaieté , Se ma gaieté me valut des *
amitiés de la patt de ces drôles , qui étoient
difpofés a me maltraiter , pour peu que
j'euÇTe eu Kair : mélancolique. Un chef
de citifine que je fis rire, me donna un
de fes vieux habits ^ qui étoit encore a/If si
propre. Je fis faire ma barbe » qui éroic
encore jeune^je otaccommodai & m'bâ-
faillai en tirant le meilleur prti que je
pus de mon a|uftement ; ils me uouve*
140 L*A ViNTI)rP.lîll
rent cous un air noble & galant, «c Vrai*
*» ment, difoient-iU , ceft un gaillard
19 bien b^ci j il a Tair de quelque chofe. f
Je vis que je leur en imporois. Celui mê-
me qui m*avoir donné l'habit , paroilToit
me refpeâer pour cet habit même. Je
trouvai une guitarre, je me mis à en pin*
cer d'une manière qui plut. Je compoiâi
bientôt quelques couplets i la louange ie
la Reine » 6c j'allai les chanter fous fes fe^
n&rres en m'accompagnant de mon inf*
rrumenr. Elle me regarda â travers une
efpece de jaloufie. On lui dit que j'écoii
le Prêtre Gnome, on lui raconta com*
ment javois été volé. Elle témoigna
Su'elle goûtoit ma figure Se mon chant, &
lie m'envoja cinquante Ninoru: car les
peces d'or etoient ainfi^ nommées de fon
nom. Je me fis habiller très prompteoaent »
6c les valets n'oferent plus me commander
tien : je reçus même des excufesde leur part.
Je gagnois tous les jours y i leurs jreat;
6c en moins de quinze jours, de mar*
micon je devins maître. La Dame du lo-
£'s , c'eft-à-dire , la Générale, qui revint
x la campagne , apprit mon hiftoire , &
commanda qu'on m'amenât devant ellei
Dès qu'elle m'eut vu & entendu , elle me
fit les plus gracieufes excufes , pour Tim*
pertinence de fes gens, ordonna qae ji»
F & A N Ç O I s. 141
fiifle logé dans un appartement de maître »
& me ht manger à la table. Au(&t6t tous
fes valets, l'un après Tautre, vinrent mo
trouver, me demandant pardon^ de Tair
le plus humble. Us m'aiTurerent tous, chap
cun en leur particulier, qu'ils m'a voient
reco'mitt, dès le premier coup-d'œil , pour
ce que j'étois; que, dans Je fond de leur
cfleur, ils s'étoient inréreffés à moi, &
m'avoienr refpeâé en fecret. Cétoient
cettx«mème donc javois reçu le plus d'où-
trace , qui venoient me tenir ce langage.
Je pardonnai à tous, excepté à un maU
beureuz, que je crus devoir punir , comb-
ine on le verra par la fuite. Je me liai
d'aOHti^ avec le Gouverneur des enfants
4a Général, qui étoit un brave homme.
Je lui demandai enfin où j etois , Se par
quelle étrange aventure je trouvois un
peuple qui parloic François , au bout du
inonde, dans un pays dont les François
fie foupçonnoient pas Fexiftence; je le
priai de m'expliquer pourquoi cette ville,
2u'on nommoit Pans-Neuf » relTemblofc
finguUèremeut au Paris d'Europe: car,
en eœt la reflbmblance étoit frappante;
tous les beaux quartiers s y trouvoienc
imités & embellis; aux vilains, ^ui fonc
icommuns chez nous , on en avoir fubfti-
sué de charnunu. Cette ville écoic donc
141 l'Atentuhhr
beaacoap plus belle que fon ainée , & Ton
auroit dû 1 appeller plutôt Paris Réformé,
que Paf is-iNeuf. Je fis en6nà mon homme,
un déluge de queftions fur la foule des
objets nouveaux, qui me frappoienr.
le Gouverneur me répondit: «« Mon
9^ cher ami , ce que vous me demandez
1» doit être voilé des ombres que le Mi-
s> niftere veut j répandre» Nous ne pou-
» voris révéler tous nos fècrets, & nous
91 bien faire connoître aux Étrangers ; ce-
99 pendant je vous dirai roue ce quil me
M fera permis de vous dire.
» Ce pays n*eft pas entièrement in-
8» connu à vas Auteursj pluHeurs le nom-
» ment, comme nous, la France-Auf-
^ traie. Il eft queftion, dans Montagne,
» d une Contrée nommée la France-Àn-
99 tarâiique: &, quoique notre Colonie
M même ne foitpas connue en Europe,
» la terre que nous habitons a été, de-
9) puis un temps immémorial, le féjouc
?> de plufieurs François, que- nous nom-
99 mons Auftro -Francs,
» Notre Cour eft Françoiife, comme
>• vous voyez, parce que nousfommes tous
p originaires de France, & que nou^ avons
» encore, parmi nous , deux ou troi* vieil-
i> lards centenaires , qui font nés en France
i> même*
François. j^j
^ « ..Maïs comment le fàic-ll, lui dis-je,
>^ qap.n né façh.e^iien en Ffance d'une
»> pareille én^^ration}. Cac cette Colonie,
•• eft: noml>re.ufe, Diçesmoi, .de grâce,
» où foqiineS'nous?
^ »^Nous femmes dans Us terres Auf-
» tralçs, reprit-il* Je vous répète qu*il y
» avoit ici des François depuis long- tempsj
33 mais ils n'avoienc aucune communica-
» non. avec la France, cjui àyoît perdu de.
»y v,ue ce pays. Pa envoya , ^fous Loui?
»> XIV, une petite efcadre, pour. le dé-
» couvrir & le conquérir de nouveau. Ces
» émigrants y réuflirebt; mais, fe voyant
»> dans une contréeprefque inacceffible, ils
» voulurent profiter de cette fituation:
>y TEurope ne pourra pas nous déterrer là,
» dîrent-ils i & , fans doute, il vaut mieux
M refter ici nos Maîtres, que de gémir fous
33 une puiflance éloignée, & dexpofer
« ce beau climat à tous les malheurs
33 qu'a fpufFerts le Nouveau Monde» (Inous
^3 fajFaii^ns connoître aux trop puiflants
i> Européens^ C'ëtoit la même raifon,
» cher Merveil , qui avoit engagé nos
»> deyàncief^ les'Auftro-Francs à pre,pdre
33 Je nicme parti. Les nouveaux débar-
33 qués' fe déterminèrent donc à s'établir
w en paix dans ce pays. On ne les vit ppint
33 revenir en France j on les crut perdus^
144 l'AviNTOaiER
n on ne peafa plus à eut) & ces braves
>• gens fondèrent ici on Empire aiTexpuif*
»} fane, 8l fur^couc très^heureux.
»t Noos fommes gouvernés, comme
9» vous le voyez, par une Reine, & ji-
»> mais par un Roi. Ceft une loi de TEtaCi
Il On a vu que» quand un homme eft fur le
M trÀne , le beau fexe a quelquefois trop
M d'influence } au lieu que quand ane
le femme règne , elle donne ordinairemenc
f> fa confiance i des hommes, & les affai'
9> res n*en vont pas plus mal. Ceft lii
» mon cher ami , la raifon qui a mis pour
» jamais notre fceptrë en quenouille. U
» trône eft héréditaire, & cependant nos
i} Reines ne font point mariées. Je vous
» apprendrai, par la fuite, comment elles
•• s'y prennent pour avoir de la fucceffion.
n II eft certain qu'au moins, à l'inftar du
» Grand-Turc, S. M. eft la première bâ'
» tarde de TErat. »
ce Vous avez été furptis d'apprendre que
n notre Souveraine s'appelle Ninon V.
» Ceft qu'elle defcend, en droite iig"^)
w de Taimable fille qui fut Ci célèbre
» chez vous , fous ce nom. Cette Cour-
» tifanne,honnêcehomme,eut dû Grand
M Condé une fille , qui ne fut point re-
>• connue, & qui réunit les grâces de fa
I» mère à la grande ame de ^n père. La
Il jeune
. ^ H À 1* Ç o i,,s. 145
« Jttïrié^Ninpn, i I%é <fe dix Iiuît ans,
*rfat eftibà^i|u^e fi^ feftadte qui^ con-
» llitifit'tci n<frViea<. &h ^e cherckoit
»» :^*à s'eîrdè&îrt;, &:lV>i^yréuIIît. Char-
» piante comincr.efle étoic, elle fe voyoit
»>< i'dbréc dç cous les hommes; 011 admi*
» 'irciit ft f^gefie autjaitquç fes grâces.
»• EUéravoic fijiriôatnôtte ïcxe l'éippire
«9 le pIau ftrïfrai^/. effe écoU auffi conful-
^>î :Atttc«ïtriénjpfette?rt,^iétbîtq
»"4'**^^^^'^ ***^? fortiie de^gôuvernemenr.
>i La pli|s grande farcie dësiiàMcancs
»^penchbik pôttr^f Etat Républicain: Oti'
«• %d A^ià W dè'dfemindér'à li^he '
^^^miok^y'i^^^^^ important. "
nm'ioii ioûîM'i^^^^ éioieht'
»-é^ct^t\\h' en^^fii^' ):ei:déi.'pn pixUt
n 1% cçt^*àbfcr,' qui intéreïlbît tout le
>> moiide; & i*on. ne pouvbîcjs'arcôrder.
»j Tout-à^cd^, .^'^ )^'^ j^"^.hp??me,
»' pltfs-^rdèrra^fit p^flSôniié'cïue les au-'
t> lîds/fâùfl^ diViniré é& ÛfSsnibtïp ^'\
>j fe^le^na â^ î'éttia : ccMeffieurs^' y<i(is*
»» Ypili bien; ^mbatrâfTés ; rféo'ns uiie j^^ô-'
»" ttztciâéySc.xnéttoti^ la bélfe Ninofirjfur
» lç'i*ône : h'eft-elle pa^ déjà notre R^-'
99 xtë ?:' » 'Cette idée parut upe i^ÏDi-
»-^ rariiiyn da'Ciel,'& finfpiration i^'cppi-^'
xT 'iîtenquaâu^ cercle 'énxièr]'comm^^ Kc-"
n mier qui
»» avoij; pu
ûi a vc)it part? , (ç, içniant .ajfljé ,
» Tous ces Amants ,,^fj^54ç(dj6t^- ■
'';ë^Çii*r!Jtf'^!™
» :éIl'ïa'criiquiQm^,ûepui&êll^. Tp^ws.<xS;
i>"îrancVfles' int l:é beUç^,, p;^rcjç qu efies,,
F R -à N Ç O I s. 147
«* heureitx mortel qui leur a donne de la
s», poftérué. Vous, deyez trouver cette ca-.
>3 [Mxale.finguliere , par fa reffefiîblaiiœ
» aVec: Paris d'Europe, C'cft la difpofttioa :
»• natmrelkdu terreiii, 5c le. goût de nos
>3 pères pour leur patrie, <jui leur a doa->
33 né ridée de poufTer rimitation fi loin.
93 NQ|i§,avbns beaucoup çmbelli votre Pa:--
» ris. Sans que vous le. fâchiez, nous ^à->
x>. V<>ypn3;che5ç vfifus-, de t^mps en;ternpi5,
3» dçs députés,, qui oous mettent à même;
»• •• d'imiret rous^ les jrfiangements que vous ..
>y faîtes chez vouis. Au refte, nous n'ayons -
»> guère qu'une Capitale, de beaux envi-
» rons, & cinq. ou fix villes un peucoii-
t% -fiderabl-es.Ji.e. refte: dit pays ne vaac pas»
» votre Frs^^nc^rjj y a: encore bien des dé*.
» ferts & des peuplades fauvages<;?> A cef.
mdcs, çel^iqiii rti'entretehoitife tutî & vçi-
ii-toutce qulit mç fut po/fible d'en tirer. ] .
Ce que j'apprenois fur: le compte de la-
Rein,e, m'infpiroituiîe envie dém^fUrcc»
dkîja îVoir. N^lle aavoic îpis 'feiâenaosy:
dîfoitTpn ,,:4^^ ell^ ^toit péçrie delgrai»»,;
I§:ft9fç>i5ipa$ encp^ie demander .d^ôtreipcé-s
folié à hiQbïitymxfitQiiCi^^ entrée niaoij
Ifi.^P^fâ étqii tropvfrwhe pp^r ç^U >ii&l
d'gulwrs le:Qén4ralj nétoii pas :\à jpouh
t^rï'inçrpduire.^Je rodois cc^tiiweUl^menct
aiupi^r dft.pAlais,:pour.vQir,Sfc M^XJuaodi
G i.
14S l' Aventurier
elle fortoic, elle porroic un mafqae de
velours noir. On m'a'^Kaic quelle n'a voie
pets cette habitode que depuis quelque
temps, â*peu près depuis l'époque de mon
arrivée ^ qu'auparavant elle ne le portoic
que rareitienr, i la campagne, pour fe
garantir du (bleil. Cet ufagf lui venoit fans
douce de France, où il régnoir lots du
déparc de Tefcad^e.
; En attendant que }e puflè voir la Reine,
je m'amufots avec la femme du Générait
petite brone fort piquante , dont les yeax
iemblerenc vouloir me dire quelque cho«
fe , dès notre première entrevue. Je fen-
tois ce que je devois â fon mari , & je me
propofois d'être fert réfervé avec elle;
mais j'avoîs à combattre une jolie femme
Oc moi-même.
Je cbeecliots à me difttaire avec des
citoyennes* Je m'exprime Ici un peu ca-
valièrement, 8c j'en ai honte moi-même.
Quel langage & quelle conduire pour un
amant de Julie! Quoi qu'il en foit, il y
avoir i Paris-neuf des Françoifes^ ou plu-
tôt des filles ^e François, & des naturelles
da pays. Les premières me plaifoient par
leurs grâces, maïs il ny âvoii pas moyen
d'obtenir d'elles un peu de myftere; Se
mon fecret éventé mecK)!^ Madame la
Générale dans Une gra)ide colère contre
François. 14»)
moi, quand il parvenoit à (es oreilles. Les
fécondes étoient plus difcretes; «lais je
les rrouvois moins aimables. Elles ae ma^i-
quoient pas de blancheur , parce q^\e pays
eft im peu froid; elks écoienc même ^Ckz
régulièrement jolies; mais elles vouloienc
copier les Françoifes,^ cette manie lent
<}onnoit un air gauche. Je les aurois mieux
aimées dans leur (Implicite naturelle.
La Générale, poiïr ni*agacer , clier-
choit à me donner de la jalou/ie. £l{e
avoir, parmi fes adorateurs, ttn vieux Fi-
nancier, qui écoît fortaâkitt. Lesjpréfents
formes ^u il prediguoic le fai&ieiit fup-
porter. Le matheurei^x mériioit mon
refTenriment; c'étoit le feul homme donc
je voulois me venger. Je voyois tou-
jours, dans lui, le principal auteur des
outrages que j avois re^us , pendant ma
trifte nudité , dans la cour du Général. Il
avoir alors jette quelques pièces d'or à la
valetaille, pour que ces coquins Tamu-
faflfent â mes dépens; Se, quand on m*a-
voit inondé d'eau de puits, il avoit beau-
coup ri , de fon rire épais & ftupide.
Depuis que j'étois forti de mon htimî-
liarion , le traître n*avoit ceiTé de provo-
quer ma colère. Il me regardoit comme
un gredin 8c comme fon rival , & prenoir
avec moi des airs d'une infolence qui m%
G i
IJO t*AvENTURIlIl ..
rauroic fait cenc fois jecter par la fenêtre ,
fi la petite Générale ne s'y étoit oppofée.
Je réiolus an moins de me jouer de loi,
comme il s'écoit joué de moi. Ce perfon-
nage écmirté me paroiffoit taillé pour
faire un bouffon , & j'en fis le tnîen. La
femme qu'il idolâtroit me féconda mer-
: ▼eilieufcment bien en cela, fans pourtant
cefTer de recevoir fon argjgnt. Je trouvois
. ce' jeu perfide, Je le lui difois, & 1*
cruelle, pour me punir, me forçoit d'en
> accepter ma part.
Nous étions en Carnaval-, &, vivant
dans une Colonie Françoife , nous le cc-
lébrioDS, comme à Paris, par des extrava-
gances. Je réfolus de cohfacrer roures mes
mafcarades à repréfenter , tantôt un pet-
. fonnage, tantôt rautre, auxyeuxduRnafl-
cier , qui ne les avoit- pas bons. La Généra-
' Je, qu'il importunoit quelquefois, voultit
lui donner une autre maîtrelfe, & je me
chargeai d en jouer Je rôle. Je n'avois que
-vingt-fix ans} ma barbe, encore un peu
« Wonde , ne paroiffoit point quand j'étois
fraîchement rafc. Je' m'habillai donc en
femme, & je parus afTez-bien fous cec
ajuiftement; On m'inftalla dans une joli«
mai fon, & Ton m'imena l'épais Mydas. H
- fut ébloui de ma beauté, je lui fis dei aga-
t ceries> & lui témoignai quelques attentioiîs
a, : I ;: •; r X 1 V j.\ r - ? i
F a A K <j/ o ,1 ^s,, _ .. •,l,5,î
, ^.^Ligre €11 pareil cas clip?;
Me peau fexe. Je hii. ^donnai de$ Jupur«
cTerperancè, i^ il fufïfahfj)o'rfe'|u,ji;c6i-
/Temè ^lél'/ '7'"^ .. ! . ' ; ' '
' Je îouoîs ce jed'dans iiii coîh' cTufi. ap-
partementr, ou toute 1 aUembiee. oui étoïc
prcveni^ea «loit lous cap. /îprcs^avbir.t^K
.ionpu'ei mon amant pendant cuielques
louiS-Vje lui' donnai ennn un rendez-
vous en reglei Nous loupâmes tete-a-cece :
? je VIS s enflammer, par degrés. L heui:e
llKfkyie^j^nQ. uîs^ôu çai^Ker md^ homme
^}Jèt^nèfepàhde.' Je Iô^^pôu(fé,iur le'balcoti
"& je tçrmé la/eiiOtre, en y afrêtaht un cc|m
^àe'ik chémife/poiir le tenir en refpe<à:.
Mon mari cria beaucout
'VOn'Kre^cfiçi Wi. ci J'ai aportc>^du-iI^fix
' à> '^rinds tôquins fur TefcàlieV, pour *I"af-
' n -MteW. ô ¥f' dîfoit^ rèîa-îr&-riâut' : le
G 4
rji i* A yi N T u Ri.i-a
malheureux entendcMC tout & trembloit*!!
falfoic d'ailleurs froid, & il pleuvuit. Je te
vis diftihâemént, d'une adtrc fenêtre J il
s'étdït tâpt te derrière Tu r (es (alons. Je le
*Jàiffai-là palter la huit. Le jour vint & le
trouva dans cet etàtjxuufiéuts jpcrlpmies,
qui itôieht' averties, Jfe j'/àlùoîeht par foh
hoiTii Le Icnidemairi là Génétale & fa fo-
ciété vinrent me trouver. On rît beaucoup»
fonsd^ nièmes ornements qîiê moi, quand
je âs'môn entrée *dans Te pays." Tout {^
monde éclata de rîrè; il fe ïaayafuri(|oj :
trxoii pcëtendu mari le ppurfuivit à co^
de fouet fur refçaiifer. Pour abr^er cetse
fc^ene ,'utt palfrériîeï > i qui Itnfprf une pro-
mit cent Nibôns'd or ,*îui donna une ibu-
guenille , & lui procura le;s moyens de^*^
vader. En arrivant chez lui*,!! trouva^ ÎÙr
fa table ^ une chanfonfur fon hiftoire, &
il entendit des énfa^ms là chanter Ibus wS
fenêtres,/ ' . ' '
Ce malheureux, ponfus d^ Ton aven-
turé, relAa quelque tf mps fânç' ofer fe
montrer j & je raurdîs laiiTé-li^ s'il p'çû:
continué de me faire la petite! guerre. Sa
' honte lui înfpirà deux de'fîrs ; celui de fe
* convenir ,.& celui de| nae perfécutèt. H
V K A If Ç O î Î4 15?
lie m'avoic pas reconnu fous leshaohs cfe
f^mmej mais il fe doatort que le tour ve-
noit de la Générale i & que féms foh
agent. Ce vieux débauché , pour -ne plus
iibernner , voulue fe marier j & il lui fal-
. Jojt une jeune fille : j'en fis le rôle. Sa iiuir,
gaffée fur le balcon ^ lui avoit procuré
une fluxion fur les yeux, qui, en affoiblif-
fane encore ù, vue, le metcoic ttioins dafis
le cas de.me reconnoîtrje. On me préfcnte
i lui; des entremetteufes le décideni ; ok
nous marie, Leinariage devoir le confom*
aner dans uneçetire maifon que jefournif-
fois. Nous nous déshabillons ; il veut m^
frrendre dans fes bras pour me metrre au
it ; couc-à'Coup un feu iftfernaj fort die
mon corps, remplit tout rappartement &
tonne avec un bruit srf&eux. J 'a vois ûi
bien préparer Tartifice. 11 croit avoir
époufé le diable^ & fe fauve dans le jar-
din. Les portes de la maifoafe ferment,
on . lui jette un ièau d'eau fur ùmh corps
.nu : il entend de grands éckts de tire^
Se le bruit de vingt fouets , <]ui lui ^p-
|>el]e ceux qu'il a eiluyés àatu 1 aventuile
précédente. IigrfO[ipefur oninur^ ie fftàve
comme il peut en s'écdttb^it , retour*
<ie chez lut en grelortant, & xieçoit la
^fite de pinfieurs amis ^jtit faveur foii
hî&oixe^ Se lui font des cofnplimems dé
1 5^4 L* A V £ N T e R- 1 E R
condgiéance. Il leur juie qu'il a cpoiifé
le diable, fe U peiluade, Ôc fer voit «n«
cor^ ch^iifcxhrié.
Cependan; de bonnes giens viennem
lui dire que; c.e{l:au rtval <{Qi iai a joué
Je cqnc de remplir de feu fon appartement,
mais que fa. pauvre. époufe en eft inno-
.cen(e, ôç quelle a même paflfé toute h
liuit». évanouie de pei\u Oa le perfuade;
on {n!aq[ieiieà lui} je lut £ats de tendes
repf oche;s de .m'avoic abandonné dans k
. danger» jjs Im peins ma frayeur ,. mes éva-
nouiflements. , mou abandon , les perfé*
cucion$ de (on rival auquel il me ccdoir
.lâchement. Il reconuoît fa faute, me de-
mande pardon.,' & ooe doivne* rendez-
•vous, pour le letidemain, dans une de
fes majfons de (Campagne*
La-Générale qui me forçoit, raailgté
tua répugnance, de poulTer le jeu û loin»,
vint avec moi au rendez-vous, avant mon
pcétendu mari-. Après avoir foupé , elle fe
coucha dans le lie nuptial, & me permic
d\f prendre place auprès d'elle. Notre
dupe arrive, s'apperçoit qneij'aî de la
c<>nipftg.ine , prend ma compagne pour un
iiyal,:faiKe fur un- piftolet, qui henrei»-
feraent n^étoit cliargé qu a poudre*, & fe
lire fur moi, tandis que je ra'clatiçois
hors, du lit. J efquivai le coup : mais, poi»r
•'fài*âidiofà.tffàifi>i>V de la vUW , <ki|^âf s.
c^Nbôi '^frMl5«.lâf 4!ilit-pfeKigàtetiM^*i^
,àû' Religion' pàvélée <k>itiii4fti>ce' ^ Paris-
:>^ff itfibiliPiiVf 'tr<^^^lH^^ Franliçoft
«^uiiikkriré^Vll , 6n Ucief;- <\î^\àfàê idée'dti
'6hiàftiaiï9^e;«No(i^ hicm^è ^toir déc^
'nwnbffeVil*'^è|RirïK. Je-gâfftai'uiî de fe»
géifci poRt m aid^iirtrtÂ^e!';; f^ptépvt-
l'Ai. eticore- des êixixdfàxûfki^'] je ptis une
cnm^ètre, &*'^^ rcfoks Refaire TAng^;;,
me rrtfouVOTafrc dtt'MJur.cpie joiia le Pape
Boftifefêe VHI î^à CÎél6fl;tnaV ,f allai i'dà^e?.
retfé^U^gft* , -chféz kboih hoMtM <j '|e mi»
hùtmàiwn i^até en fôu-ç fè~ flRiftai de k
t1H)^t>pl«^^|ipdifai'';'{^f ttfy^rt^^ /T^V/^
niteMe^ Jeïeftoôvellliiî le mêinè f^nV f f»^
>15<f tAvENTPH.fEE
£eais rmirs de fuice. Bref^ [t fiç prend»
ma voix pour celie Ai Cieli mon b^
feur.. Je lavois prcvu v fe roe 4cgto»fei ^
Prêtre , avec une grande hf^ i» 4c }e «¥
fis conduire à lui U fe jetfa à mt^f^P^»
aie conféra (e« ÊNUtfe^^ Le f^^élécac» il mV
prit deThorreur. U ayok fusé le feng du
MUfle, de U manière U (^us wante^ on
l^i aurott faij grâce de, ne le ptndre ijue
^3entc £oi$. Ec^am a moi « Tinfame ! ^^^"4
je me ceptocbois k$ \o^ïb que je. lai
jouoi^v U Qà'en pc^pii|K>ît d'abominables*
Il avott ^fté» daii$ipki(kiurs .endroits,
Jke% (cëéms pour na aflafliner ; & , faps.te
déguifements que j*afvois pris pour le du-
per, faurois «ré aflbmmé.. DaillcuK,
al m^avoit vpuitt empoiiiûnner ccpis.fots^
un haftrd D^kaçuJeux m.avoic pcéfervé.
X^e coquin i»e difoic, àvec:]:age, eâ.me
fzthni de moi : k Ce malheureux fn[^
a» coûcé pl«i«4e deukjpeiic'Nipons, & j^
i» le crois encote en 'vie,^ il avoir, de
|4us, invente des calom«nes afFreufes poi^
me fairependre: je nelui dis rien ; maî$ w^
«ertords^ à fon ^atd, fk ô^jtnereiït n«
peu. Il meriKOtua môn fei» a^^M^ur esiav^
moi^ jbn.mftriagei&i iês smiiies Woènnes.
N Or , à|)^a« j me4iMi ^^c^e feiKfl q«^
«> |e fafle? ii n y a poiuc ici de^couven^i
79 irai-je fii*encerrer dans un défère? »
«^ lltf^im d*ah(>rd reûîcuep» lui dis- je. ^'
Çecce idée If frs^pa; .?Itç[|ie lui écoic ps
ii^nae.d9|9fi;eQ>ri(, U JG» j()tou I^Wlo^feOe
dix fois f^ jpqr, e^ûft^e^j^dr^^iim ^Uact
<t^^ d€is.teâitytic^,Côit)iiieii.4e fk«
milice» ^^'i| ay^it cé4iû^rir la mèndi*-
cifcé^ fur^nriréiablie$ Se <romblëç$ de Joie !
J(; i!o^Ugf^» dci pliis^ A £û?« dçs aiimè-
j>es« <iuff Je diftribttgiiây^c éqpijDé. Je. fits
b^ni^His um^lfi viijej de Je fépafftifen
partie 9 pi|c. ç^s \>oskB^ <tuf tes , <e que.je
me tK^iochois. d'irrégulief dans, nia coh-
duîie.ja fpii i^t4l^.& ^^ta étoicdantanc
plus méritçite, que la^ Risiae, ayaiu ap^
pris jrs noirc^ys qu'il^ tratmiit cootse
inoî^r «mit CQf^dfjjfài ^m fes bîcM i
iiioii firpfir. Toiiies If^i^eftîtutions faites,
îl r^ftoit eacojrejati Pé^itcent un biei^bofi^
fiefe > qui ip af^at^enoit , :& "que fa.cciitf*
^noe liQ preuoit derme reiDetrce. Je lut
fissdtrey pai: moi^ fon confefTettr^ que
Je ]utla^misitojBt,^ome je hii.pardoa-
aoi&wJH Ai(!($o9cbé .juj^tt'âMKiWiMâ,.^
il vàtàw «M^ÂEf9ti:rri«fenfi}>«d0er^ mais
il me criïîgnttii:, .{1. oiia^» ^tt boinide ^el^-
^«ejj j^rifr» i ^ M, méfftéiiùn làivîe
À ie faire Skr(tii€e!:ii s'y troura «une
X)!Mietoafi|iiée*, ^«îéi^ii^itiai^iiiome^ qu'il
^ifS t/'A V É^N^T % < il a
* i Eftfiir^ ' il qukri côiiinï-fàib le morr^,
'.Wa;:'dW ftéc'J#àffii*Mfew44i^bW paiffe
♦ijoiiw.ck.rffte 'de tdâ^ela^Gouti ^lîalta
îaWMC^rtteim €i<:fain<ÎFe*40^;fiF*a^ paff; &
•^*im.fir piie^ de pàiOfer <he2? lui /^cftr urie
t>féooftci4iffri6fl; Jfe 4fiy¥^kJîs.'UK'^fc jem
kn'atyaftit ^^fok -âffejir ,11 ^^^ reifohhjft t coxh
pkbfe à mUB égard» et Un ^lil^a- ]t)ué,
•'*':'dirilj''Jes toUts farigtanffe^; cefaîVitff*c
•«i^waWffïe*.<X)^iiôrtp q4ô f add^cfei* gtrii me
4 .iwffeiiÉuoà i i^;^jàcl#^^ je
i'-lfec ëtwi'^fdlft nlèWiël. â*é<6li*^i>^^
:^'6i peîIkt^fefijuJéîit'te ftiiiîifti^cteces
^r • ^e«nc cnielçV- »t iAl<S*i itkMt^ùàtéhom-
F 'r ^ n ç o I sr^ . .^ . T ^î^
tout nli, fur un Wlcbii. « Gefti eft*bîéiî
» ^JîjàlheUr^xi luPréfdHdis'fë'^ mkisVeHii
•» mème/^-f-^AlM^ malhtiiif'ftiifV^'eeHà-
M t-il avec fureitr-}. J. rfeife jéïbî^çôri^rerft ,
» jé doisf patdbmiéR nUt ctfntiÂuà de iMe
raconter comment'il-â^étoir marie; cbift-
iwnr^ fa préraiere nHk/fônépbtîfé & toute
la-nàaifon avoiefeè'parivtoiit en feuyroni-
meiit it^aVok éti oblfeê dé;(fe fëiwé.r. Je
lui di$t^^p€^Hr 'te^c^^nràlerrW cdiiî qui
» joiioù le petfônnàgè •deVdire'^lFeriîme,
» c'étoit moi'ltïêmé. >>=^grln'çk des dénti,
& s'écria: « Poûr<^aot fais-fe-cortv«rtr?
» & moi qiM'drojK>ià avèîr tue la'màflhèù-
» teufei Ah ficela kbit vrai dit mbitis}" ^
» .Ertfiît*, le Ciel= a» tirîé'^àHi dè^tifes^trial-
» heurs ,• peut m'afeftenef i'kiî. Il rtt'à crt-
y> v4>yé i'Àïîge'-JGaètSôl; fàii *entQiTdu fa
» trocrtpert^îadu Jugement c dernier,^ la
» voix célefte qui m*a erré de faire -jjciîi-
» rencc. >> A ces tnôrs , le ne y>irs ni^m-
pêchec d'avouer qoe ce bon. Ange ^Ga-
briel, c'éroit moî-mêflW^c«'Ah!efpfit''irf-
» fernai, s'éctia-c-iî krpoîng^i fermés^,
» puiffes lu^Êrtre corifoft^ -à totif lés dïa-
» bles'L.. Mais'hélà&î fe^i^' converti; »
Il fe radoucit l>iei1tètî,'iei$ai%é- difeht ^qull
ivoit trouvé un- b^ave' hômm^ de Con-
fefîèur, dont il m^ fi( l'élpgè» qtA lui
1*0 l'A y EVTVKiiK
avoic foie diftiibuer cous ks biens aux pas-
vres. Je cnis pouvoir lui avouet que ce
Coafdlêur dont il écoit fi concqnc, ce-
toit moi-même. « Ah coquin ! ah fcélé'
Il rat 1 s'ccria-t-il. Ceft auffi toi qui as
» fait la dame du bal, qui iaToit toute
9 ma confeiHonM! Alors il m^apoftropha
d'u« furieux coup de poing fur le vifage :
je bi en rendis deux; il me faura aux che-
veux; je l'empoignai par ton gros nez,
plein de rubis. Se le tirai hors de fa ca-
Dane. Noos nous roulâmes tous deux dans
la boue ; le peuple s attroupa autour de
nous, & , d'abord il fut cbaudi de voir an
iiomme, à qai il v«iK>it fe recommander,
coo^me i ^n Saint, & ba«rre comme «n
. croche^^un Énfuite on fe mit à rire, &
Ton nous jeeta de grands feaujc d'eau fur
c le corps» Il y avoir là des dévocs attaches
,â rHermi(0, & des Charlatans piqués
.contre lui par jaloufie de m^ier. Les pre-
.mier^ voohirent s'amufer i me lapider;
Us féconds prétendirent rendras le même
.office â tfion enoemi^ Bref, on parut s a^
corder pour ^ojas lapider tous les deuT*
. Nous fencîmes^n effet les premières pier^
tes , a£&zJourdes pour éxditer notre atten-
tion. Sottdaia nous bous lâchâmes récipro-
quement > je culbutai itrdw ou quatre h*
pidimts^ & je me £Mivai à toutes jambes^
F. JL A K ^vo rrs. ïtfî
Il faillut coiirif prefi^ne àuffi fi)rt!que le
jour de 01QQ ênfiréeia PictSnNeuf. £itI^
|é itykis de cette récmiciliatiicm^ tadé de
ci>MpSi4c cotturerib die ^i^gêi laut reii:!^-
bc^ai , Se ^re£que twc asn faiig. J albi
trouver la . Qénéizle:^ -qoi rm?a^bit pdé-
cîpîrë.jéâins;i€»riràcivais{âa. Je.lui rncoû**
taî)hi0n.aventtire ^ eile en m l^^rge dé«
>|^i<9^éç; |e ftils piqbé ÎQfquaii :^if ^ A je
•cflotSjqiie/aUeis batécé ia Génàrslé ^ ^qiiand
lâ^Bi^tiei.ehtra itotiîsiiffs !ayec £m mau*
dit- 0oafii)Qe de i^dbto^A xeeb» raCmtky
tllft pooite niigraiidiàrî , & dit: c»!Ote bi-
»> ^disfttx perfonnageiib Je Mmiffoisib me
crouver pour ' la féconde fois <kvam elle
dûniiim.fi pittttx ^^et'k preimeie fois»
toiftt hUy èc.h feeoeSe^ oa île petn pas
.^lus mlil habillé;: dJab ma xtuelle^Maî-
tr^[e?me retint par Ie>bras , & fe ha«a de
racontÈr . cBdi iiîftoice i^ la Reine , avec
uni détail qui annonça qu'elle avoic une
iBéinoéce.d'Ânge; S. M^ ne dkrîen ; mais
fe faitv^en étiba&nt^ cpomie elle pou-
VQÎfi^ tin irkejiinmadéré^airouloit s'é-
cl;^|i^er«n éclats* L'Heroiite'S^ab&ma pen-
dant quelqtie . tîènaps y Ati fer ne n^e ^feuviens
piits.de jcexpiiJrd^ziii&ir.Cetrf â^veiitute^fit
, ïhi&oÎMt dm^oBr^ôiifm caufe^^^e la Reine
.caxbUf'^dii-nCiv^.ibnvent de.nM fie
. Dtaoconp à mes dépei^; On me fi( mille
complîmàics iur i l'bû^npieur'iftiigHe qae
favûis'ieo de faire ritôit^Rcniie^ *'^ '^^
./ Le Géoérai Vcnrînci te'iite^go^âr^itt
lia itoot lie >qu il apprit de moiY cortf tn^ree
avci. £^ femme ^' «i^îf ^ :cw i IjoAm»'^ Jvru-
•dent, il /n'en ^émoighatptef^ue rien';.fea-
-lecnenc il me .âc^temîr^ qu'il n'étôir pas
fort à propos que je^ ccntintfîiffe de loger
^chee lui. M Hé bien rd\th feirs^e/ûf^^^
I « q«'ikfiTénnelinë kdiell r^^&Qù^xkv
- »» vous d'hâeel ,?îiiYerroinpit'fdn3aiiari^ Ce
» jeune homme «ft un/brâve g^trçc^ j'i^^
3* dé 1» figbré'& de l'c^ir; iiuais il eft
:»»f fans. bien: voulez-vous qir'il aille fe
!-> » faire cntreteni r i'dans uîi hôtei, pa<: quel-
t >i. que:vîeihie foHe^ eaquH} je raffe ef-
;«r croc, & chevalier dSndbfÛîe? li=ad£5
*» '«^talents i poinrdefprcune -ilfaac quîil
i^ SI» .obtienne' viae foftane y-pat rfesrrahwi'^-
M», Mais Kjti'irl: commeDCC modeâemônt,
î j^« «il vousf pîatc :.je me charge de liii pro-
» curer ^u«L*jempl6i décerrt^ctoiwenaW a
»> »u commençant hanséxe £c fans bien.
,»V II vivrade:£bnipèticri«»eûti|aonfacm^'
i»t menti&tticDatiiU'ébyeia.patTcJ^^^ ,
:»!>» .&'fKarf9iifnétiA:xr^ibrce({de^fDrnin^ 1
.:v neionc paa>xàpidi8R^ nœâi8:)elfefoin fi?' i
t;^* UdeBvMeiveii eâ!u& ^lamàiséideipltin^^) 1
..» |!ai.coi»meiicé.pttroèri;c.6m|ye,fcto
. >» il conMneQcérafsnr^êtreifiniplqcomoiis >
F R A N- ç à f Si ' 16^.
3» ce qui vaut beaucoup, mieux. Me voiji
03 Général,* il pourra' devenir Mmirtrej
9i itîâts il faut quila|^pténné fô^hmétier^
w en paflTanc par tous le5 gfades/'Débar-
>• bouillez-moi cet hôm'rhe-lâ; Wus.la-
>» vez fardé; vous Pavez eillumirté de do-
» rure \ vous en avez faic un côlifidiiet.
'V Le bel emploi dé br^H^^^ paniii les fem-
»• mes ! il eftfait p6r& fe diftînrguer pattai
» les hommes, iï ' ^ • '
Le leiidemaii?, ée bi^avç militaire m'ob-
tint une- place de commis dians^fes.' Bu-
reaux d*ctat , avec dei appointeniéms mo-
diques ,• mais honnêtes ; & il. me dit; ;
«c Merveil, louez-moi, pour commencer,
>»• un; périt appdrtenient' garni j mettejs-
" ' vous çn pènfîori chez qa^hjuc hôniiète
5> -bourgeois. Paint dô' grands 1aqaa.is|àt-
» rangez-vocis , pour linç bagatelle, avec
"^ une bonne femme i qui ftra votre hJéna-
>» ge. Point de dorure; un habit fimple &
« uni, mais décent. Point d'équipage ni
>» de talons rouges ;. foyez iin^honncte Sé-
» cretaire, & nàn un Oûd; k\ori Vô'às
»> mériterez que lès hommes faflent àttbfi'
» non à vbus ; & voiis deviendrez' qtieKjue
" chofe'.'ïj Je le remerciai', err TettibraT-
fant, les larmes aux yeux. H f ut Itfi mê-
me attendri, <c AHez, mon ami, dir-il ,
» condeiifez-vous en hofmme, 6c je ferai
M toujours votre ami«>»
1^4 ï-'AviNTUâlER
Sa fomme, quand je fusfeul avec elle,
ne de grand éclats de rire , 8c me dit i
«c maif voyez donc comme mon mari.par-
* le iroqaois j vou loir en te rrer un joli hom-
» me dans la pouûiere d'un bureau! » Je
lui répondis que je n'afpirois point i être
un joli homme-, que je fentois la ûgefle
ces confeils de fon mari , & que je voulois
les fuivre. « A la bonne heure , me dit-
»» elle, Mons la Francejjai toujours vu
» <juc vous étiez un ^ès honnête Totu-
I» rier j » & elle me tourna le dos.
J'entrai, quelques jours après, dans
mon emploi de la iféctétaârerie} je quittai
le grand monde; je u(Ùi d'être Thomme
du jour, & je me perdis dans la foule. Je
louai un petit appartemenr; je me mis
cn^penfion dans une auberge décente; &
j aijois manger une fois par femaine chez
ie General, qui me conhdcroit beaucoup
plus, depuis que fa femme me confîdéroit
moins.
^ Je fis connoiffànceavec les gens du fer-
vice de la Cour, qui étoient de ma fphere.
Leurs ferpnies vouloient copier les travers
des Duchelfes; mais elles paroiiroient
moins infiipportables, parce qu'on n'étoît
pas obligé de les fupporrer avec tant d Re-
gards. Leurs filles vouloient avoir des ma-
fw I & je me trouvois pour cela expofc â
f R A N ç o r $. l6$
leurs innocentes agaceries. Je goûtois ^
beaucoup plus leur petit commerce , que
celui des Dames du grand monde, avec
lefc^uelles il fallott être impitoyablement'
abfurde: |ç m'açcQjnmodpis allez dune '
vie réglée j car enÔQ j*étoi$ las d'être un
aventurier.
Le Minidre me .trouva du calei^r, il me
le prouva , en m'occupant fort peu , en^
me tenant le plus bas qu'il pouvoit , en:
, écartant de moi toute occafioh dé m*avan«.
cer« Je reconnus que la moindre app^-
g rence de capacité lui doiinoit de Tombraee*
P^ Je me voilai le plus qu'il me fut poflîble ;
« mais je ne pus jamais me rendre a(Ièz mé^
"' <iiocre, pour être goûté par cet hQihme
p fupérîeur.
Fin du Livre troificmc*
}66 l'^V^NTURIER
V^— ^— i^>— III JW"^ ' ■ WT— "^F— 1^ ij I ■ I I I » I ■ ^ ^
t^A-VirtURiÈR
FRANÇOIS.
LIVRE 'QXJÂtRIEME;
XjA' Réiqe me cpnnolflpît déjà par les
hîftoires qu'on lui avbit raîpontées fur mou
compté : hîftoîres' qui la Faifoient beau-
coup r}re. Le Général avoit hafardé quel-
ques mots fur le Frâhiçôis âont oh parloic
tant *: S, M, Un dît de.q^'eiivpyer chez
efie 'i'W * me prcfenta lut- même. ; C ctoic
un jour d'été j tous les volets étoîenc fer-
més, 8c rendoient robfcurité (i grande,
que je ne pus entrevoir cette jeune Reine ,
que comme une ombre : il me fut donc
impoflible de didinj^uer* fes traits; mais
je trouvai la VOIX d une douceur angehque,
ce Je vous connois de vue & de réputation ,
» medit-elle ; vous n'avez peut-être pas vu
» ma figure. » Je lui répondis que j'avois
le malheur de neconnoîrre fa figure que
par des éloges que fes fujets enchantés en
faifoient. ( Il faut noter que ce peuple ne
laiiTe voir le portrait de fa Reine, que
iF lU /t «ï vç;:ox 1/ 9;. i€j
ciiimdtelid a^aui au^îni^iKle uHe PriflcétTe ;''
( hn%éit krfage i^ f^aûroiéi àU moisis cb^nnu"
foa'pôfccrkicb) £nd tnb^ie'<|ue^e k ▼etrrôitf '
feCiia43&amLIlo^l€r^ a pi^n^ auroisï-je eu'
amanç detplaiiki'coller ifties t^rêifa t'èelle ^
derju& ,adiQC£Stceohetk:pbtkè ft^iii^ fin^a-r-
voir çkâiibécpiab Idtfrixm xa^^â^éux- & fa^
figure^ 4 laqQal^anoaÎBfâigi&ftck)!! j^râtoir*
^ ipfHôoBfeaiirëtjjpairiqiiq tiws^yçiik^e^li-*
tôir;v&- jidlaii.ttiutcjbyiBUtj/re^yte côiri^e'
; cfeimîfifiA^aiiîMînifttefàkmxi-qmwedit'
|! quô>ilcr^ânB;fftçoàeUbu?:cr<)p: faVoti^lè^*-
; iijCfiliCdè«:îni3DnraBiJ siip 'J.ui :. nom i){ r:
[ --lie imfjftoàisaiik fcnivcflnt^vtfe tmàqn't''
[ nio^fccès,é(3iaicè<pa)^
; n;udbes; ^lâ>iî8hâiriavJë9Q&0|(i0Cd'dâPi^-RieH>
>'. -i jgnani^'fan^syvHfts âuftàjSkf t4^ri^|eaaie^<
»9 elle veii0ii&rj!l^aj(4tef*af)êmei h^t^îmJkett
l6i^ t'A VBNTirJliEll
9> lai pUîc U féconde, fais fe douter
» qu^tl «ic j^intii ou affaire avecla Reine;
9^ â(, commeceaiPnttceflescboifi&acà
n Uurgrà,c^teasadGèflèncj3aical^«nient
«I auK plu^ b^ttx hommes» âc elles fbnc
M de jobs on&nrSi, Nos goades Dames
j». iiqiieoi rropfiittireQt.la Souveraine , f*n<
»«. en avok le droit comme .efot ^ ^^}
9^'Wkf^xi% «thattcage do ce défbrdre; Quoi'
» qitofi cakslie ^atuant qa xin peac , ^o p
>v blic le iingulter privilège .de la Kemb,
n il ne ^asÀ9eiinit«rM|emient ignoré)
n ë9^& quelqu'un vouloir fe flatter aavoir
>r ^ilMiiorédes fàveorr de S. M. , il n ^"
>»- fOWf oifi jamaisjctre soi:, parce ï^e touc
» le monde fait que bien id^aucres. Dames
>» prdmieiic la.«9dmà liliectéb:>Natre ^'
s»^:.gttft«!Maîtccflb.fe laî/Te |>àa i«èir ^^^fo"
»».iyifageph*eft«dioe3fcoimu^5fi ^kxoo-
»»^'iil^d*ttfi çoâht male^çUè>le faicdirpa-
»]t .nM^ceA<^ BftitrdarRoy«iisav1vi»m par*
tt^.fnlcnoufltprobableiifieiii^ mais -fans fe
t\ xow^sâitti 6ti fvà ièti3ei)nâ«QèB»30n dé-
>«. JM^^éftWs Hriaaeâw,;3^ubfbm: obligées
•«ode roAdr^fiUesi Rirr'cécitBOjrt^ii^» ite^s
M ibinknei uiÈs^flûr8.4di)^'êicre)^amais g(>û-
9< 'veôiénqijtopèb dba^feonoieb^ & aous ne
MC vooa'fti; csQttvonaspafifilus ip^
Hik]NÀsbj&u^Qifeaitm fn^lv »parry&
MiijgaisBnarrîfiti de'ci{omMM|t ^vslckf^^orrts:
M Voos
1^ R A H Ç O I s. 169
»• Vous verrez demain un ufage (îngulier :
n ceft ce qu'on appelle la Fête des Mark-
V ces. Je vous y conduirai. *\ Je le remer-
ciai de fon offre 9 & je lui promis d'eii
profiter.
Quand il meut quitté, mou Hôteife
monta chez moi; Je 1 avois priée de me pro-
curer une femme qui vînt, tous le^ jours ,
faire mon ménage, fans demeurer chez
moi. ce Je vous ai trouvé unefervaixte, me
» ditelle9enappuyai}t.unpeutropfurcette
» expreflion déda igneufe. Cefl une pauvre
i^ petite orpheline qui me fait pitié : j'ai
f* beaucoup connu fa mère j elle mourut,
V il y a quelques mois , & le père, ily a quel-
»> ques années. La pauvre enfant ne fait à
p quel Saint fe vouer» Il faut que vous lui
» ^fliez la charité de la prendre pour faire
» votre ménage. Une bagatelle, que vous
» lui donnerez , fera un^ fortune pour elle.
» Je la meurar en penfion chez une bonne
f> femme de mes amies, qui la nçurrira Se
» la logera avec ce que vous lui pafferez»
» & ce que j'y pourrai ajouter;
99 Soit, lui répondis-je; je m'en rap-
m porte, à vous. «< Sur-le-champ elle cria :
%9 Dorothée 1^ monte, ma 611e. >» La âlle
monpLpôc il femblqitJ^u'ellen^ofoit entrer.
<« Avance donc innojcentp, lui dit THo-
99 tefft : as- tu peur de Monfieur? c'eft la
Tome II. H
il
1^0 I/' A V EN T Ù R I E R
M douceur même. U aura de la boqtc pout
H coi t fi tu fais ton devoir, i* U éroit pref-
que nuit , & je n*avois pas encore de lumiè-
re; j'encreyis ane jeun^fille fore bienfaite,
à qui je trouvai un air tout- à- fait noble. Je
fufpendis mon jugement fur fa figure, juf-
qu à ce que j eufle de la lumière. Je ne pus
. cependant me difpenfer de dire tout basa
mon Hôieffe : a Cela me paroît bien jeu-
» ne. »> — « Oh non , me répondit-elle;
>» elle eft en âge & en état de vous bien
M fervir : elle à feize ans paflTés. i> — ce Oui ;
» mais, lui dis-je, une jeune fille, quipa-
»> rok avoir de la figure, fervir un jeune
M homme! cela eft-il décent? En un mot,
» ne la prendra-c-on point plutôt pout ma
j» Maîtreffe, que pour ma fer vante? >»—
c( Quoi ! une petite fouillon comme cela?
3» me répondit Madame Jovial , un enfant
. 9» que vous tirez, po&r ainfi dire, dedelTos
•» le fumier ! vous n'y '|)eiifez pas ; c'eft une
w pure charité que vous faites. Vous ima-
u ginez- vous qu'on vous croira capable de
» defcendre à un petit chiflfon comme ce-
»j la ?« Poujc moi, je ttouvois àce prétendu
chiffon un air intéreflTânt, & qui sûrement
fiayoiç rieri^de com^mlm.' «<Qûé voulez-
9» vous? UiV|e i'ttdri-îiôteflfeï avetl'air
n que je trou^ à-céttc jeûné perfonne , je
Ht feirài peut-être gêné, pour lui comman-
^ F til'^a n ç o ï s. iifi
m derqaçlque^hafe. w*~:«îHé Ekwi Diçti,
^ i»v ?ottf>^0iii{lt2la'pbtiteâe trop loial V^tai*
'^ '.ittéBr^ Ui^et<>(t Jbe^ui voir que voiisvQus
99 igêàhffiez peur une {lerite mtférable ^ trop
â> homir^exiervèu^ &tyiti II faucha rmîcbr
» un:peu vercemom» & la relever de fen-
'•> ' cioelfe : voûi etfcore un beau mtifeaa ^
a» poprcdiiic^cela dauduicacobj:»^ ' »^
-^«'Je iYoa9qii^>te>kingago)Coàt^i-iai& ao-
*mlquev relativement ^^ritnpri^fltdiik que
txiefaifbit> cél^ j^uife^filk; 8c iigme fem-
> bJ^t>qae<Msrd^r ' Jmiall à^âoîcd^exa-
gérep utf p^u (e pr écendu dédaiis qu'elle ré'*
< mof^4ioit pciur elle* cc-Après roue', me dk-
.M :fev;Kair noble^c^^ je* lulfuppofe n'eft
'^«) ^>«îi^treqiie<dins^4«iotj;tiiiâf^
«âi'vhnhitbe va;, 'f*ns='<fome, le iaîre Aclip*
>i^ 'forv&*ne4n^ofÏ!rir da3wc«tfe:petite^filte^
c s^r i^'titrperfdimige à rrâ$CQ]piiuf&x:avsilîè-
^ «»^ r«iiieucque4«fveut certrbrsf^e^feÉmne*»
**— ce Encore unc6api4uîdis«}e,cfe m'en c^-
*> porte a vous» **— c« Gela fuffit,, reprit
' D> Madûlhe «lovitf t^j' tiens, ^diiî- elle tout
9> haut à la fîUe , defcends av^'moi ySù'm
•^îjâ'^appôtt'ctW.de^là himiete ètow Maîi:>e. >»
f Uinmi^ tmHan4 ré^irérenc^^^e rrè»-bonne
^téct^^^deù^ffï^iû Gas^iiées coûtes d;ii{t-
^ refttes-m'àbforbeiPé'nrfarJfe.chanip', & me
iàrènt oublier {^^ii^ùvtlle'ifêrvantê, puif--
il
171 l'A V E K T U R l E ».
. <)u'on lui donnoicce nom. Elle rentra bitfl-
lior; arec k limnere^ Je ne pen£iip» »^a
xegAcdec ; je me aïs à écrire' q^ef qoes vers
Sue |r venoisrde finir ; & Je lai ptflot aulli
troUîéceniencotierezigQoît man Hocefiè»
( ce qui ne m'éft pa$ oc<iinalre) fuis Pan-
ier à lever les yeax fur elie« ¥ Mon enfant ,
n lut dis je y ne manque pas de dire à Ma-
m dame JoviaU que ^jovoudosîtinipcfi^'
M qu ettes''eat0nde MJeetoi pour ceia.."^
$€ Monâeftr» aie répondit kfeiitepetfofl'
w ne^pérdieitiéBrvaus, après cela» qoe je
•> meverii:è3.railâihasraiûti.frera>q^i^^
•> reconduira» »•— i^ Ouî> fins douce,
W Lui dis'}e. n^^u Et à. quelle hcute,
f> rq>ctt-el{e» ordonnez vous que jp vien-
. 99 ne demain jâe tçu^ les joars:>.pwr faire
H iocrê jcbambre?.» Lt ,(on de* fa voix
i!(tnt dou3t comene une âùte. Je Ipvai le^
Yivn,i[iù.e\ie^'y$^yii une bestnré cégulierei
<<lansf8 première fleur» des grâces fur tout 1
fon corps;, de )ajio]>le(Te dans fon main-
tien, de la pudeur fur fon vi£igi&; en un
: mot, cet air int/îfeâànt.qui M aii^delfas
; jde'la beauté, même. /
p. Ce qu'il y aygit de plus, arrachant, c'sft
.que la cbcre>«Qfaotitemtd(iit chetchei»
dansmesj^axj.rav^c iinp«e>tît ait: <d? jcraio-
re, rimpr^fiion quçUe fàifoit fur. moi;
«jtte imprçflGlQô n-ér^it point du cp»c J^-
F BL 'A'/ïr ç o I 6. ' 171
gère. Je cei^:xmxt\.6i^y cScduçêhiu f$ A •
*> quoi. peotWi if^Aâ^toé Jovial Vinis ^kij^
3>. en .moi; «iww , jdô mt idoftiur;(neb pQu r :
i> avons là berlue? n Je crus, cependant
devoir m'efForc^er de taidier^ àcetfce bcUe
eri£it)t^ U fenfatioQf^iqtt elle iT^e icaufoic^;
*i:po»r yréuflîccjecdntittijàide W parn«
letf otti (ibn, lainiUêr : quej jfa^is pw idi^a^c
lïprd^ çiQiqtt'fft.ipritoije Ime réprochaflo:
4èi I» jpftfpaAî^Q^i^et^ piuî(>:ït<peiatteiix<.
«: Qjiiel âge a$-tu i hd dis-je » iwàperice? »>
-Tî «i.Mpnfieiir , répondit» elle , |'ai. fèèce
» rige^dejiocre. Reine, repri^j^e, ifi^Io
rpugit.; i& .^4pî«ritl,iA» Hélas! je^ fttj«i4ée
»w4-pe«i7pç^.4^i^ Jft^ifîgiri^ tejppsac)ue:S»'
»ffT M.'iJ^ilitf q^^kidiffcr^iireai^ir^îlfipnl
MiiyunerplacéeXucIe .troncs, la^r^ à^tti^
!>' née i Servir. Trop b^ureufe e^nçqre que
n yp|retK>nté daigne. (n'agréer |>Plir lui
?^5re94ri«ile# fetyiç^ qiliift«o|îfei^^^
?î: ?^?^**rH^y4a«pP» fh&9k»ilftirre|sar<i^
i> tis-fei, j^ ibdflh^r ef 4e, lOui Jei éws »
^\;4^iît:[Mfn qi)f i^ifam^. A enjHger pat
»> ;^!jîgmf^ Ja Keijiie ^ pejitpw fe pç^ter
» mitvmq^^ roi, elle neft, fans doute,
» pa$ jplus'cççipQce que tu cîois t'^cre^ Ta
»> [piijinçpon^, apnûQfse A^M fa^effe 3c
ft «ï^jb^ï^f^ra^ÊTe* Çorpport^oi^ijn^
H j
174 l' Ave ïj TU.MEK
M^ fuîsJes ^eonfdls t(ie'Madtfai»& Jovial , Se
» j'aurai ibîn de ttomadteit^^ittïM enfant;»»:
Elle me ficmntt tévéreiice û noble, fi àé-^
cènte^ fi t>efpeâiieufei» que fê^wepcoie
cmu. Je me levai /malgré Moi, pour lui
rtndce^le fîiiuc , iôc je relbt touc^pciïfif,
après rfon ^éparti^ ^Qudift taille! ssenif*
■rlf^i^é ^^^Mkli>ifiglAe< àl{gélîqOô4c|qciel
9rrâErrc)it4)le^«iëccftf(r ! Ën¥éf3^ér)c|ulté ii9'
s^IfMlfOÎÊièliie-^plufiiMle^ft ;'d# ^, «c^^^
*»<' rtm#.iQria flc<«Wtli p5Înt^a3B»G WBa-
1» bit..i; M^is, mteâf)?'je} fbfi «hàfiic ei^
tàr «propre j ^*eît la: c0n<iirîoti^;é[iii èft^'au-»
><^^<fcaci«c^êl4«f| lefoit^fti^éHiiijbf^;»»'
^^i^MàtlâiHI^ JiM^Uf vin^itMifervir À^^fôti*
»l^'|lè ji èbtie^filte^l^*^ i|j6îrtrfll*-l^ou«
p^ Wii#^^l <fer^n iàiaylc >fe''.{jflW-4lle
3» 4c»ïe?'^eiré5«fldifJ^flotéife.'Voâif(>a-
>i'*ircâÉ^é24lgâudi#>^ liêUuî tf^dâv^'vous
«?>«f6fdis ^M4i ,^ iiruWlif^btKfi ^ i^rë-re"'
Alcé»i«î^r$ii^ bhÈHd D8iHe«ekiftkltftf ârfr.
*^ «fe«p^rfie%iÉ«M^«bifttfe^«t«i Hit*
F II A K Ç O 1 S. 175
jf craîgnois , au contraire, que vous ne vous
^i plaignidiez de ce que je vous flonnois
35 une petite créature trop peu digqe de.
>• vous fervir. Vous la trouvez trop bien !•
» Il faut , en vérité , que vous ayez des yeux ^
» très-particuliers, » Elle parla long-temps|
fur le même ton. Ses filles , & d'au^r^eç,
que finterrogeoîs , me répondoient do U.
même façon , en riant de mes quefjticfis..
11 fallut donc que Je cruOe que j'avois lei
yeux fafcinés. «La lumière, jdifpis-je,
»î me fait peut être illufion; demain nous.
»5 nous verrons au grand jouç. »
Le lendemain, le jour n'y changea rîen-^
Je rrouvai ma petijce irtîénagere auflî J9HP,
qu'aux lumières. Cetoit la, fraîçheuç dej
la rpfe : elle me fit la révériçnceen eqçfanr ,:
d ui^ air fi refpeài^eux & fi déce^it^ ç^ue
je ne pus encore m'empccher de me levée
pour la lui rendre. Mon hôcefie, qui étoic
epff 4e f Y^.c, elle , fit ^n grand éclat de rire.]
«; ^Qh.Uej(piajtre,,rplîcf fcrvante, d,*^e)lfp
V^pn^nepeuiêçre plus poli cjuils le iont^
» tous deux. Il ya bientôt fî^ire de tpi une
n Ççxaq^(eIje,;9pi.on;,enfaiu^ n;ais;pre8ds
» garde x (pi-;»; Lsl pauvre enfant baji]^
\^ yeux, en ovadreÇapt^, à Ifi ^érpbée,,ujx
regard confus.; *ci Allons, travaille., conri*
» i)|ia.rt)9tefieen Uj)ouuaiU;a({è9 f\f4$T^
» inentî^cç,qHejçt|çwv4for4ichoqu^f5,f^j,
• ^ H 4
17^ L*AvENTURlfiIl
La jeune fille fe oiic â faire mon lie » d'un
air couc-àfaic délicat , qai annonçoic qu elle
éroic fort adroite ; mais qu'elle dévoie être
peu accoQCumce a ce métier-là. Je me fcii-
coîs confus de me faire fervir par une fi
belle fille. Je ne pus m'empccher de Tai-
der i foulever les matelas, que je tronvois
trop pefants pour elle. « Oh parbleu ! di-
9 toit Madame Jovial , voilâdes comptai-
»> fances tomes neuves, vous n*en aviez
>• pas tant pour mes filles , quand elles
» vous rendoient les mêmes fervices; ce-
» pendant je penfe qu'elles valent bien
pî votre prétendue gouvernante.»» Il faut
avouer que Tes deux filles étoient deuxpe«
rits monftres auprès de ma Dorothée. J e-
rois trop plein de cette belle enfant, poar
faire attention à ce que difoit la bonne
Jovial. Que je plaignois une fi charmante
perfonne d'être obligée de fervir ! que je
trouvoîs ce métier au-defTous d'elle ! Je me
pourvus de quelqu'un' qui fe chargea de
tout ce que je jugeai trop pénible 6c trop
vil "pout ma belle Dorothée.
' Le grave ami qui devoît me mener à la
Ftté des Mariages, arriva dans ce mo-
ment i Dororhéebaîffa , fur fon vifage , une
pèrîre^coëffe qui «n citchôit une partie. Je
fie fus pas fâché de dette attention ; niais je
cKérchois pourquoi 'elle- vouloir Te cacher
oc nous chercbipns a nous cact^er récipro-
quemenc rjmprèflTofi gu élié 'nous tiwoit
)
I
{
t
f
*^ alucnes a la fctCA mon anji rtle
Tembla. rêveur au commencen?enc du tné-
jl epis pas mojos. Il ne me d;t
*i> avîbh^ .'ioùtJè'rti6'h'4è'^ailbit^mrles
>» 'cjii-vpiy vendrbi^ lés pKis ^6|iès aux fliis
» offrants; & ^u avec |*argeïû qu^oh eii re-
« 'CuèiIjecqiCj oiî mauéfoit les plus laildcfi
» a"âx plus accpmmcJdanrs./De i:/etce%riâ-
ji ^nierc on plaça toutes les nue^ : & 1 on a
^ toujours la^vi le meme,uia?e. A cette
a> occafioti.on fit une tête, qui seEttenou-
*>- vellce depuis chaque année. »
Nous arsivames /lans un edince char-
mant qui rreUembloïc au plus oeau Cq-
Jffce. Ou vovoit |f dan^ 1 jnterïeur de I en-
V los l ces Mies de f |>e Ancl e iS: ''^e faa J 1 , éî
des cares d une.jraiaiuene 'rfjm effacoïc
Touc ce que laTrance a de nias brillant e^
f ce genre. Jamais ie foIeiL ne poictroit
dan? ce} beaux îieux^ 6u des mintets de
flatxibeau?c , de luftres éc dé bougies . lor-
moienr uneF clarté plus fcounante que ie
grauQ lûur.-Le lire conreiioir un pfeuplç
immeuje. Il y avoit Ai monis dix fnille
files à m^ner. tlles crpiem vc;tues félon
? 'r. rrnu- iïo^. ^;li>i^iHt ?"^ , . tin v
leurs 'gpWSj cjui dmcroient aucant gae
Jeur^ figures. Parmi ces jeunes pèrfônriesl
on en yo|pic de charmantes j ceiIes-la
étoienc I^ plu^ fimphttf^^t mitesj^ ii y è|>
atoit de laiid^s, furchargé^ dprtie^çnts
qui ne ^aifpieaii^que Jes ;;ei^I^dir e^içore»
daVftncage.'^ Chacanfj, {>our^ i^ fair^.çpi),-
noîrre^ checçhqict à déployer fcs.xalç^us,^
QtK vpypjf Jes ujies. danfej:,av,çc xlçs jeûniej
gens dQntjejleiS bi;iguoie;it }a çongiiêci?!
Ifes. autres^ '|ou|oieju dfs inirupJ5pcç'*ai||[
chancoienc ; piufieurs. pejgt^pieiu^Vquelr
qtiiesHanes .féci^QJ^nc des dramd;. 0a Veli
voyp.Iç 4^ p^usftf|anqjiille&,'d4ns 4es efge-,
ce& dp^çic^f ^oupiqués, pu elles^éralçienc
les pqyrs^gejs , qu^elles ftyojenc faits ^ ik:
dont .^jles:* f^WPi?**^..?^^^ l'elcgaiicp'.de-^
YQÎt ,. leur %tireiÇr des. if^upirântj.'^En' ua
Ul5!fin«ji Ui4çf7 écgi^ Ém^^W^,
celles dqfti;.Jçs.çra,i[syj^3fiffPiÇçie^ç..les
'.ih -m f^on^t llttçpujvgfftfnt dans
lWfcAafefe^qeS;,gflijr .ffi??3/iiîWfM^ >; mais
1 8o X^k VINTURIEU
hj qui raérirat de lui être comparée.
n j avoit déjà quelque temps ^ue h
foire des DemoifeTles durôit; &, pendant
ce temps; elWs avoienc tâché de faire
connoîcre leur mérite à tous les afpiranrs,
qui avoienc eu la liberté de les fréquenter
dans ce lieu. Enfin , toutes ces jeunes vier«
^es devant être bien -connues »' te grandi
jour de tencan arriva.
Dans une enceinte immen(è , parée de
verdure & de Qeurs , qui paroif&it autant
un jardin quHinc place publique, on
avoit élevé des atnpnithéatres pour tor-
tenir tout un peuple. On voyoit ,' dans le
fond^ le trône de la-fteiheV*? fes-fieges
ii\ tonfeîl & âks' prénîieri dé TErat.
<ieai deV fpeAatetfrs éiérent vii avis.
D*iiÀ' cotéi'dh devbît pîicer leà^ filicr-»
niini'i ; de f àiîére Hi prête Adanti. • - ' J '
^ Vne décharge de toute rahlUériè de la
yîile',^dolmai^ èàtit ttSaîWj & le
fôn de toàtëé *les' chcfchd^.ffofnf^^ône har-
ia • înaririéi?ï)uyH? Vtôift'4feS!é<*é^^^
par^rent%%^tttFrold«hé^^ M^0
irats , les priiif i^aux MHi tai^e$ s'alvance^e At
en bràreVèntti là Reinb Vint, pottéeftirùn
palait^oin âîlDÙlâknlt^i «rflcîdepîeitfefie^)
Franc oi-s*. i8i
mais le vifage couvert d'une gzz^ lége«i
au travers de laquelle oa,M, ppmoiuq^i
foupçonnersoQrYtfage. Chacun piicptiîkt
la R^Hie* moatgî'fur fa» tcône; o^vfis
proftema cjrgis foU devànn elie» Se lamvus
fique. recommença^
. . Au foades jinftrufi)cnt$ 9. vinrent fes: jeto*
ne« allés é< les, j^sun^stgar^^r^ » qui avpient
déjà hé coimQtiTftnce eiif^iribli?* CH^q^q
ansi&Qoit fa cfaaca^e , &. ils a^^Dt jâdbé d^l
s arrAflIger d*avai)Çjs on p^iiiiiciiUer. D'^i?
bpird. louie ^ceiiti^^ tfk)upe mirfi^ê:ll|e , ibir
mâle i danfa an Mi^c alTe^ agréable , pour
animer, le coloris des jeu«ies pèrfonn^par
cet.exerciic^>fcji;illpnt& gai. Ei^fuireJef^Pe^
moifellcifQ retUecent i|ei}f pHç,^% 66 Mi
g^cçoss ;aUerenCr les .raa^rçhaiiidf^;; Ce^nc
cri^i^i^ pttWic^.difoiq^K à haui^vpixitj^
HiQif^è^eik çeUiSçsi^ :Chaçpn«^ptopflïoU fpa
f^ix & €^cl^é(i(rojit):à dui/iai$UXrmie^iX
ii^ lesjpli«$,iPftllji cyii &p yeiîdue ap" jpjyi
.h;aut,pn^,iiil4édar€sJaRein§ de la f^fêj
on la plaça fvy:!iyi^p^i^ H^^M^V^f,\iy4à
Ml^\\t 4ila.favçijr dqiboi^çiaijcljç. Ge|lesflujç,,
fwMu<wic>^a#s| >V£ÇQipitc^i«î^srf^
it4 i*A v-B ^ xuK4rR
dp n»pi jwres!. tj %. ch^wf? fieii^^ Ro)»*
Cmeme
Ciffis lufia i9^n droKC,„<fc j .
le même endroit. Ç'érpit d âilfe^ijri
forme ^h, çicnie hlunçbeor»; ^ jf^ mct^e
déliçateffè. .«Oui, ma,|chere^ t)ppoth^é»
» côntînHoU je , ; je prj^iSj; vwîc/cii ,|0J . j»
•• R,eîn!çy(:'é^';b rp^^ejm'wij^Ja^jnBwA
»> taille, jefc mêmes 'ammdèf^sf.g^'tie
^ dé5DarAé:.fl,q*^V.^t^<W^ ^^««^
»» Princefle adorée, quauifl ftijftôpfî}^^"^^
*> mais q|ù nçpeut.cffîicef Ja^iienne* gaer-
»>, que belle .qu*<^p,|^ dijte^.ciir jtu,e^îniié"
beaui,ypulpiT,lju éjprgj^r. c^^au^,gj'^i^
François. i8y
avec elle. « Reviens, difois-je, ma Julie»'
n celle qui eft ta rivale tombera i' tes
» pieds , & te reconi^îtra pour fa Mai*'
9Ê trèfle. >i '
La Reine me fàifoit quelquefois appel-
1er pour écrire des lettres. Elle me rece*
voit avec beaucoup d*aflàbilîté; mais tou«'
jours avec fon maudit mafque. Il me ve-
noir quelquefois dans Tidée que cette beau-
té cachée pouvoitêtre ma Julie, que j avois
eu quelques raifons de croire dan$ les terres
Auftrales; mais d^ailleurs, tout démentoic
cette idée, ce A propos , me dit un jour
»3 S. M.j mais vraiment vous avez une'
f* jolie gouvernante. » A ces mots je rou-
gis. »> Vous n*avet: .point i rougir , rejJrit
»> S» M. *i elle eft réellement jolie ; on Aie
» Ta montré hier , & je vous ai reconnu
>5 pour être de fort bon goût. On dit que
n vous me faites Thonneur de trouver que
» je lui reflTemble^ cependant je ne crois
•» pas que vous ih'ayez jamais vue. »> Je
rougis encore comrne uaimbécille; je ne
pou vois m4magtnér qiii'avott pu-dirê à là
Reirie que je trou vois de la reflemblance
entre elle S: ma fervanteJ « Madattie, lui"
j> répondis- je, je fupplie V. M. de me
M pardonner. Je n'ai jamais encore eu le
i> bonheur de voir' fon vifage; mais j'aif
n admire ,- àyec tous fes /ujets , fa* taillé 8c
x8/» l'Aventurier
»> fon port , & n ai pu m'empccher de re-
» cannoîcre que la jeune peribnne donc il
i> eft ici queftion, très-bien élevée, mais
» peu favoriféc àe la fortune, étort celle
99 qui approchoit le plus de V. M. pour
>> tout l^exrérieur. J oferois même dire
n que fa voix a beaucoup de la douceur
>> quiâarte (Imecveilleuiementdanscelie
»• de notre Augufte Souveraine. Cela eft
9> au -point, que je. rougis dç me tailTer
»> fervir par miç perfonne il charmante,
» je n'y ai jamais confenti que par force i
n & dorénavant Je ne veux plus fuu£frir
« une indccpnce, que je mç çeprQcheeri
M^ ipcret, »«-:*t A Dieu. n& plaife;, me
^> fjépondiiila^Reipe^ que je cherchç àfâire
»? t^ç'à .cette. fillç. dans votre- ^fpfit! au
3] ,cp}itraire^gArdex U^ c'ell moi qui yous
H larj^omraande: elle eft mieux en vos
»l ,uiaii)f ,qu'en coûtes aurres; mais quelle
*9 foie biox^ij^raent vqrre fçrvante ,,& pou
'! P^s y|(^i^ejn;i^iq:e(re^'cplf vaudra mieux
>} Pj9ur .elle,, je; vais demain àrjla canipa-
*î ; 8^^»'J^:Vie«x qfiÇrijçus txC^fmyiei. Vous
V pouvez jlji. ifleoer^ay^c >you^ ppur. vpiw
»> . iervir. »>• Je. me retirai Jr^iprit; repapli
de ce que la Reine yenoit de me dire.
. Le lendemain je dis^ à Dorothée:
^ n'avez- vous poln^ en Tin^ifcrétion de
»;i voiij^v^îipter.i qv^lqu'^Uj que vous ref-
imt )i;^5idki^. f« jnç[n.i.tmi$ il jf: avpjt; Tau-;
» t^^Î0i|r.9'ipb>lj^ Çe$ cl€>A)efti^iip 4eriiier6t
»•. vpu$, qH»ii4:y.ous m^Vve^^fw ce-toin-^.
»» plimenr.i»— r — «Avez* Vous vu 1*.
5> ►Reîne? r^pri^-je. » — « Oui, me dit-
>î> eljffi Jie.^ai.r^trô jour fqçsrfqs f(8n
>î 'I)ê£rë9|\& ,lrôn m aJTura quHell^ ixi'avojib.
n rtgteii4©5»» TT'.w: X^o^yp^^ypws 4u>Jl«c
»x. l$s^;iepm-isUj3[, fi^jla/îîs/i.pej^srj8cnjOe
5ï . me vois fi p^u moî-n>^m€ î car he^r^ea-.
»f Umtm^^îe nW parité clçvé^ i pie re-^.
>•. bîAÉÇw; pa^ fiiî^ti #^T*i^|e ^ ^r^ i ^ ' .) i t. J «*
p^tkç^ 'fol iB^anféjiqyiétâit; i W«d MérwWe-t
ment^m^ m%kt^ë^ Jîaypue qiï€bî-îîtts >ayco
dlfe^ pencUnc Iftiïqut^j» m^sfi^^^^^^^^^
délicieufo. J^ :w,.{^t^ ..inlbinpâftb^rndQJuî
pavl/eùt^y elle .p4ç<pflpkofc»«âbb^ J^iUf^i»
yoi$fpài)'«Qis:; ^je^ifi» Wt fi^cpriil ^wiflCd
hôm;funiefiîamvé»>5ï jé7cfi>y<9i êj«e ^nçoc3
Aaiiji.la. y^ W. Jeiregacd^ hcffSjde-la voi»;
tiicfij}: j8t.|eitvis iii^KSfaâtçaUjpAr^là celiiî
ie'jilariyvjJ>n;actn^od^ilteHow:À©c>c«fr
thbd,! qm Snçîiâic:qttji;ysyppfill<WîWîd»^
l88 L*A V kNTV K f^ A
Neuf. J'en fas entore plus fut prU; & je
lui dis : u j*ai vn Te tnodele de ceC^aceau
»> en France j ce font les mîmes beâotés;
•» mais je doute que) y puiflfè trouver tme
» enfant auffi jolie que vous, m
On me donna nn appartement fi beau.
Se fen fus étonné'; je le témoignai aa
^ncierge, qui me dit to fouriant: ce celsf
99 ne doit pas vous étonner; c'ett celui de
m h Reine. « -r*^ *^ Celui de là Reine !
1^ répondii-je. Et où loger a-t-elle ? >'
— t* Oà il lui plaira, répliqua-til; croyez*
»» vous qu'il manque ici des appatcementi
•» pour S. M.? fans doute quelle eft h(Ce
» de celui cr, puHdil^elte a eotnmandé
M qu'on vàixS h donnât, t»" Qufèi qu'ilen
ibit» je trouvas ceb fort fitigulîer. Il y eue
le (btr^n bal mafqué^ioù^je fus 'inviré.
Cette fice tne parur d'uniriliant, qui
égatoit an «loins ce qu^on vt^it de {>lus
beau en France dans ce;genre», ôc je m'y
amafai beaucoup» Je vis entrerdans le bal
une jeurie pérlbânemafquée, & mlfe avec
urie grâce &tùne nvagnific^iite^bloQif&nre.
Céroicîit Ja taille & la déoMitche de la
Reine ^' ou de ma'Dorotliée. Je ne penfai
pas que ce put être Dorothée y je ]ugeai
donc que ce devoit être la Reine ; rour le
monde me ratrurott, & le vefpeâr qu'oi»
Içl portât me;lé g/araniifîbît. J'eus ïhfon-i'
François. i8<^
neur Ac danfer deux ou crois fois avec cette
charmante pecfonnc. Il me (embla qael]e
.me ferra la. main, ce qui qne confondit;
' mais; elle avoir ropiniatreté de ne fe poi^ic
. Hçmafc^uer, Jk je peftois ea me difant:
f% <^oi] je ne verrai pas une fois dans ma
»» vie, le viiage de cette Reine! » Enfia
ellt me prit fans façon par le bras, & me
dit : <« Allons nous rafraîchir. j> Je l'accom-
. pagnâi avec un piaifir & un embarras ine^
primftbles^ Elle me conduisit d^ns un très-
jçli petit jbûudoir, 8c ferm4 la porte fur
e;ilei Nous iiio||i$ feuls. Je lui prefemai un
verre de limonade; elle oca leftenient fpn
mafque pour boire, 8c je vis une jolie ft-
fure qui retTembloit iout-i<faii à celle de
>orotW«x Elle fourioic, tn me regardant
d'un air maliV & interefllant, ôc je ceftois
h bouche béfnre. » Hé bien, me dit-elle»
»i mon cher m aître , qu*en penfez -vous ? »
— • M Ceft donc toî^ ma coere Dorothée ?
«» lui répoqdis'je. Âs-tu pu te mafquec
* 9» comme cela ? 9>t-!-^< c'eft la Reine elle-
u meme^ reprit-elle, qui m*a envoyé cet
m habit, en t^*enjoignaat dé. me trouver
» à fon bat i> -î- «. Maïs n(5 çrains-ta
>?^ point, luidis-je» quelle nes'oflfenfcde
[*y ,ceqâe. tu, ofes. t^ dofjo^r pour elle?»»
W «< Ppft tout le monde qui me prend
m poviïtllpy rcppAdit )a chère enfant jîc
I JO L * A V EN T CRIER
"••n'ai aucune part à la mépnfe; & Ton
n m*a fait entendre qu'elle défiroit, vu
>ï là relTemblance delà tâilW, qu*on put
M ' me prendre poaif elle, afin qu'elle eût
'Il la liberté de fe perdre' nxieia dans la
* w foule, où elle eft eft effet dégùifée jdf-
' »» qu'aux dents, & tont-à-fsiit méoonnoif-
M lable. n Je ne pus nt'ietnpêcher d'etn-
brafTer Dçrothée, tant elle étoit gentille.
'Elle me laifla faite en' ràuêldaht,-&:-élle
"'ca^ha fon petit vifâg;Vdan^ moft feirfî Elle
ihe* dit cnuilté qu'elie,*ft féîitlibît lin peu fà-
' tigûée; M H^bien ; tiià^cKère ktfie,'fui dis-
•»' je,, veux- tu t'en aller ?>> — ^c« Ouï,
»> mon chère' maître ,'tne répondît-elle. »
Elle remit foh mafqUe '^ je lui prcfentai
; riion * Ijras , elle ' Vâccéjbta,. en difaniî :
* «. Que vous avez de bonté! >>'*Koas for-
«rlmesfj tèurle taondS nous fit jplaceVéf-
,pèauéufemen^V'j)t^enaïit ma^ Dorothée
pour la Rèînè.Nbus'gagnâriiés notre ap-
partement, & nous nous y enfermâmes ,
très content de notre' foirée.
* Nous trouvâmes 'un. art^bigù cîïàrmant ,
'fefvî'poùt'notrftfoùpèr» Je.trie ttSsI tk-
1)le. 'Mi )<cilie* petite feryiure^ lie vôutoît-
'elfè pas fe"tenir*'debdiil pduif me fervir ?
'Je lâ* fis alîèôir vîs-à-vij?*de liiprj. ifir Je la
priai très in'ftamrpcnt dé piâiigeK-felle me
^taifoit un million ^d'excûfés'de la liberté
F R A N Ç O t s*. 191
qu elle prenoit. Elle fe louoit tant de mes
bontés, que jen ctôis tout honteux j elte
étdic mife comme une Reine, belle coni-
me une Ange : n'avdis-je pas bien de fa
bonté de la foufFrir à ma table ? Les vîrfs
étoient excellents, h chère exquîfe : ndtfs
nous trouvions lête-à-tcte dans i'apparte-
ment dé la Souveraine; nous fîmes un
fouper délicieux. Je me fentoî's enivré d'a-
mour, & les yeiix de ma cdmpagne me
difoient que je ne lui étois pas indiffêrenc*
Je ne pus m'empêcher de lui faire des cal-
reffès, d'abord allez réfervées, mais qui
peu-à-peu devinrent très- preffantes , &
qui lui faifoient une vive impreflîon.
Enfin, il fallut nous coucher j nous
avions dans l'appartement le lit de la Rei-
ne, qpî ëtoit magnifique j & dans un petit
cabinet, un autre lit plus commun, pour
une fenime de chambre j Dorothée vou«
Ibit s y retirer: « non , lui dis-je , ma cheré
>» amante; tu as la figure delà Reine, Se
99 tu coucheras dans ton lit. Il ne fera pas
» dit qu'ut) original comme moi occu-
•9 pera la couche d'une Souveraine , tan-
»> dis qu'ui;e fille angélique , comme tof,
99 fera reléguée dans celui d'une domeftï*
♦j que; Je ferai encore trop honoré de té
»» fervit de valet de chambre. » A ces
mots I je' me ^mis â h déshabiller. Elle ne
j^t l'aventurier
favoic oiù elle en ecoic, la pauvre enfanr;
elle n'ofoic prefque ré(ifter. Je ne peindrai
pas tout ce qui ie paflâ encre nous : il faui
voiler les triomphes remporcés fur la pu-
deur« Nous fumes entraînés bien au delà
de nos întencions, dans un moment criti'
2ue au-deflus de nos forces. Si rinnocence
e mon amante, & le refpeâ du lieu de-
Voient m'en iinpofer, ;e n crois pas libre.
Quelle nuit ! Accablé de fommeii & de
volupté, je m'endormis enfin dans les
bras de ma divinité.
Le lendemain, de grand matin, quand
je réfiéchts fur ce que je venois de faire,
je médis : « que penferoit-on de moi, fi
» Pou favoit que j'ai abufé fi irrefpec-
i> cueufement de l'appartement de la Rei«
)> ne ? Quoi ! dans le lit même de S. M«
» attenter iàns pudeur, a la virginité d'une
» fille fage& innocente, dont je devois
»> être le proreâeur ! & fî Ton alloir vou^
»> loir me la faire époufer !•••• 99 Ces ré"
flexions m*inquiéroient. Je jettai un coup-
d'œil fut ma compagne de lit ; elle écoic
adorable. <« Après tout, me disje, ne fe*
«t rois-je pas bien malade qaand on txiC
»• feroit époufer un Ange ? »> Je l'éveilliU
par mes baifers : elle ouvrit un œil confus»
rougît , & fe cacha le vifage. « Oh! iça
H coere ame, loi dis*je, regarde moi»
99 regarde
>j 'uh'fiohîttie *ijtr,'t^dofe,,'?e ife iaettiàtufé
Je vin? i^dëiWi'Jtèhméty'eii'^bdtuttie^'
iaè't^-iAte' noùVèffe -off^Hïèï'Nôiii n^uS . ie-
*îfaft;eHë'teitfîtrtf^'llâ>it«''ôrcÇna1téJ,'
8c ^ lk'f^ndmfii-l^W^VnPe.'iffé'M
JàriëttîjSrsintç ; ^& :'pj[.t^i"tôuchanté 'IncêlS
qu'Si'otdihaiie:EI1e fn^ifàpplia^^ti çic^^'ns»
déplut ^affdërTé! fecrér; iSir, éif ttié d^ii'-j
dant cette grâce , «lie lai^ tbvaiiéf iuHè'
ià%rfç|iiîfeifl(iHîàtfh'^ét'vWti-qiiKfai,
uie ferabloit «iCelie «voitilà^bUitl^ 9'ib'(/
ieiW/«M jW'^a'r.fif'dB' l'iiief îMç.
d'etix* «Gterd' chàftibi»^ éri«4*ç!B? àiMài*
à <hdi j^fé» Itt ;t5t<ft R^ tcWBa'Mtt^eVbft'
fSgàfPXfixn dè*ia»'ifMîH^^aP
il £iiloit bien qu'elle cotSmmf i^P&tSf
Tome IL l
194 L* A V JE HTU KIE A
je copfçfle que je f idolairpk ^e ne pcn^
fois <}ai elle; àMiné Juliç me reyenoic*
e|I^(]werquefoi$j^aâ^la m^mod^ ' ' \
-• ^^ ^y^y^^^ f^^P^/^'^?\^l^^ qui a?o«
toujours fotv âiauJn mfjfquç;.jelû -ma
^èroanâoic^qaçTqi^e^ou; des, jKmvçlIes de
ma fervaniè} je me i rapoelloifi toujours
alors |e^jlibçrté8flpcj'av<^&jppffifidaps le
lip. ^e S. M.,^ & 9ç n'ècoicjgas^uM çi^pfe i
lui'.rcvéleril- '' ' '- ' '^ ■ •.;?*::• .:î .ii
., Cependant j!avànçôif ^o»s les jpojj^ en
faveur. Lej Côurrîfantjf . ^ frpmijfe
d'envie V & 'me faîfojepr.ri^-b^jaenç
îe^r.cour, Le^ l^iniftre jirpif. ulcéfÇrCqi^^^
moi \ mzh foo acc^^eil paroii|bh dés plus
Dplis > & i comme je' comio^, un peu les
hbfrlme6,,jje^nWAi ian;iajsj,«^fi la^ qui
qmbça|r^des|, d^Jéj^qellç^ ik^fjiiçojenç
d honneurs & idcdiflpjt^s; ^IJe en yant
énfini i me^dotmer le.jçprdon bjejii^. qui
iioit poïfiivjefnewjlg même,qije.jfhfa
^4oçu^avep.pp ifvciris^.jçk
ine.,reiid4& à la,G9Hrrfe^FîU!^PiJFW^^
^ François. 1^5,
falfe de Taudience. La Reine école fur fon
«one> dans le fafte le plus :iiiipofanr« La
fbule me la cachoit. J'arrîye aflfez prè«.
' d'elle 9 fan$; |K)uvOir ToBpeifjpeyoir, Je def-
' mandoisf : «« Eft-efle auffi mà/guée en don,-
t> nant le. cordcm-^blea?»:» Tout le monde
^ m alTutoic qu elle écoitialors y , â vifage dé^
! cottverc; & fe difois: «< enSn je Tais donc
' n la voir,»» Mon, toj[|C vi^u^ pn me fan;
|>lace pour aller i<£^^ pieds. Je la regarde
' àvidlem^. C'étov CQuce la -figure de Dch
^ Torkée : je.reftai immobile aux pieds du trob;
^ ne de S. JM* » qai ^ datis cette circotâatfce«
^ avoir un air de dignité févere & con^o-
^ fée ; elle me regardoit^ du moins à ce
' qu'il me parur» auili firoidemeiit» &, ^u(S
f iodiiS^^mment qiifî le$ Afttc^ ; jm^^ P^^^r
^ hte lui eQ çoôjçw-il^ «la ppil dWprc^ poiç
^ ajBfe^er cette ^ndiffîrence^ Jf ^d^ i^oia
qu'en peùfer. Quoi q^:tl en fpir je mej^ttal
^ À £e$ pieds ^'eUeinle pa0à le cordon ayec les
^ cér^mom^sj^dioaires, ^,4'«in.aiiîgai;fair
: c«fcmemj:atoi^;Jèiai?ega^oifr4^t^^S;fnç3
^ ff^'myik^^ pirois e|>fiifp^-m^t9e qjiojç'j^oîr
jBMr?Ppri(Àh^;U ê(ll«^(^e kvMaî^^ii^
I us^^mMi^ ilie(tc(ii^,ib»ei) f9K(d«N ^j^ 1^
s¥tf »iia^ |ç iiik(mU4i»is;fOWpj^vdâ ^a ÇE.ei-*
1 jBfefciJ^raieibVêl^iiSnJirtfsdfe^iQi^çiM?»
j ,fc né lâchant fi^|e'<IN»ioi5^ioiif/l je Veii^
I
1^6 L-AvtKTURIER
' Le lendemain , Dorothée vînt chez
moi ,' awc fôn petit air innocent comme
à fon ordinaite. Je -la fixai Me IVbvT le
pins |)erçarit qu*î| me fut' poflSbîe j faw
pouvoir déebnvrir ri^n de partkôlier dans
fes regards^ wOh çà, Iiii d js-^e ^ Wada-
f> me, je réfpeâer ai , tant qu'il vous plai-
n ra, ri/2cog?tiw que voufc voulezfgafder;
» je ne neconnèltrât'^pa» ce que vdUs ne
» voulez p^iAjdfe jel:ecèn»dtffe j maisiroos
f> • ide pertheéttez ,* ^u TO^ôins , de ne fw$
k ' VOUS mahquer ait pbinc do me laiflet
m' ftrvir par vous. Si* -je J'ai fait jufqu ici,
i> pardonnez à mon ignorance, A prc-
^' fent' tiies yeux- font-o^epc»^ & je fuis
ii^jîtêl à vèUs fervir' d genoux,» Doro-
tH^ime'fépôfidit, d'un air- tout ^tonnc
&' tj3U* affilé': '*+<Juié-^uIe»»-Vdrf5 donc |
h >hié dire > Eft-^e qué^jë v<>ài^ Envois dé- ,
iv p(ù, *oii-qué-iîifeï ferike^ vous en*
» naiehi?? »i*^<<' ^lbn;>Mad»ntey reprfs-
ij-jè il non ; jVofé dîre^'quie'je- ^bus aime ^1
\f 'd\ia^aÂdùjr té^Jëaiéux-j «fc qlii ft'al* I
V ftpe' cfft rién'iàff^^oÉoiîde 3<él*ér«iôn
2wl'(][tte^^l^ Vôts' ^4bîWJ * iN if»oos' ^àii^e\ipoJit
'^ vo§ ^^rifi) ^airJit^Vf dtff ks bhtifàtsi
-J»' 1idtté^lWiÈ«qi«5à^j?ihi«io^ pôtfn des
ti' â vô^'piî^s»^^c.^^^M&^îèi)cor4^ù^cou{^,
^ quç vouiçz-vou$ donc mç dire ? **pflt
•F' R A K Ç tf t S. 197
^ Dorothée; Qiripeat rîen cortfjpt'endre'à
*> ce langage? »*—c<Mirfdaitie/'r'ef>a«i5^
•• je, je fèipede vos feorets j -Vhais- j'5^
9»'<{oferâi toujours la rfïain qui mVdé^
» coré d« ce cordon. W En difanc ccfs
mots , Je baifai \t cocilon. -Mon - Hà^
teflè qui étoit entrée , pendant -cet erf-
tretieu^ paroiCToit étonfFer de rire. èc;Ait!
?> parÛeut cela eft esicelle^nt, dit-^elle, ta
^ ne fais pas , Dorothée , il: reprend poitt
•» la Reine. »— •« Mdij la ï^éine^ réport-
>3 dit la BeUe, d urr air'confiliî & rianr,
4» oh r je ne puis m'enVpêcher den rire.
^» Mais cela eft* donc bien vrai que je
*y teflemble à S. M. \ dn nie -ta tant dit
» de tooscotçS) que j'ôiferois prefqtîe efti
9> croire quelqua chofei Si cela -eft * vrai >
19 elle devf oit , bien ine - faire- itia' forta-
9» ne , & ne pas lailTèr langilir , daUt^
n rétat de fervante, une perfonné qui
»> a rhûnneu'r de porter Êi refTembl^nce.
3» Mais que dis- je? ah! je ne me plains
n pas de Técat de fervante : je n*ai jamais
« écc fi heureufe : non, mon* cher Maître,
y puifque j-àLle plaiiir dei^cms fervir^ je
») ne changerois pas mon fort pour celiti
09 de la Reine eile^mime. »
A c^% mots, fe ne pus m'enïpccher dte
donner un baifer àtlia belle Dorothée^
qui me le reûdic de (Oac fon^ cœur. «< M^
1 >
l^t I.*AT£NT91tIfA
w chère Marine Jovial » dîs-jc a mon
n Hoceflè» ne crouvez*voas pas qae ce&
j9- la Reine ? » • . . <c Allez , voas èces foa«
M iateirooipk la maligne femme : tous
•• êtes plein de vocre Belle » & yous I2
99 Toyezpar-EOttt.Poor moi J'ai parié râigt
. n fois i notre Souv eraine ; tl y a bien quet-
« que chofe , un faux air de reflemblaik
» ce ; mais ma foi ! Monfieur Mervcil %
n il faut être amoureux de votre &r?aft*
.>» ce> pour la prendre, comme vous kir
9» tes, pour S. M* » Madame Jovial for«
tic , fans m'avoir convaincu : & je dis i
isa Dorothée ; « J'ai entendu dire que
•> la Reine ne peuc ic marier, & que»
9ê pour avoir de la poftéri té , elle dote & dé-
M guifer,..de peur d'être coimue.de ceux
>» «qu'elle daigç^e choiAr pour un fi glo^
s» rienx emploi'; or on ne peut votr une
» reflèniblance^plus frappante que la vô^
» tre avec cect^augufte perfonne; ainfi.iM
—«Ah! mon :Çhier Maîrre, interrompit
» Dorothée, jeTvou^ ai entendu dire aulll
» que vous re(^mbliez à un jeune hom-
» me de Paris;;. que coût ie monde, mê'
»> me fes parents , vous prenoient pouc
>» lui, & que cette rcEemblance a beau*
« coup influé ^r votre v^e. Vous fayiea
» bien cependwc que vous n étiez pas ce
y jeune homme..^ C^tte réponfe mefet*
I Cependant je Ittî dis: ^ qtioï qa^îïiM
f* fiç>kijiif jrtecferdi^plHtt ââmiAiBi edê de
ff fouffrir (|aerià'aiiifi^^ihel|e» maifTS frte
I jp ferv:cht.^ L^ ,déQàt^tHiky dent & Reiii^
p pasf, ^ hpripré : çxigr ^qaèsr. je. viye- fav «m
I ,dà Jçi rf^ir^f ) <* lii :fâtet que 4'^^^^'*^
^ ni;^i(!(^, qt^il'ftie nfH cettàîamnêtxà^ de
*^ .S<sp» 4; in<Hi firmce>NSr 4'^ ^ ite fois
», paSrseftftejHnrè-tiB^vjie^tie perfontie'^ qai
m , vJjjeiK /aiçç . iti^ chamlx^ î) >»— *« . Quor ,;
<»»jj9Mi d(c«-eyfti!eii ptèiiranc^ orxkfsinervtDir-
isfetlii^ plo^jQH^jypkr! ;^i4^<î:^ Dreti ffe pla!«^
) >ai^l)é(^ jQ^p^nâîsrje4 |e>rëgàrdeciif ^ coof^
f ^ i fl^ife J^ftrccicttft Éa wirt , fi Voqb ^xa^
; >> ^ l/8j iyj&n.pf rniétite que f aie lUiô^neur
,«tn^jv<iufjf^irei paai.éqnr de tenîps en
.?.]!ïî?t9p?r î»-rf« Soyez aflttré ^ repcit-elle
! i*.«>rî^^(^ le.<pliis déterminé y que fi vous
99 . neycHib^' pas que je vous fer ye , comme
jrt.'çi^dey^tv votai ne me. reverrez ja-**
J9 *|}iai$*. >♦ ." •: ' : • .r t». ) ïi ?' î -•
I Çerte menace' tn'eflfrayat; jiè fotbutat
que je pus poiirJa faif e chàngéV d^ i*-éfô^
Intion, elle demeura inébranlable'; & je
fiis obligé de me laiflèr fervir p^r etfei lé*
bieiifaics. de b Reine. tne mire^nt dan^ h
mais ma chambre ne fiftfMf ^ ^i Dèi^
. fi Ua ^iBiîoii iwi^dr iqde^h Rîeine ^rott
ibrcenrdeafr^'^lle^me nc'^ppeler,' & fe
fAhûr devABéetie' a(l6z''embaf¥afl^. Elle
amoic ua.peci€|air|vi«drA9tK'<ëve^e'; % f6
fnfêw appKçàsiicés'-5bfen»j'caf *>nl Vi&gfe
^iti/déûfnvetrie^l^mais cèlilî de^DbrCN'
fil Qafiftr!e0i.tp»e f ^fj^rêb^^' Morin^Uf?
;}> mer. dè-«Ut .il un totf - fort^- ((ngbttier ;
^> 1 nt^fceiKire pininvôirefèrvante? A-t-ofi
jf îcj^mait :jcaiiç(if. law^tpât^îHli ^^bfeiM^é^?
j»c.il>aiy;^itifii p!^4iAgké<rttmll^m ^et<-
^ :qttes/bobtcsâicè M'pnfi8Ut<i4l 4-*4ft4mâS
»»"»4f mte'dëguifer:poti»îdtePttlil$'!te5|OTr^;
« par. partie de plaifiif;^ biila)^e*»fa' Aflttrf*-
99 bre- Ed vérité, je neïais-qitf nié^ tlrtic.
»> Si rex«ra\£àgaiKe^n «toit f ai fi'bsHef*
aa que ,, qtie'jei ne .pui5^m^enîp^<?fe^i''3 eu
"^ jy mç jî.votts jûwérèccriMuqn^'j jfe vrflis fiflfe
a punir comme criminel de 'lèire^Mai'
.»•, |efté<:n je. yoniiîs im'etcûftpf ftb l^ex-
wême ;ye(remblaiice. «: Allez, dîc4el!e*,
^ cette ^efTetnblance eft une idée ôflferi-
^, faute % votre cxtufeieft un outrage. Qtie
» jef'tiHtxntnàt pfais^reiiailw de c^tè-rer-
F R A K q o I s^ tfOt
«r tife. »> A ces mots elle me congédia toit
impérieufemenc.
Sa confideuce me dit i » Pour Dieu , ne
» parlez de cela à ame qui vive. Vous
ai» deviendriez le jouet de la Cour, û cela
» tcanfpiroit.Figurez-yoHSun homme aliea^
» fat pour dire que la Reine e(l amoureiife
» de lui y jufqu'â fe cendre fa fervauce. »
Je me retirai fort embarra(Fé, biea ré--
folu de ne plus parler de cela y & de me
laifTec fervir par ma Dorothée , quelle
quelle fûtj car j'en étois vçnu à ne fevoic
que penfer d'elle;
Cependant elle devine grofTe; &y.dan^
îe même ^emps on publia la groiTeflè de
la Reine ^ c^qui occaConna de grandes
réjouiffances. Toute mon incertitude n^
put tenir contre tant de preuves/ Je mp
regardai donc comme amiré que j'étoî$
fervi par la Reine; mais je me gacd^j^
bien d'en témoigner rien*.
Je m'accoutumois peu-à-peu areceyoir
les fervices d'une Souveraine que f'adq^
roisj mais la grofleffe paroiÛbit tous Iç»
jours de plus en plus -y ôc le temps arriva
où S. M. 3 pour cette raifon,. devoir ^atr
der la chambre. Elle fut obligée epân .de
me dire un J.our^ après^ ayoiç fait moijlip
avec aflcz de peine : «r Mon cnér Maître, je
» ne pourrai plus vous fervir d'ici â quel*-
If0> t'^A r ÏKT VRliR
3' ques mois; le Médednm ordonne Je refv
s» ter chez moi. Il m'en coûcera beaucoup,
» pour être privée de frous voîrjne vous
^ faites pas lervir an moins., pendiam Rion
n abfence, par une autre femme." Je lui
répondis : « Il eft vrai , en efièt y que là
9» Reine va garder l'appartement y & toi»
M ma chère Dorothée, qui lui refTembles
>» tant , il eft bien jufte que tu faffes comme
n elle..»> En diiàjit ces mots, je Taccablai:
ie careffès. Elle y fut fenfible^ ratteii"
driffèment pénétra fon cœur , & lut fit pec^
dre le peu de £>rce qu'elle avoir. Je trou*
val le moment defiré depuis long-temps;,
ion fecret > qui lui pe^oit^ lui échappa.
Elle m^avoua tout. « Ah fcruel , me dit-'
f» elle » que veux-tu fa voir ? Ignores-ttt
)• que c'eft ta perte de la mienne ? La loi
If» ordonne ma dépofition, mon fupplice
u'Sc ma movt,^ H celui que j'admets dans
)f mon lit fait qu'il eft* reçu dans celui de
t» la Reine; la loi veut qu'il périfTe avec
9t fon ifidifcrete amante. Garde au moins
» un fecret d'où dépend notre vie. » Alors
elle me raconta où elle m'avoit vu pour la
première fois^ Pimpreflion que je lui avoi^
élite ;;en un mot j tout ce qui s'étoit paffê
daiis fon coAxt à ce fufer. Il rcfulcoic
de &s aveux, qu'elle m^aimoit beaucoup*
Je a'étois pas tout-i-^ic ingrat ^ je ne
F K A' H ç' <y r ^r ' koj
^ettoîs qiie Julie aa-deffiis #elîe. Notre
fépàration Fat aifrofce de nos larmes mu^
fuellc^j & je (entis que^ dins cet iuftant;
rrioh àsmèuf pouc elle ftt pbrt^ à (on
tomWév'^ '" '^ ; ' ^ *\.
' J aMbîs fouyeifc îa voit db» foii palais ;
elle me recèwît a^vefc une céiidreffe quelle
fte poliVôît cacher, & qui feifoic froncer
le fburcr} à beâticoiip de monde/ Elle
acciÀicha enfih trës-Keùreufémerfe d^unè
fille ^ ce qtri bcc^fionfna lei^ plus- (blem^
AeUes t^jouifl&nces- Je m^ trouvai âiiçpuif
defbn lit; alvec toiKe îa'Courv'dàné le
moment qivon prcfenta', à tout le* monde v
Penfant nèuveau-nc qui deVbit hëriter du-
tr6né« Quand ce ga^e de nos amours vint
i moi , la Rèihe me jetra un çonfi-d'iril
tendre, qui fembloir me dire : yàii^ ta fille ^
ratais qu'on difoît & tous^^ lés autres : voilà
i^o/r^'Pri/ice//^. Beaucoup de gens rertiar-
Tçuetenc & comprirent ce coup - d'oeil j,
elle s'apperçut dé fon* imprudence , St
m'annonça bientôt fa cpainte pa« un» au*^
cre côupd'ccîK , . ^ ^
Le lendemain') tandi* que-noiiis étibn*^
&ute , elle me dit : ccMèri amii voilà ti
» fille j-pulilè-tHelIeiÈtre , pour inbi', fë gagés
9> 4d'uh amour qui dWe ;futànt qti'ellç 6c .
tv nous!»» De^ efpions entendirent ces pa*^
soleS', âc en firentleut rapport au- gouver^
I. ê
ao^. L*/^V ENT y RI EÎC
nemenc. Je n'ai fu tous ce$jncîdenc$,<pie
trop Ipng-cemps af|fès..L*ouge r&formoic^
ùps que no^^piiflioiu le iaùpço;|i\er. On
|ie\téaioigna rien i on lai^a l%.H^Qe ter-
miner ies couches, & fe rctablij:/i foa
aife.' Enfin, défà riçifqcrç#jf.|^î< #lcvce
^oletnnellemcnx,.^ ejiâ aljoîç recpmaien-
cet à vc\Q fervU ^:un b«au çnaun un E^^efnpt
^e U coy/çonne Milieu; chex.n^oi , &c me dit:
«5 De la{>iLCt de la flaibn Çran^oife-Auf-
?> ti:ale, ie^yous afrê£ew»>,§A}r|]|r^s, jç p*c-
cciç : a ;Oi^ af rrere^2ici.qii;e <^ I^ par^cie U
V. Roii^e. 9>.0^i me répond 4ii^-}ft<^^^P*
»» La Reine elle^mcrae eftacrêiée. •>
• Je fiis douloureufemetit frappé de cette
noijvelle.^ Ah ! raa. chece Reine >,dis-je en
^9, mpirméme, je ùjàs^h canle de ton «»!-
» h^ui; !' Qa s*^,appc^ç.tv;q«e tu m'as dé-
9» voilé le iec^ef der(99 $^!^> & ^^ vas être
e> privée, pour ^ol^jcUv. trône & de la
93' yte, ?» Spu,da^n' je fornj^Ht.d^s mpi-inè*
Iqae, le, projet ^e délivrer^jc^tte adorable
viûime ,, de la. remettre fur; le. tr.ôiie , &
d'y monter avec elle. Mâis-j'^o^aiment
conquérir -;im Royaume.,; ^ans, mn^ mo-
ment, où j^^ tne- voyois enlevet ma H**
berté,/ où Je^ i^'avois .pafs pne'épéeî ( Car
on np!a voit;, f9^ft^ .touxe^, mes ^rmes.)
Je jurai cepqncia^t de/aliy.^ mon amatita^
&depui^iimfi&çnn^î?,, - - -^ -
' F iR A N Ç O I $v' lOf
L*Exempt feul étoic entré chez moi,, je
conf^ncU à O^tu deyajic lui', &,il nie £uL-
vit for r^fi^ali^r. Je trouvai en t^as dix fii-.
filiçrs. J0 iTOK^iitoif profondéiTttînc çomr
q^ftic j'éth^ppe.rois^aipf» mains d« ces' co^
^iMn^^je reitai ^êjme un înftaiit immo-t
bile datis cecte (icuation. Un des grenai^
diers h:)e voyant arrêté» me poulTa rude-
ment, & jçignir à cetçe infolence des pa-
roles injui:iç^)res.,ci Ah! fcélérats, dis-je
>y,-^n naoi naême j. j-'avois du fcrupnle de
5> jif|er aycuadè vous autres^ mais ce maL-
>» peureux ne- mérite aucune pitié. >• Il
falloir cependant céder à la force , ea ar-
(aid^nc f^ue'je puilTe m'y fouftraire. Un
carpfle m'attendoit à k porte ^ avec une
e-Tcpiiiade de virigr carvaliersw Malgré mes
beaux projets^ je fus falH par ces brigands »
empaqueté datis la voiture , conduite rea«
f^rpié dans qiiet étroire prifon, jugé Cui-
v^nc des lolx coiure kfqaelles je décla*
nifii vaittemenr,.& condamnée perdre la
tète. Au bout de peu de jours, je fus con^-
dait fur un échafaud drefle hors de la
ville ^ je vis un peuple immenfe qui me
plaignoit;. je cûalaL mes, yeux fur Taflem^
blée^ j*y reconfius plusieurs amis, qui me
i^nt comprendre , par k;ucsregards, qu'ils
étpient prêts à perdre leurs jours pour me
f^uv^r. Je leur fis figne des yeux de fe réii^
loë t"A»r E HT TTR ri It
iitr tous en un peloton; ce qu'ils Grertt
peu-à-pelr. Tandis qu'ils fe difpofoîent
ain(i, pcÂtè ^gner du ten^ps» |e barao-
fuois Tafl^rnblée, & )e lui ùifois fentîr
atrocité d'hnmolec le tnari de leur 'Sou-
reraine, 8l le' père de Thétitiere du trône.
Mon éloqwnce, mott malheur 8c mo»
courage arrach<Ment au peuple des larmes
de tendre^ Se d'admiration, & le difpo^
foient favorablement pour moi^ '
Enfin Je vis rinflran t propice pour écbap^
per aux ràains de mes bourreaux. Mou
évaHoiivi paroître un ptodige;: mais il
faut fonger, comhie je lai dit, que le
vrai ii'eft pas toujours vtaifemblaWe. Le
peloton' de mes amis étoit taflèmblé pro-^'
che de Téchafaud. Je faHîs^ un moment
où perfonne ne tenoit le Ben dont j'érois
garrotté » je m'élance aa miliea d'eux , ils.
me reçoivent dans leurs» bras. Le bouc*
reau me fuit^ ils Técarre i grands, coup^
de fabre; Ton coupe, rion (ans me faire
un peu faigner , la corde qui me Hoir le&
mains \ l'autre mre donne une épce nue ^
un troifteme me jettt mi manteau £tir les
épaules i un quatrième enfin^, me met fur
fe tête'i ^^ grand chapeau bordé", rabatm ^
qui me couvre Te vifage. Tout cela fur
Fouvragé , pour ainfidire, d'un clin-d'œiK.
Les bourreaux & les. archers* crient :^i^
F R A K f O f s*. ÈOf
ïï€Ce\ fondent fiir mes amis & le$ diilipenu
^e peuple applaudit à ma fuite. Les foU
dats me etierchcnt & ne me reconnoifTent
as fous mon déguifement. Je me coule ,.
mieux qu'il m'eft poffibley. Se,. je m^
perds dans la foule. J^ fuis déjà loin de
h place y qui étorc hors de k ville. Le
maudit grenadiec , à qui j*en ii:ouIois déjà'^
me reconnoit, & me faiiit ; je lui aban^
donne mon mant^aui^ ôc je mefquive.'
Vingt autres accourent j je me fau^« & fa
parviens en&i fur le bord d'une jettée éle<f
vée , au pied de laquelle cotifoit le fleuve.
i Le déteftable grenadier m'avoit rattrapé i
! je lui donne un épouvaiuable coup de tète
( ^ dans Teftomac ril tombe à la renverfe dans^
Feau y Se je m'élance avec lui. Le faut étoit
i de plus de cent pieds;, perfonne no& le
i faire après nous. Le malheureux, dans f»
f chute, hiiila échapper fon futil,. dont je
m'emparai. H tomba lur-même , la tèté
iur le bord d'une chaloupe, fe débattic
un moment, & alla s'engouffrer dans un
tournante Pour moi, je me mis â nager de
toutes mes forces, afiii de gagner l'autre
I rive.
Cependant les foldais , i qui je venoii
d'échapper ,. pouifoiem des cris affreux^
pour avertir ceux qui pouvaient fe troi>
xci fur l'autre, bord j & ilsme tiroienr des
io8 t'A VBKTURrEa
coups de fufil que fefquivois en ploij-
eeatu. Je gagnai enfin la rîv« oppofce f
là je me voyais libre & dans la campagne.-
J'aveis Je bonheur qu'il ne sy trouvoir
prefque perfonnef qiie ceux qui dévoient
me pouriuivre, manquoient de bateaux
pour traverfer la rivière, qu'ils écoienc
obligés de remontes coiicreie courant, qui
^coic très- rapide, & contre le vent, qu»
devenoit toujours plus violent. Ces cir-
confiances me doiuioient le temps de ref-
pîrer & de me cacher : j'alfois en profiter^
mais [e vis acccMKir deux foidats , qui vou-
lurent fondre fur moi , avant que je fufle
tour- à- fait fortide Teau : leurs balles n'at-
trapèrent que mes habits. Pavois en main*
i*arme de celui que je venois de précipiter
avec moi. Je fonds fur les deux nouveaux
venus, la bafonnereait bout du fulilj ma.
rapidité les déconcerte. Se je leséventre.^
Mais j'en vois bientôt accourir d*autrcsr
J'ai le tempSy avant que ceux-ci ibient ar-
rivés, de lai fit les armes de ceux que je
viens d'immoler r & me voHâ feu4 , il eft
vrai, mais avec plu(ieursfunis-& ptftolets.^
Je me cache derrière un buiflbn , j'y dif-
pofe artiftement ma batterie , de je tire à
coup sûr. De fix ennemis qai arrivoient,^
deux font couchés fur le- carreau ; quatre
^autres tirent fur le baiflTon^fans mafaÎM
^AiJrn^ ite^i^mifft; à îîîoi.,^|i:COÇfant
4:RPf^.defi(|oU|fe'j^v^ftr à*tttpji pgrt^
de leurs. WipnQec(^(;:ay€CT, la mienne, Jç
hleflè ;le:,t;roii^tn^; ,& Jp'quacriemj^, i<;
tRouyiW^f ^1 4îf{-^riyis4eiTîoi , p'epfuiç.^^e
ratteii^i, ^fjeç. précigite. dans ijri' fo(|ç^
d'un coup dp; ç|ofle,;^m(î i^evroili 4?î
teï;ç2^ de,-(Jx l^iç^ 9>aisJ?eji y ois for-
vei>if /dcH<*!?v^^çfi^j»,)Çjes>co^u}AS iiieapiepf
en £>rifoti un;défeFf?ft'^»:& yoy oient me
joindre. k[. luf^t J'écoi^ ^a^. (ntlieu^ de mes
mprt^i j'aiJe C€im»s,j|êjC^argeK fixrfufils,
^y,açi^ <ju^jl^s;,j^ifle^iç.afriyeflC. Ik ,ûreJiÇ
itpjijfî >d!?jçbre^ r4errjfiççjlçflufil çje- ma |ca,?
che^ , r^çi?:'' toutes jejys ^^oUe^ î^ fiffi
plus. heurecUepièiiîf (ix .Çfifçs Tun après
raptrc^ (^uajr^î portent &Çfâ^ttenc gnatre
hommes. Les hu^ç; çnnemi^' qui reftent,
avancent, Jufflujj ç^ipjjj^ j*éc^is 4éjà»cach^
jdaps un fpflé, £3^1^ des.£«uilUge^^ ^P^
perçoivent tojxs les^cadayrçs.que 'fziàéji
çpujchcésTpar -tjeEçç, Jp les entends dire:
/ce Çeft îe. diable. j il, n'eft pas jpoflible que
9} cet hpmme là (bit feul : prenons gardé
s> à nous.» Une bêce fauv«, que j,e ne
pus diftingmer, palTe heureuietnpnt dans
tUQivJfolJCég^ &f ccHirCyjibus ]LeS;fpuilljag5? • -
lïO l'A T lit TU'R» EK
ils cntencfent le bruh, voient remiwîfci
feuflte», pfcnncnflà'^cte pbârinôî,'&
content après, en titam defl[us«lFè ûtitê
fur fan fuftl des nouveaux mbns , & jè tire
encore un coup derrière eux. Un homme
en eft atteinr autlo/; %h i^imaginenc alors
avoir placeurs ennemis fur les bras, &
ctittït i-Jàupe jutpetu! Le- IdcfcrccorTefte
garrotté Se ine demande la vîé. '
^ ' Je texeconnois du premier coup d^céit}
c*étoîr nii garçcfï d*tine intrépidité i toute
épreuve, ce Mon ami, lui dn-je , veux ta
vr me fervfr?Sdngçqn*ôn^t*'aIloit mènera
•• h mort, quon-^re peut rattraper: ne
» vaut il Dàs mîé&< périr avec moi les ar-
»'me$ à la main', <]ue de tè IdifTer caflfer
3ï' la-ftte?— *r'-DcUe2 ttioî, 'medit-iî»
»' & Vous verrez ce que fe fais faire. » h
îe déliai, je Tiitmaî. Il y a voit parmi les
morts, fur le champ de b«aill&,' desfu-
fils de refte. Me voili bien armé y avec nu
fécond, & par mohbonheiit' autant que
par mon courage, fai d^jà tarit nié que
diflfipé une compagnie ehiiere.* :
• Lesfoldàts, qui rîi^avJDiîçnt.laîiiré échap-
per fur la plice, venoiehr à ma pourfùi^ô
en iraverfant le fleuve dans un bateaiii
Nous chargeâmes tous nos firfils, nous
hous cachâmes derrière des buifTons, &
nous tir aimes tout à- notre aife fur les eir*
. F R A ^ Ç O t/f/ 4tf
iieii)k. Nou^ eu fîmes périr plufieurs ^ lé
U^t&e ^ rebrouffa chemin.
De malheureux payions nous apperçts^
^enc daos notre embuicade ; ils cirèrent fût
nous 9 mais ils n eurent pas ladre^de
.iK>us atteindre. Nous fondîmes fur eux iri-
trépidçment , & les rouâmes de coups. Il»
nom demat>derent grâce à genoux. Ce^
pendant Je vçjroîs venir, dans le lointain v
une nouvelle compagnie de Greaadietsc
.» Mon zmty dfs-^|e I mon camarade ^ if
'»■ ne faut pas tuer nos coquins de payfans^
f^ ils peuvent nous être utiles t vois ce que
» j'^en vais faire, s? Us étoient au nombre
de fix ^ fe leur fis prendre FHabit de Gs^
Jbldàts morts. Je leur donnai à chacun uil
fufil fans baïonnette, que je ne leur lai^
j&i pas charger^ de peur qu'ils n'en abuÊi^
fent contre nous. En cet état,^ armés )ii^
qu'aux dents, nous étions maures de leur
vie. Nous les fîmes marcher devant nous^
£c nous devions paraître de loin un certain
nombre , aux yeux des Soldats qui appro^
choient. J'allai vers eux, en m'arrangeant
pour que le vent , qui éroit fort , leur don-
nât dans le vifage.' Nous avions chacun iîx
fufils y mon camarade Se moi. Les ènne--
mis tirèrent de trop loin pour atteindre. Le
vent leur renvoya la fumée & la pouflîere^
qui leur cachoient aïo^tre petit nombre!
%l% l'A V E H T UR I Ï'R
Nous ivançâmes alTez rapidement » en
chafTanr devant nous nos payfans,'afiA
qaih reçatfent lesbalies. Noos titionsf en-
tre leurs ipanles} prefque tous nos^coops
Erierent. Deux de nos luftres furent taés,
quatrès autres furent ble/fés, & nous
neiknesjpas une contuiîon. Nous en vin^
xpes ainujufqu'aux' ennemis, qui avoient
déjà perda bien du monde} nous fondî-
mes iur eux la baïonnette au bout du fu-
fil ; nous leur parûmes deux diables. Trois
de feurs gens s qui vouloient déferter, fe
feignirent à aous , .ejure. nous cinq nous
abattîmes encore, bien .des ennemis ; le
(fai]td nombi^ prit la fuite. Il refta plus de
iifingtinortSffuçJe champ de bataille. Kous
voilà citiq^. nouiavons:déjâdâffipé plusde
deux -compagnies ,.ii a x ^ qu'aaRégin[ient
dans tome la ville. .
Nous pourfuivîmes les fuyards , de ma-
nière que nous les forçâmes de fe jetter à
la nage , ai» ixiilieu d'une petite rivière, oa
plutôt d'un torrent, qui alloitfe jetter dans
le iîeuve. Là nous en bleilames quelques-
uns, l'eau emporta le.refte. Deux défer^
teurs vinrent encore nous joindre. Ils vou-
loient tous quitter le Royaume;, je préteu-
dois y refter pour le conquérir & délivrer
la Reine, ce Mes amis, leur dis'-je, nous ne
M fummes que fept 3 inais il ne fera p^^
Franc .o-i s. ^ij
w dit ^uie £^pc bmves , comme nous , s'en-*
M faiïontçommt'à^SilickesyfQ veux vous
i> rendre maîcfe( dé l'Ecatc. . Vdus^ favea
i> quà crois Ji^e^ d-kî^àUerbeviUe/tl
» f a.ea un cbnipkiç pcirmlJèslfoldAtTS^
>» qu'une ^omp^iiie «miere a voulu déii»
» fert^r, & que tous ces braves Compa-
ny gnons font' dans U^ &r$. Allons les dé«
)> iivr^:^ 'y ils fe JQÎfidoooii à. nous ^ alors:. je
•» vous n^e.neraâj autféTor rôyal.>&:'nous
>> auton;^ s^ucapc d'i^rge^c^que nousvoi^-
« drons.» . ' ,/ -i -^ .'î !; .: i ,
Me^ compagûQns applaudirent à mi
proppi^ioa. Nous volâmes à Hecheville';
nous enfonçânies aifémenc^ la prifbn : îi
ne no^sen couc^ qu'une balafre;, que le
feoljec.r^tde nous fur Jq vifage%*Noùs
.déUvi^mes plus de. qiaaraQtahihrc^ ou €o^
x}uih$) ^oinme ,!oh voudrai 'les nommée»
Nous les emmeitômes^^&noas; allâmes fur
le firhamp f;^ir^ rendre :gorge;à une iang«
fue publique , qui pafToii ponrie plus ri"»
che Fermi^c^Qéo^raldu Royaume. Munis
^4Iargcint >i^Mo\|S ^qd), ^Im^eimés chicxnk
djun^ i^vjse-fiM3i.^«îii' de-l viiinjbS ,.&jiqi0
nxM^' K^m^.^DlîCampaigne. îbMisi&vicM
uaxné avpA iK>^t«>i d^ ,peciie6£Mleuni'
.jipes ^ri(e$ d^t^^, û'VÎJb'* Nfitusréttcmsi pliis
^4e^{Cfinq^antei '^fiisiiobsiiviibes: renie à
XI4 t'ATBHTUHIEk
pris mon parti. J*avois lu, dans notre kif-
cotre 9 la manière dont le Prince Noir $y
prit 1 la bataiile dé Poitiers » poor' battre
une armée de foirante mille hommes avec
huit mille hommes. Je réfokis d'imiter fei
manœuvres » parce que le locaU 7 pcêtok.
Je fis grimper mes gens fur une monta*
gne trâ-roide , Se f e leti plaçai tous der-
rière des haies. »I1 n'y avoir, pour monter,
eju'un petit chemin ttès-*'e(carpé entre deux
haies ; mes gens éroîent cachés de chaque
càté, mes deux couleuvrines en face. J*eui
le temps encore de lâcher Téclufe d*ua
ruifleau , & d'inonder ainfî le chemin,
pour le rendre impraticable. Les ennemis
vinrent-pour nie^ forcer dans mon retran-
chement: les pauvres gens fe rrainoient fut
•les maita ôc lesgenome , dt|ns le ie^ier çUf-
iant 6c inondé; mes foldats, ^ui avoient
chacun deux fu/ils, tiroient â bout por-
tant. Pas ^n coup ne manqaoit; mes
deux couleuvrines foudrojroient d'en-haut
les mialiieuteax qui voûioient tnonter ; fc
iedéfordwfe mettoifinéceflaitement par-
mi etti.< Malgré nos etib^ts, !feur erand
wmbreisdiiis gai^qit ;^ plciâearff vouioienc
^aveHElervns haiesy «is«féienr re^s à coups
ad^j baXcimietes y. &! Mils àfiotis défi cou-
xhéfttr la^ce plu$ dd tmis cents honimesi
:;(^4}tt'atcaaâes«fiôtf es <iik Jké UâSi
François- 115
Cependant le canon de nos perfécu^
téurs approchoit, & pouvoîc nous nuire;
& nous étions' èii danger de nous voir
forcés4 . JTay ois muni mes gens de crain*
f>ôhs de ftr ; its s'en férvîrent mer veilfeu- .
emenc pour^rimpeir plus hstut. i.es enne«
mis , priyes de ce lecours, nepouvoient
nous iui vre. Nous Xcs canardions d'en- haut
a notre 'gré. Qu on me pafle^udqties ter-
mes mu cfapifîs': ici je fuis militaire. Eti
marchan; Tur'les Hauteurs', nous avança»»
mes vers un^^ndroit très eicarpe de la moa^
t^gnpVpu le fleuVe .taîgnolt précifémcnt
]e pied du roc: ils nous fuivirent plus basl
comme ilspurenr. Nous trouvâmes quan«
cité de piçrres énormes, que nous roulâ-
mes fur epKs & oui tomI>oient avec eux
Ils me paroinbiênt encfore au ;iombr6
dfi plus de deuâc aîilje^ mais nous nous
^^^ons' arrangés He façon ,'qu11 ne pouvoit
p^s eu échapper un feuL lis fe jettetenta
genoux * en nous tendant les bras & de-
ma^ndaiit grâce* Nous leur' defcendîmÈS
des çprdes, leur ordonnant dV àttacKet
leurs ^araies î que- nous montantes vers
tiffi^ ,%\\{\ïiie nous cWfceii^îmes jufqu'l
^fB%8'^ foù jVécmenc;^^ ïes kifl
" — s'approcher de nous par parties. Plus
' JX ceflifs nous prièrent d'abord, Jb
Il6 l'A V E NT U Rl.E R . .
les -engager avec nous; nous les reçûmes
& 'leur donnâmes Vês >rmes. Nous de-
mandâmes enfuîte^alhaute yoixi, s'il y en
âvok encore quelqiiès-ùn's iqui vpulaffent
prendre' farri gyeç nous. Pf* ûe*^quàtte
cents noyvêaux'^ 'le îaîflferent ^'périuââer.
J'enfermai' ceùx-cl au, milieu clc nb'ur,
mais je. ne leur promis des armes','que
?uand je fcrdis sûr de Jéurt^n ne volonté^
Qur les autrWjjé lèk fis gajroUer^ Simii
les conduisîmes i notre, mite? ^ÔiÎAig'conj
• leilloic dé les égorger -'^mps* jjfcfejettâi
*ce«e prôpbfitioh avec fiorreur:Cètti5|oufr
hée Cl iifeîirtriere ne crie cotii h'iS kû feiil
homme.
., ]c ne tardai pas à gagnex, a trion parti,
tous' nies brïfdnnîers. Je léiW fis tifchtot
• ' .lîWviiit^pe
Teiidanc les conûicrer, au ISeip^V Ceî
recueillis
1? R :^ >* ^ o r $^. 117
.tccuêilHs plus de la moitic dans mon ac-
mée. }e dis mon ztméç ^ car âa bouc dé dix
«lois j!enavols dç|^une dc/^x mille hom-
mes; il ne tnm. falioït pa^, davantage,
Cctoicnç tons geps ^pwgjjtt^s^ & qui
ie,feroîeuc jectés cfaas le ^eti pour naoî,
parce que je les paycûs bieui^ & ^ue je
Tçillois trèsfcrupuiepfçment à ce qu'ils ne
manquaflfettç âe riel^ J alloîs moi-même
JToiencr Jes malades & lès bléfles j je leur
p^ois à coiis» c.omcne â mes amis particu-
liers; & j&ie^ avois accoutumés à la diC-
cipUne la fias exaâ:e, fans aucuns chati*
a^^eacs^ par la faifon qu'il n'y avoic poiuc
^hez moi de <lifl:incl:ion de naifTance , que
le mçrîte feul clevoit les hommes, qu'il
i\y avoit c»tr'çttX;queU, différence <ies
.grades, auxquels chacuu étoit sûr de par-
veji^ir s'il fe comportoi( bien» fans aucun
paiTe-droit. La principale peine que j'iii^
fligeois, & qui faifoit curant d'impreiCôit
que la morr en d'autres lieux, étoic de
chatûTer de mon fervice ceux qui $*en mon-
tfpîeoc indignes. .;
Je crus devoir enfin m emparée d'une
ift\9fh d'armqs^ UjTe n^e iut pas di^cii^
.lijy iféifi&Uihfi peuplç éxinipout moi; nii
; r^utacion de bienfaifance l'avoit eagné»
Dès que je fus maitrt de cette ville »
^ui itoic s^ttei grande , j'eus foin d'y cher-s
Tome IL j:
cher les hommes de la probité la plus re-
connue* pnî.mVn préfëhi'a fixqui'paroif-
foiènc très-honnêtes.' Je les queftionnai)
je* leur donîiai occàfîoii de mMuvrir leur
ame; & jeri découvris deiit entr-aatres,
qui paroiltoîeût avifir Ta vertu fe plus épu-
rée. Je m'informai d*êuk que.Hts étbjent les
pecfomies en place^ qui avôieiic pDmmisle
plus d'injiiftïces vquèis'étoîfeiit lestôrts lés
plus criants 'qu'on avoît'fkits au public k
aux pnrticutiers; & quels pôuvbient être,
d'un autre côté, les plus hdnhçtes gens,
les plus éclairés , ceux qui aVoient fait te
plus de bien. D'après les informations les
plus exaftes, je punis les gens en place
coupables i je dépofaî lès perfonnes inha-
biles , je leurèn fobdituai de plus capables,
ayant égard 'fed}ement au mérite; je ré-
compenfai tous' ceux que j'en crus dignes;
Je réparai toutes l^ injufticés; je pourvus
au bien du puMic , en m'inforrtiant de fes
befoins j en y apporr^nc les remèdes nécef-
* faites, en allant moi-même foulaget les
moindres pari;ifculiçrs, jtrftjues dians leurs
Wïfons. Enfiu;'jé*déVir]t,^én-péli de fdurs,
' Jlddl^ de ce^béi^fe/Je*s-l»;*iîèi«^^^^
^dîiiis rôut'ei rt^MHeis. BBi^^ ffr^^prehôl^ pot
féffion, & toutes iti'buvifeent lettïi partis
d'eilesrmêrfies.' 9»t. m i.i
• lyjgi répHtatibû* îj*écendc»ît de jonrw
-François, i i j
jour, & mon parti fe forcifioir. J*àvois
déjà [oi\s mes loix un grand noçnbre de
villes, & «ne étendue confidérable de
pays. Chacun vantoic mes bonnes quali-»
tésj & comme on fa voit que j'étois d*un
autre hécnifphere, on m*appelloit le Génér
rai de Taucre monde. Le peuple qui nq
CQnnoiflbicpas d'autre continent que le fien
s'imaginoit quV>n vquloi; dire par-là que
j'étois d'un autre univers, d'un (ejonrcé-^
jeftiCt, & par conféq^ent d'i^nc nature fa 7
périeure: il n'en ayojt que plus ^e cour
fiance & de refped pour moi. Les Grand;
eut mcnfjes,8c jufqu 'aux Princes, venoien:
ip ranger fous mes drapeaux iiti[ais cettp
javelle, acquifitioni fut plus pp^ble à mé-.
viager qae le r^fte.Ces oobles préteudoie^
çommzfidi^v yr^ regardoient,coipm^ uni
aflFcont de. fei; vit fous un homme de' nea
tel que ipoi. Des Prince^ , élevés en Pria[^
ceSi étpient capables de tout gâter. Je fus
conciliât tout, & je parvins a «l'en fair^e
obéir-, ^ ^
j^ brave Général , mon bienfaiteur: i
^coit tfiort depuis, quelque temps :./i Je
ravois ea contie ^*h Û. m auroit cruel-
lement embarraffé. Sachant que la Reine
étoic en sûreté pour quelque temps ; Ôc
qu*on avoic fufpendu fon px;ocès , parce
quis^ des médecins » qui la ifàvonifoient i
i
l'a voient déclarée groffe de nouveau , j«
«'avois pas craint de me réfugier vcr^rex-
itémîcé du Royaume, où les conquêtes
Croient plus faciles. Une armée dcfoixam<
mille hommes vînt m'y combattre} je h
défis complètement, avec une poignée d^ ,
monde^ Mes foldats étoient totts des hé- |
f os , parce que je les traitoîs comme tek ,
Je pafTe fousfilqnc^ le Jérail de m.esc^ra-
cioJa$ mtlkaires^ J'écrirai peut-être , queir
4EJue joar, rhîftoirp de nies campagnes}
Je me contÇRte d'eti donaer ici les réful-
•rats.
J'avançois roit)ours dans k cœur de lï-
tat; mais je n*avois pas encore d^s foics^
fiiffifïiates pour approcher d^ h capitale.
Tier de ri^^ viftoires , fen rcmponois tous
lels. jours de nouvelles; Tout-a-coup, ob
^enr m apprendre qu'on a ofé faille le pror
'ce? â la Reîne^ qu'elle a été coadamnéca
avoir la tète tranchée , & que la fentencç
*€ft peut-èjtrc déjà exécutée^ Mes cheveujc
fe drellerçnt fur ma tête à cette nouvelle;
•je voulôis fûr-Ie-champ voler au fecours de
mon 'amante; mai^ comiaeht faire ?'J*«^
vois en tèretine armée houv^Me de (Quatre-
vingt mîUehomrrtes j la niîpnne avoît be-
foin de ma préfence pour réfift^r. Com-
* nient la coiidiiîre jùfqu à Paris-Neuf^for 1^
; (Corps de t^nt d'ennemis y à travers tant d^
JP K A U Ç p' ï $^. itt
|îSiys rayagés? Cowt^îeni forcer cette ville
aufli.^grande cj^ix^ l>'sL^t\s y mifux fortifiée^
& niunid d'une: fot ce-; ggri;ii[(oni ]y^ai,SîJe
daiîge/ 4^itn^ ftei^if éioiCrjfM-^flT^pc» pou-
^is^|e IjEi iaiflÇei; pépir ?. Je chorus infini 4p
Aies fbldab le^ plus i>rayes , qi|^ ipe pF0]r
iniçepc d^allçr â cous les diables pour moi ,.
car ce foc leur,e]»prel^oa. Je partis en pofte
Weç $M^t0U% NçiSj itîa.nqu$*ties peftifdf^^
/kH^K^m^^v^ jipiis ariiviâiTifïs ett inpii?is.d^
àmx /oûcsv Noti$- tirôuVanies kts ppK^s dr
h capirstle Ce rm(i#ji^ Nous entendîmes jt^ui^
les l^' cloches tinter , cotnine pour Je^
morts ;.& il y avoir des drapeau! noirs zvk
hwt 4e toutesles tçws* On tiroir à chaque
minute^ unicoup de canon.., «cOCicl , me
^rdis-je^J la i^ine eft-elle mortç> ou
r fQat-<:e-la les apprêts de.fa mclrt? »
;Nou$^ ne;poavie»ns entrer dans la^ille
ar force; il falloir don^: recourir à la tiife.
e cotmoiflois un foutercain, qui condui*
i>ic , dé 4a cAcDpagnetJiift^ment dao5 la
l^lace. qH 1 on devoit immolée la n^^trit:
il .ne me jFui paâ difficik;^e«r trouver U
fon^i ^j^e lii^ faire enf^ncfir^ jy iitcfoduis
«es genb :(!h^gés;d*iine pouti^ ^[^Qrak^ «
riir briferria g^iUe de fei; qui. dç^|^|io\t W
piace. J« les iïhargà de travetf^ \e ^^^
iittraia, d*atieii4re,> quand ils r^^ a^^^^^**
î
111 L*A V ENTU m BU
vésy que je leur donne le fignal de defTirs
Ja place mèdie; & de fort» alors, en fai-
fant nti fèti â*enfer. Je les latfle marcher
fouk terre \ 6c pour tik>i je me reflds à de-
couvert au pied des mursi Je grimpe pat
de(Siâ la muraille, dans un endroit où |e
ne pou vois ctre vu; j*entre dans la ville
dégûifé c!n prètte du pays j ( fear it y avoit
âuffi des Pt cires dàii^ ccttc^«tréitHté do
knfotide.) J'avois les ép^itfles fcooyertes d'un
mafKead, Ibus lequel fétdis'cuintfië & ar^
tné'de vouées pietés. Il y avoit dans chaque
ïue^doubterangéedefôMats; labaïonnette
au bout du fufil. On laifiToiepaiTer lepeaple
dans le milieu. On tne- {ifrir pour un bon
Eccléfiaftique, '& Ton m« laifTa aViincâr.
Je me rendis fur ia pkc« ^iii étoit im-
menfe. Il| y avoit bien dans fon encemte
lufqit'à cinq mille hommes, rangés en ar«
mfes le long des miaiibns, fur cinq d'épaif'
ieur. La foule étoitfort fttSée au milieux
Darttr letenrre s'^élevoic l'échafand redca-
tableau n'écoit ^uetMip vrai^ la Reine
allintfryiécve d^aptïée; elle y montok
juftement quand far»ivaiî. Ellt»fiirla prer
niiere qui tûie£(appala vue.^ la tis re^
^&tae ' de ' noir , vg^ndè ^«E tea|êftueitfe.
Ma ibuveraine, celle que f adôrois étoit
au milieu des boorr^aut^^lealloit perdre
F R A K Ç a I ff. Ijfi
Ix vie po^r a^* Hél^l i^nt-^iteothY^yi^
épargpée ; nfzis oi} Vavqir, regs^rdéç çooii^ ^
ra^ueuir d& ^a fé]i^9tl|^ v.'^ coQCÈeicoaiii|4i^
mt} f)icçcS:(^toif retppn^ fur cille > oa j>i|j .
putijflpit y ^n^fi; moc^ ua Conf^îl fanati-»
les l^^liq} d'Angleterre , ay^oiç çoiidamné
ceuç j)çj^çf^4açfccj^,a^^^^ t^çe.^r^^i-
c^. Lç; ipcf^le.^ quiî.ayoic idj^man^j^ fa
^ftW^i î?iipW^^-i.^^*^ ^^ 3ieux,:étpis«t
eçj./l^riçe&^./pnf tf^n^^ .fa.j^Q^ffft,^,^
Ijeaupé , , tou^^Qie^t| ioi|s Içf; çoçurç; le
nijeq éfak teaaiilc :*reicprjqffic«»eft h^^
dé^i /ï}a^s. ^eye ji'eûj-ipajs . trop toite^ , jp : yî^ 9
1 uî , etrg , j Mr^irtcnjewp;^ at raclés» ^ &. ^qpt 1
éxpiçiitjabfni^j .{ians la.4o^^siM. Je me^t^-^v
couyus .ç^a^tefrec à eux ,; ^ ]fe Uik .^i^ ^
^ J^fei^^J^L^PS «^Wgnçr(f^cun def-
» ^iP)^4^ lpng^?•vPï^s autpur de riffue dU;
e. Elle adreua au Ciel une rer^ÇRffe
214 l'A ▼ I N T t7 R FE H
sV>avre» avec une déchirge éponvant^BIfr
d'^rtiilerie , & <l*âucres feux qui fortent du
gotttfire. 'Le peuj^Vènfuit^ en poallanr
des korlémerir$. Les fotdats ibiît de vains*
eflbrcs pbur at^procher;. dies 'amis n'onr
pas- de peine 'ft. tes arrêter». peur le mo-
ment, d'afillears cotfS'étoient, en J^ècrec,.
pour îa'Renie,/fùfcifi'^mx bôtrtreaux:, ^âi
reftofcht cbhfénduff.' .Je xb^nce far
réeha&ttd, !è ftbfe i^a màlh; tna Retdé
voledani'nies'brasf^fe' l'fehl.eve', comme-
un cM&an,' fans '^ûé . [krfotlné cbercfte .sb
V mettre obftaclè. Dércendus^dans le fou-
terrain nobs y trouvons dës' chevaux qui-
liotts fatieîtdènr; hbxxs fiiyofis, i toiires-
briâes^, dans cet obfdirftntîet, tandis que.
tioi atnis îl ines^ens fôhtienn'ént l'éftort
ie% foldats, qui donneiirerifirt figne de vie.
Nous arrîvî>ns bieritot i-rtiTse^ oui aboutie
dans la camjpagne.. -Nous voila dehors y,
nous vofli' de/i'iMeh biiu Mes géiîs me
ifejôignenti peii-i-^pcn; '^'^ en* deux
j^nrs,' ^'tne revoie ati niffieû dcf moni;
arniéè.^- •." . • :' - -^':' v " • ' '
Enén/ \t tonquis^fe Itbyàutne'^S^'^sl-
. fitè. Au '}!ih^): àt' ètux^ mbié^ * f eiffèrai ^,
avec là Reine, dans ta Capitale , dont je'
ni^étois em^r^ d'einblée; Tout ftic fbu-,
ôiii , ien tih-j^u'i^ temps. On ^ am^na ,i
âUx pîeds de la Reine ^. tous fès Juges gar-
fentes. Elfe leur' pardonna j feri- fis aii^
tànti m^is Jes^iça^jeur^ux- ne po^s paç-
4onaereiir pis. ■ l
Fini du Livre qttatricmc^
î : i--:- î
■l i.:i\7 !.. .. i
f ^
iig i^A v-e;ht u ICI iR
* . . i t
L'AVENTtliRIER
FRANÇOIS.
LIVRE CINQUIEME.
JuA Reine fut, de noDveati, unîverfcHe-
ment reconnue pour Souveraine. J'éiois
maure de l'Etat j on la fuppfia de m'aflo-
cier à fou empire,. Se de m'a vouer pour
fon époux. Je me vis folemnellement
marié & couronné avec elle j. & notre filjfi
fut reconmie pour la PrinceflJe Hérédi-
taire. Me voilà Roi d'une féconde Fran*
ce, qui ne le cède guère à fon aînée; &
mari, d'une des pkis belles femmes d^
monde. Suis-je heureux ? non. Mon bo^*
heur étoit en Fra^ice, & ncHi pas avec
moi ; il repofoic dans k fein de ma Juli^*^
Toujours cette fille admirable étoîr pré-
fente à mon efprit. Son image défolee
me perfécutoir Ja nuit Se h jour. J« ^^
reprochois fes malheurs & mon bonheur-
Je me reprochois de briller fur un trône r
tandis quelle gémiflbic peut-être dans.
les fers. Cependant j^idolâtrois ma fen^^
w.
SuBlic : le-m en occviporeinraneabietneat:
lais mon efpric inquiet cnercnoit- mal-
gre lui •, Tes moyens de me dérober a moti
epouie. a mon' treize* a mon Kayaume^
O vanité du nionde j que de lang r.epan-
dii ppiir me pjacer dans ce rang péril-
leux.} Et quel ^fuit ne reci{eiilob-je ? * jf a-|
mâ^s le\j[angji''a^^
Je' eoiîftoîs Ijeperidarit iâueiiuefois^.âé
tjfaisblaiiirSji^ avec mon cpouie 5:^ moiï
ënFaHÎ. Ceux' qui me charmôîent jfeplus^
etoiènr ceux qu on piiife dans la naturCr
Souvent ma • Reiné^ (e plaifoit 'i\ rede vèriuT
ithâ '(feî^nte'j noïTs ^paATons \qiieFquefd^
iîe'i Têmaihe^ entiefrés^ â la campagne, â
h^éi noitè'.ar^cîehnè vie. Ma ïtière
îSfiis.^ jîîfbtis-iî^éiibnS' j^^^
ï'ue ààfts^t?eVnSingëiks>tf^^^^^
OK cômp;^fer jey, aeu)c conaitionsr,
graud Etat; & je ne pouvoir faïta «
n« i;j'Vi jnr *):;. îo jj;j ifiiVr^ j. v.^ " '
1 ' ^ ^,i,^
1
xiT ^ ï*A V 1 K TU.* r I a
^ CcHnibe oh's^appercevôit de ma mém«-
totic', .P?^ <^^ diftraire,.. dlionnetef
Courrifahs me propolobhcy faifs façon',,
Ae faire la guerre» iTactàqper, â'ënyahir
quelqu'Fck voiGn. Moi qui étois m daus*
la clalTe du peuple, j*envi(ageofs les maux
^u*ua fi cruel pafle temps devoir cauïer au'
peuple, & le Êing dès nomnie^ me fem*'
bloiç auffî précieux que le mieti^propre^
ÇSependant^ 'autant pour ine diftwf^>
que pour me mettre en éfar dk mUni
gouverner mon Rbyaiimè , en ré'cpnnôif-
fanc miéu»^ jerérélt» de )è^ parcourir &
de Texaminer de mé^' propres yeuxj.mair
|e voulus obferyer le .plus rigoureux. i/2f^-
gnitù. P6ûr eh vcnîri tour>, je fçijgnis*
d*etreacta^iir,d*tf ne maladie de l^iî^eut^
qui me for^ok de gatd^Je ïîçji^, ^,^^
me •"'^ -^ * '^ ' *^ ' ^ ^ •-
fat
époufe
drefle înexppinaBle : jamais je vi% Taî tant
vue pîeurerl 11: îp'^ côûça'l^^^
AluiiRre mttiçÇî, qu^. e^o^t mon aW,,jf,fP
>vois un' ûiirri dé if;' pîu^ Hau're'' n^^v
îânce'^ ^i pe Mfw'jgui^rç/qpe it^^
iemer.. ,\ ^,/ ' * ' y" ^^ ^^^^
Lpin d'être' pris^ pour' uw R&î, \t,^ "^^
voulus pas* jnéme qQ*on me prît pobrun
ifcij^fieur.Jfe i!tJe ttïîs enfin dans cet'ctat
hieâîocre pu roii peut entendre là vé-
tfté, parce miè les hommes nt daignenr
pas fe dégliiler devint nous. On me parlai
DéaucoupduRoî, fur la route; 8c j'avoue
que je fus un peu trompe dans l'îdce que-
favois de ma réputation. D'aprèi ce que
mes Çourtîf^ns m'a voient dit, jfrme flat-
tots 'd^enrendre chàntlsf par-tout in«
louanges,^ 8c beaucoup de mDnde, au
cdntfaireVdîfoît a volontiers du mal
(dë^moî;:Gè qu'il y a de plus piquant V
c*eft que, -la plupart du temps, le monde
avoir raifom J'étoîs fort furprîs de voir
eu*on connoifToit tous mes défauts* Per-
K)riné nlei^broit que fétoi^ arrivé entière--
nienr nurc^pendanrj à tout prendre, il
faut avouer que, dans ce qu'on difoic
]dé ^oi^ lé bien Tenipôrroît fur le tDah
Il ett yif^ que je me donnois infatigable-
^ment des n>ins pour me l^atre bénir de
ippn peuple f mais c'etoîc toujours un
'grand crime pour nità d'être étranger ,
rç*; Vis 'bien quon ne nte Je pardonne-
roit fàmais: mais cdmtnent ^ire? .
om €^
Irie^^ i auffi grand que h f r^n-
^cej ia*1:haèur Hit Glimac eft prefq^* ^
1
même» flf^oiq^'il .ïjjf^j^ks ..^^^\-^^;I*
fft garçm des yeVtsftoufe,. & confêrv^
prefquc^ ^jcùirs ,nfij^ çjrâpcrâture àflêr
unifbrme/Xiitauc que.j'ép ^^îs'iugçr^ ce
doît être une gr.inde jprelqalflJB , donc
rifthine eft (ans dc^uce caché^ parce ^ue
la mç^, . de clîa^<j,u^^ coté, cft ci^.uveijce^de
glajcei éaorbes j, ce qui dçu f^ire prend*re
cette térg? po^r lipp lïfe. SurTés wirds. dr
jla mer, regneiu ^rçX^ue|)af-icoàt des 'ro-
chers efcarpésV în^Bp^rd^ &'mfurrnoniV
Jbles. Dans lès eudr^ics ou ces^^ocliers font
éloignés de laotn^r , les fivés nbAfretit que
deS' fables dcfèrts. Au.mîlica de cette im-
menfe vallée,. fermée de. tous cotcs'^flîp
•pays.eft rUnt & enchanteur^ tfe ne peut
guère y entrer que par dés fentes* de ro*
ctiers,,qu il eft preTiju împoffibîp de Bécofi-
Vrir, Ceft-lâ ce qi^ forme la sûreté ^^ c^r
^empire, en le fiifanr i^^norcr 'des Éiiro-
^péenSj qui peut-être aufli uy trouveroîent
pas leur av^^nugea s'ils vouloieiit y pénê-
Ireh LesiLicareTsd'u pays ront prêfqucaurtî
police^ que, les rrançois. Ils m ont parti
Q aiuli bonne mine; oc i ai trouva les
^fmmes clmmatues. t>e^p§uple*ti tous les
^ans 4e 1 Europf , fan^AjubUer céruv.de E^
éuèrre» 11 i nos armés, Sè tout ce que
Bous^ polledons. cstcepte nos, Yailkaux :
F R^A H ç o r.sr; tfî
la 4Uvig^ion luijéxanc ;incq,i»fa)]^, à.raî(o{i
<k fa po(xt^oii ., Aipâ , les Àui^o- î>ançs . ne
verfem jei^r iang: qu^/iff la ^re^? - .
, Jji'ai déjà parlé du pjailîr quçf éprou^voifi
à fetrouyer raa viebbfcure. Depi^s que je
fuis red'evenu fi;mple p;iirîcutiec , je n'ai
jamais regretté le rang de Roi jéi^nc Rçi,
j['ai fouijçnt regrexté celui d& pa-rtiçulien
j^iie ]p vis ffç qïaux avixqvi,el^ je aoyois
avpir.iremédié}: Quejen vis d'autre^ aux-
quçls^Jç ne pcjuyqis remédier!, Je t\c dé-
taille ppint ipuc Cj2;que je reconnus^ dans
nia tournée. Beaucoup, de mifere , comme
ps^t-tout ailleurs j. beaucoup d'înjuftices
commifes en mon nom j un peut nom-
bre de gjens blafes legorgi^ant de richef-
fès; un b^ep. plus, grand 2ans.p^iu>, ^^f^icé
cpn^me nn vil çw^ppau : . void; ce qi^e
l'appj^rçus cUez.ttipXy de çomccHiii; ayex;
ïqs autres Etats;.J^ais,yoilice qjie. j'y vis
de particulier^. . .,,^..
, j pn a^t^ f ecjannaqqe Jei A^ftpp Francs ,
jG?inbls^bie^auxai>ciens.Çermaii^^ ay^ent
?i*iç oerta^tie veii^raiioi^p9ut les femmes.
j^corde ,^ 3<ffî^l;SIyîe£ S^z^t^i^r^f^m^'
avoic,[f|i,c9ce de, |?^ejii glu^ ctaJ?-^^ ^^^'
«
yji t *'Â n 1* T tf * rir *
Croient Reines, non-feuletncnt-elles f
nmpliflbient toutes les fenéfcions hoiio-'
râbles que les homoies fe réfervent paraît
nous ;» mais il n*f avoir pasr cU^ elles un
6uK homme qui ne fur efdave. Quand le
Reau fexe a de fon côté rempire.».il tfen-
|pnir pas avec modérarioitv-
Cetre province éroit une efpece dé Ré*
publiqpe <pi (ubnftotc ibus ht prctec-
tton- de ma couronne. A lisi fondation
du Royaume, quand on eut élu Ninon:
Première Dour &re Reine,, quand les Fran*
^ois (e furent emparer des* phir jolies
FrançoifeSy pour en faire leurs* époofes,
quelques mécontentes,^ qui' nWoit pu
trouver de niaris^,'piquées comre lès hom-
mes, fe retirèrenr dans ce canton; ayant
1 leur tère une femme indignée de ce
2n on ne l'arvoit pas* cKoifte pour Rtine.
Iles y fondèrent ce petit Eiar,- d'où elles
chalTerent tous les natureU dh pays, au
moins quant aur hommes.^ Leur fcze k
trouva bîentSt en plus-grand nombre qoe
le nôtre f'&,, comme elley ért)ièut' cent
femQies'Qôntre un Hommd, elles' n'w-
ïem paa^dèpetn^ à fe retiditeles maîrrcl^
•ftr; Ma^ on feirque le {éij^'xlifii^èiie^^
tonnoît ^8 ^é ftiéi» qôand fl ' a paiTé
les bornes.-Ce^ Vii^agoyCcar tel éff le nom
Nqrfon leut dbntnoit y.tti Vîragd ; disjfe j tic
f R A 'Ne* Ç Cr,t!s. : ifjje
ifr^ca^retiteretic pasf d/ufaiper le £ceptte ,
elles^réduifireiittoii^'le^ hoîntnâs au piuiv
dur/ &; ail pias vilefclavage.; teiktpenci
^ti'iis fe trotiv^rem let^jxjssy dans ce paf^s «'.
cômnorde vraies bètesdefomnie. L amour
y ^cbkr iucats&n; &: rien, de fi barbare i^ue;
ae g(^4fêmem€nt femellel
* ' JôrTai indigné qua lès JLeilie.si déiFf an«^
eeSAi^iilnde eirifef]t-'fouife£é,.^ju(quàf;n3oiifi
regiie>'C€r: frange abtis9i&'|i9r me promir
prendTt; ' a ^ivre- i ces^^^Mégeces. Mais^^ can«
dis qoe^ je m^dicois. les moy^ûf de les fob^
Jbguef ) ces' lllalh'eutieufes^ proj^ccôient de
«rie'^dënâner &>d& m'enlèvexj. pôurin eh*^
fistitiet'cii^ez'eilesidtfns liiief cageade/ier^ &
iti^y^^eirpofer SN»t^* phis. ândigner outrages;;.
Elles' avoient Treuil -dlappreadre quini
honitae veiicMt der cbadget lac fbrdie du
gduverneffient. A: d^«*i^ieve^fur< lexrone*.
Éiléi- S'indigitoient^d^tce . &qs là protect
tibh 4'"'^ Koi'j'^lés<:ie {irépfttràsnt. k la
tê^ke ; ^^ ^ mbii^cimsc^ éroic: ^dunrgée i.
cik& 'eflèV d^'tou#>fa^Mêipprobre9 donc
èflfeS'Vouloiet^r^ciGler ni^perfonni.: ^
' On ' fSM ^ éô^rniMtt- il^.écoie^ dangneuk
pour inét% d*euctéJ? dans cr pttyi^^ kdSk je
me gardois bien d'en âpprochet de ttop«
|rè^; & ^ê me prdmettois feuleinèt^^'^'^^'
&ii^ k>»if'6Kéâottt»itii^c Vt^tt ^^^'
1J4 t'AviBTURIEt.
uaht cruelleroenc» A deux ou trois fieaes'
de cecoe Province, j'eus le malhettir d*eii*
trer, avec mes compagnons^ dans usie
auberge fcélérate^ pour y paflèc la oan*
L^hoce écoic un coquin, qui s'eoceftdoic
avec un cas de bandits, donc le coétiec^
étoit d'enlever le plus d'hommes qn'iU
pou voient , tfic de les conduire aux. Vira-
go, si qui i}s les vendoiencpour t'efcla*
Vftgei On; vint nous furprendret dai^ no-
ire lit : onnous^garrocta, & lion nous eu"
rraîna .[ufqs'i. {a? fatale République ir^à
l'on nous vendit, par écbange^ ides M&i
gères. J'eus- rbonneucd^étre. échange (lé
diraif^je ^ ) rçotre uo . pourceau* .D^$ = q^ie
nous£imes danalesrmainsde ces Furies,,
garrottés oomme nouscéttous-, ^Its nous
rouèrent decoups j dé bâton ;.?enfuite, ne
nous laiflknclde tibreli que les-piedç^ elles
nous conduliiceo't ^ â fi^up 4^ louet » com-
me des fCroupeauxu Sntavfinçam dans lo
pays,:.fc3bfi»yQi^ des<*bi«mie$iattelés aus^
yovçxtteti8c:kiaà chamiesMf^Wni^ycH^^a)
porboiestiLdee ywiêui ceuautcis ra^reba,sidi-3
fes fur.kurrdofl^» 4cqiiî»n/^fl^k iç9«^§
de fo^et «5q jd'^giiillQôi ]Çosnp(^ .d€g(^ii^
fts»£> C9tmcpie,^ dans cerP^j^is, J^j hpmr-
mes, plus vils que. leti ftK;l|tMfi>,,Téic9isj>ç
fabaiiTéa-'à layc(MKUkipu^4fS3^cçp.C&^^
àjtrxC p6jm>i:t 7lii>rliMk,4d;l^»mm|l^oiu;il
François» 135
remplffToir les fondions : l'un ctoit un
cheval ; l'autre un one, i'autreun:^ cbien ,
aînfi dnrefte. ' .:
On conçoit à quel point ;e devois être
indigné de tant d'horreurs. J'arrivai à' la
ville dans les réflexions les plus défefpé'
rames } & je fus fur-!e-champ c&ndaic
au marché. Je me rappelle, qu^ fur toute
la route, mes Furies avoienrparoi s'amufer
4 me maltraiter plus quelles aurces*:^ «jGo-
99 quin, difoient- elles en. me^fouezcant,
» ru as l'air étranger, tu es ,:t>euDêtre ,
» de la vile nation du Roi. On! (î tious
» le tenions y comme, noos .1er fouette^
». rions! que n'es*tu'lui! nous aurions le
9> plai(lr:d'a.vQir:ttil Roi poux notrafouer.
»> Mais voyez ce'gcédîn!, nous^proireTous
t» fa proteâsto|i ! On db qu'il eft^tnàlade :
*» ^puiiTe^t^il crever! )> A chaque/mot qu'el-
leadifpient, noîjveaùx coups de fouet de
leur part; à chaque coup defou^,. nou-
velle grimaceilé la mienne V &:. ce jeu pa-
Xoîffbir^e^ibnM^EbeatiGbap pliis qaeîi^
r:,{Ei)gQinQiiS; arrivâmes i comoae Je Tai
^icii iîic^le nparché der iiatntne^ y& il^^ en
avoil U JUt>e t^tnàiicà poàd^t^fe ««potes
en.vetKe..Ce fpeâiade me pt^Q^ffoSt Ac^vi-
Jour^ufe nient comique. Xc^^ c^^^'
m^^ ctoienr nus , a la réfccy ^ A;^»3^^^ \%
*Ur^K9^û leur c^s^t cipr> ^ ^'g^ ^^^
Xfi L*A V E HTU Ri tK
plus vcSiet. Les femmes venoienc les nat^
chaodfc le fouet i là mam, de la ma<*
Diere la plus cavalière 8c la plus infulun-^
•e. On me fie déshabiller comme les au-
Ites} ôCDovit aîoucerà mia peine, le ctmp^
^oic ailes froid. Des malheureufes ve^*
lK>îe»c me maichander, eu m^examitiant
i la deiKt comme un cbeval y & en me
failânt faire les mouvements les plus orn
gtniuuuL'ttnem'tttdonnoit de courir^ Tau*'
ire immCQiic fur moi* On me Êtifoic couf*
fer» pocctr.des ^irdeaux,. accompagnant
touîour^ chaque exercice de coups de
fonec. Enfin une femme, dont Tair écoir
focc dédaigneux 9 aeheta un atolage de fn
gfan^ls bmnmef» & livra, en Change,
plufieui»'gcandsi>ankde^eijii'il ft de
plus honteuk à' nommer^ pour fumet tes
terres. Le vendeur me cédaà la^' Damepar^
elelTus Te marché : l'indigne créature fot
donna i là 'petite fille, pour àiirede moi
un jouet , & tour ce qtt*ellel voudroit.
je fua ceodttit a la nîaîfen '4e -ma maf-
trèfle', oÀ Foo me chargea des fondions
lies ^lua fauifriliantef : moi qui étoile Rôi ;
moi qui' avôi» été fervt par une Reine)
«op iieureux encore de n'être pas con-
mi pour ce que j'étois} car fi j'avois été
découvert , mon fupplice écoit tout prëe.
U n';. awic pu «ojmsii d'écha^er'v 1^
Franco i s. ij7
ÎxfS me paroifToic trop bien gardé.j d ail-
îiurs, fctôis charge d'tuic chaîiiiî qui
rmempêchoic de me déguifer. Se qui
m embarra^Ibic :heaucou{). Je cherchai à
iConnoîcre imes compagnons d'efclavagc»
<anc de la.maifon^ que dé la ville. Je .vif
que la plupart , nés dans leur fore abjeâ^
avilis par la manière dont on les traicoit^
paroiiïoient preique bornés au feul in£r
tinâ, comme les "bêces qu ils repré£bnp
{Coie^nt, & qu'ils fe croyoieot bonnemeac
d'une nature ;res*inférieure aux femmes-^
qui» de leur coté, croyoîent aufli, de la
meilleure foi du monde» les hommes
xi'une efpece au delTous de la- leur. J'eus
pitié de mon feace, & je ne me rebutai
pas dans mes -recherches. .
Il me &lloit trouver quelqu'un qui.pâc
aller inftrc^ire de mon malheur la Reine
dnon époufe , ou raCembler quelques dé*
<rer minés qui puilènt m'aider à fecouer k
|oug de Tefclavage. Un jour je vis , dans^ine
;petite me écartée, un grand dcole bîenbft*
^i, iqui unefemme, à propos de bottes, vint
donner un foufflet. Il lai en rendit un pUu
pefant , qui laj jetta par tcrxe. Vingt coœ-
.mères accoururent pour défendre leur vol-
fîne ; animant , tant qu'elles poavoieni «
ieurs efclaves à fauter fur le ttheU^ v^^^'
«ne on aignilloné . les dog^w ^ ss^ss^^
X}8 L* A V E N T U RI 1 H
du taure;» u. Peu de ces malheureux ofe-
reni $*y frotter. Je défendis le gcné eiv
efclavej je diftrîbuois aux Dames àts
fcufllecs a droite Se â gauche} & chaque
fouffl.t couchoit par terte une champion^
fie. Le jour billFoit, nous étions vaii-
queu s; mais la garde ▼enoic} & J^o\t
nous échappâmes à la faveur du crépu -
cule. Quand nous fûmes en sûreté, inoi
homme m'embrafla, en me remerciant
de ravoir défendu. Je lui repondis, en
le comblant de louanges fur fa valear i
& nous devînmes une paire d*amis. Ilétoit
tié libre-, des coquins la voient enlevé i
pour le vendre à ces Harpies. Je lui trou-
vai de lame &c du courage. Il croit tard}
il falloit nous retirer diacun à notre lo-
gis. Nous nous féparames, en nous don-
nant, pour le lendemain, un rendez-
vous, auquel nous ne manquâmes pas«
fc Eftil permis, me dit-il, en m'abor*
n danc;s <iue deux hommes de coeur, corn*
« me nous, foient les cfclaves & les be-
n te$ de fomme de ces êtres puâllanimes,
» qu'on appelle des femmes ? »? — •« Npn i
» mon ami, lui répondisse, fe vous jo'*
n que nous abolirons cet indigne abus ,
» ne fulBons nous que ncMis deux. »' 7^
d Je vous réponds de cent, iorerrompit-
» iL>9« ce Tant mieux, bcbofeéftfait^i^^'
F It A' K Ç 0-l'5. '2JJ
f* pns*}e^>» & TOUS de^ixnoas fautons d^
|oie. Tour- à-coop. nos makreflTes vititentj
a coups de bacon , nom prier de lés porter»
Noi^s les prîmes ^haotiti fur no^ épaule^.
EUçs fir^ttc la coiiverfaiioiî au-delFus de
no!s cèteSf i8^ nous an-defTous d'elles. Nous
favibns tO]^:s deux le latin, de force ^ue
nous ne craignions pas d'ècre entendus
de Ces c^ranniques &nieUes«.
^ Qia^qoe foir nous; nous trouvions au
Teindea>-voUs j^ mon caaiacade ne carck
pas: à «l'amener . utfe- femme incrépidéj^
que fe chargeai d'une lettre en chiffres,
pour pprcer à la Reine. Je l'inftruifois de
mon fort , & la pceflois de m'envoyer dé-
livrée au /plus vîee. Cependant nous ar-*
langions comes chofes,: pour nous paf-
r fer .dtt' feeburss en cas qu'il ne vîuc
•}>a$; &. notti ayîons^ dans npiteparn»
cenr déi;eràiiaés priées' à naus iecon^
der..Nbus!écîoits>munis de toutes fortes
d'armes &idè Urnes poux jQOuper nos chaî«
te dr6Ie m'apprsti;'biéit .des.p^fikula*
mes, touchant ceipâys fiàgutie& On ?fi?i(ic
^u'iinr foc2ét4 fî i>izaGi!e:iievpic.%\!oii[..des
■• ufagesadi»: motus bisâtres*. X^s ki^if^mes
éfscÀeM regardés âxa6keffienc.comaie jdes
l>ècesiiLei fa»me$lè donnoien^la peine
^iaiatter fc dTcbyer kttrs âiles^ f pur^f^
a.4o l'Avekttjtliïh
fniiei, efles les jectoienc dans un gancl
enclos commun , où il y avoîc des chè-
vres & d'autre bécaîL Ces pauvres eniaius
•^toienc allaités au hafard pac les paifi-
bles femelles. Quand Hs avoienc •quel*
•ques années , on les tiroir de U ; on leur
mettoit une petite chaîne au pied & à la
ftnain, 6c on les laiffott s*élever dans la
:maifon, comme des animaux domefti*
•ques. On ne leur apprenoit.rien^' ce qui
«endoit leur intelligence cràs«-bornée. On
:Jes formoit cependant aux métiers les
plus grofliers. Les femmes favoient bien
Îu'ils étoient plus forts qu elles^ 6c ces
)ét(fes leur faifoient remplir les fonc- I
tiens les plus pénibles. On n'avoir point
<d autres chevaux queux dans la province;
ils portoiem Se uainoioit les. fardeaux,
âes voitures & la charrue* Us cravailIcHent
aux métiers de ibrgtrons, 3c atttres.fem- ^
-blables ; mais roujours fous la ^lireâion
imes qui les conduifoient a. coups
jt^ pour en être les mattredès, elles <
itent ioujottcs «nchaînét. Les chaî-
nes étoient même ftiites de iàçon» que»
polir peu qu^^on les xirat,> il eatroit des
|>ointes dans la chatc descaptifs; & Ton
4ie manquoit pas de les. drer» s'ils s'avi-
foient de réfiften Dailleiiff»^ les. femmes
^|)ortoi)stit i^ aimes}, {lour iM moindres
fautes.
François. 241
fautes elles faifoient fotiffrir aux hommes
des punitions cruelles j & la mort ne leur
coûcoic pas beaucoup à donner. Enfi^n > les
malheureux maies écoienc avilis , écrafés :
n'ayant Jamais connu d'autre état, ils fe
croyoient bonnement nés pour celui-là;
& il ne leur venoit pas dans l'idée de cher-
cher â fecouer cet indigne efclavage.
Il falloit pourtant bien que les cruelles
Virago daignaffent fe familiarifer aver les
hommes 5 pour avoir de lapoftérité^ miais
cela Te faifoit foleimnellement dans des
temples, où des hommes étoienc nourris
Se engraiffés, pour fervir d'étalons. De
peur que le mélange des fexes n'enfentâc
quelque défordre dai s tes familles, on
mettoit aux hommes une ceinture fingn-
liere, qui ne les gcnoit point, & donr
chaque mère de famille avait la clef.
D'ailleurs, on infpiroit aux filles tan c
d'horreut & de mépris pour eux , qu'il
falloir que le tempérament fâ|^^eti
fort, pour l'emporter fur le P^^jvjjElfci
conçoit que les hommes, de leuf^|||,
ne devaient pas être fort tentés par ces
Mégères. On n'aime point des maîcreffes
impécieufes, dont on reçoit un traiteïnetit
cruel; & ces^^ grenadieres , br^Up^ àis^ ^^'
leil, vivant comme des hot^ '^., ^^"
.voient pas dekooitrairs bièntoii-^Y ^^ ^'
Tome II. ^\\r
V
^
1
^\
%^t L*Ay ENTURIElt
Malgré tous ces obftacles qui régnoîent
entre les deux fexes, on ^ifoit beaucoup
Tamour^ c'eft-à-dire qu'il y avoir beau-
coup de libertinage* Toutes les femmes
à. leur aife avoienr de jeunçs garçons
quelles entrerenoient , & dont elles étoienc
toiles. Céroient les Dames qui faifoient
leur cour aux hommes. Plus elles les avi«
tillbient quand elles ne les aimoient pas,
plus elles s'aviliiToient devant eux quand
elles les aimoient ^ mats elles avoient la
clef de la ceinture ; & il falloir que les
hommes fuflènt toujours à leurs ordres.
Les plus riches Dames avoient des ferrails
entiers. *
La fille aînée de ma ma}tre(!e s amou-
racha de moi. Elle loua une petite mai«
fon Se m*y entretint, comme nous en
ufons â l'égard des Biles à Paris. Placeurs
Dames jaloufes voulurent m enlever. J'a-
yois tous les jours cHez moi un cercle
d'adûgitrices; & je fus pendant quelque
.teni* la beauté du jour. Il faut noter
que les filles }oui(rent dans ce pays-là
-d'une très grande liberté» Quand elles
^ont atreint lage de dix-huit ans» ellâs
* vont au temple fè faire élever â la digni*
^té de* femmes. Alors elles font maîtrelTes
*de leurs laâions. Leur myere les érablit;
elles ml ulse oiaifoiî 6c des efclayes à ellcsp
dont tlhs font ce qu'elles veulent^ &
dont elles ont la clef^ . .
Ma makrefTeécoklbrt jolie, fa mère
mavoit'cé^é i elle^ xezte jeuae folle
maimoit ri d'adoration ; mais c'eçoit un
amour de t^tibeniinageé D'ailleurs je rou*
giCfois: dù/iole intâme qu elle me fùifoit
jouer ^. & je n'eus jamais tant d*envie
de fertlr de, ce maudit pays. Mon Amante
étoit tine des principales Pffidcrçs de
la garntfon de la oîtadelle; J^ urai parti
de foQ amour, pour ^m'intcoduire dans
cette forterefiTcf; j 7 fis encrer auflî. plu-
fîeuts de mes camarades^ Sc.nous n^ itar-
dames pas i nous procurer des armes
pour plus de cent perfonnés» Npus exa-
minâmesv au(fi le. local, ^ nous pripies
toutes^ nos. dàuDaenâons .ppur' nous. Qtn^.
parar à loife: de • ce ^ château, ,
Lefjjçur que nous avions choifi pour,
cette expédition ^ ^oaxi sàtm$ nous glif-
ièrodans ^la citadelle ,' au nombre de,
cent. . Nous nous armâmes au %nal
contenu. Nous nous rélinîmes en cQrps;
^iiDus pouflamés un cri «lâle.^ tjBrti!;:àe,
Kjàii-^ trembler tenue la garni^El^n jfemîetUi^ :
n6u9jM ordonnâmes de metti:^ bas les.^
acmess. Ces pauTtâs feolmiç^- {étpnr\ée^ >^
hôr» jà'^Uc^-mèœes, çbéitônit, /j^oVis^ .^^^.^^
inîai^tïtetç^ àù cacèqtj 5c, ^ v>V>^^^^
144 l' A V 1 » T u R î E k
avançâmes dans la/ ville. Un. régiment
femelle fe pcéfentaj la premiere.decharge
de mourquetecie le diffipa. Les^canemies
voulurent fe faite défendre .par. leurs èf«
claveSy en leur promeccanc dé quoi boire.
Nous leur offrîmes la Kbehéj Se une
grande partie de ces malhéurbiixiè rangea
de notre c6té. Le refte ne foutinc pas trois
décharges: alors les femmes ne firent plas
que fe fauvet , en poaflfàm des hutlenienrs.
Nos efcfaves vonloient lès mettre toutes
•n pièces^ «e que je ne permis pas. Il
Êdlûit contenir ces hompsis. furieux; &
fe mt gardai 4>i^ d'abord de leur faire
6:er leur chaîne. « Il vaut imîeox y leur
n dis- je, garder les femmes pour nous
»i fervir que de les égorger* Vous étiez
ar leurs aiclav^A» mes^aitus^eiles fexont
9> les vôtres. *i Ce peu de mcrtS' flatta mes
barbares; maris feus > beaucoup* pfus.^e
peinç à déféndire les Amaeones qu'â^^^ks
vafncre. BtQntât elles implooereRC. nome
démence j en mettant bas les armés ^& fe
jetta«t à nos pieds. Je^fcsrfis dépoaiilcr
rovitêf^' j[uf(}u'a da chemife; J'ordonnai
qu^ôii 'garr<mât^^celles^ii]ai àVoient^ qneU
qu^s ^radds'^dans. la milnie..& dabs< ie
gouvernement ii& je ixs^foiiqttcr cesélaes
Tunei- après rautreV ftir- J«:derriecei>, à. la
face dds b6mhiQsv!fanni'Jefquels si^lcT%
1 ^
îce^ tireSnextinguible; donri pajdc JHomere-
^ ' Tout ikoit déjà . fournis -, . quand le: fe*
couraarriva de laparcde mort épaufa. Je
;me fewis; de-ces rooupes::ftouc fabjogii^t
^es cœaw «fcs^femmeSrf Mçs. jjeupes Dftt-
ciers sjaceacherenc aux plus aiunables^qid
iurenc^iUis chatRïéèj de fe voir ^oc^ctifées
^atckrîolïs hothinesvi:iueiâCVtesii'^caoux
^ar ' de . vilains' ofdaMiaiîiLiEn , peib'd^ itekipi
Jemrtraûftciîité^tfhLttaiani^V dUesôicooripti^
rëiit qae, peur èÊre/bfU^ttft^^dïï falfoit»
. que feratties, etles yéciâflent- en femme?*
Les pkifirs vinrent /oarire dans ce féjojur ,
xm pliafieuxs beauiés m avouèrent quiis
icoiectt: incôniius, auparavant. ^ Ces fèm-
mesijpltts cîviliiees, devinrent îplus'lolies,
Jje :dotfaai des fècesi vQlgpcueufes;), .qui. les
enchantèrent, & régnai fut; ks'^cfacbrs,
Mot^même^ je me- permis quelquefois de
?ptofiter avec fcs pltis aimables^ de 4*ab^
-fencedèma femme. Cette nation fe mé^
Jat^ea^enrièremeutavecla întenfile; &ce
pays devint une provîncé db moaîjtoyâû-
âne y parÉiitement fehiblaMe! a«K>"^res
poiir les moeurs & Je gouvernement. Je
Tétafalis Ittion, fexe dans fa dîgnicéViSc je
confinai Tautre dfinsfea graciés,, j€i5ltft.t\-
buai aux labqurèurs de mes g^^'^ /\è^ ^t'-
jGlaves malotrus) de. ces fepuv^ ^ gc :\^^7
-irfcyai;, poiair iei; remplaceff ^^^''^ •^ V^"^^
jtunes gens. De cette manière» les '6eu%
fexes fe mirent natarellement à leur place >
Ce l'ordie fut rétabli. Pour faire cette ié>
irolttcion, il ne* m'en coûta pas nnhomme^
te il a*j eue gueres qu'nne ftogcaine -de
femmes qui moncrerent leur derrière.
La Reine, vouliu elleniiêtne viiiter ce
)>ay89 fon arrhrée donn» lien à o^e inft»
fiité de fcves, quiinîrenr le fceau-a Tcm-
^tage de la. conrerfion'de ces^fiammes»
Toutes les jeunes goûtèrent les nouvelles
mœurs , il n'y eut que les vieilles & les
laides, à qui nul jeune homme ne fe char«
fea de faire goûtée le nouveai^fyftème^
-qnv s*obftinerenr à louet 3c i regcetcèr le
eemps pafé. Je donnai » p>our Gonvertieur
dcet;te, Province y le premier cbn^gnoa
d'efclavage^ dont j'avois obtenu^ la con-
fiance, & qui m'avoit trèsrbien féconde
tians ^toute* cette expédition. • Jeihù &
-époiifer mar.Maîcreire qui m*avoît enae-
^eniij^ qui n^'aroît para forr*aimable^
^ès. qae je n*a^is^plas dépendu â^'elle; '
?:^i{e:foiiMai,! des plus robuftesâcdpS:phis
tfblîestwffrenadieres de ce pays^iun Régi-
thent ^siGâtdes Âmbzonesy Hufecvicede
lia Reirfe..;E» qiï nurt'/ prefqtfe tout le
-mond^ fut ioiwent de re que |e fis dans
cette contrée^ tant iitî kKO'^t Uaucre^.
OfÎM fe^aifoit poiiïè d'adiiucef clâr clét
Franco i s.- ï4f
rôence qui m'a voie fait traiter, avec tant
de bonté, un peuple qui avoit ufé çnvçr*
moi d'une (î étrange barbarie. Je.kilTaî
la Reine au milieu des fêtes, & je pouc
fui vis , fous mon déguifementy U vifitff
4e mon Royaume.
Je continuai de voir des pays char-*
niî^nts , parmi lefquels il s'en trouvoit
quelques-uns tout-à-fait; finguliers. Vn
jour qu'il faifoit bien cha^id, je m'att^tai ,
pour me rafraîciiir , auprès d'une grande
glacière j & je vis un jeune homme, qui
avoir Tair fort naïf, mais en même temps
fort embarraffë. <« Mon Dieu^ s'ecrioiç-
» it, que vais-je devenir? La neige va
«^ me manquer j ipes hommes voncfe ré-
■p^: veiller plutôt qu'ils ne l'ont fixé. Il n'y
j» a que foixante ans qu'ikdormentj quand
» ils feront éveillés, ils me tueront, »>
Je regardai ce jeune homme at«ntive-
ment , en me demandant à moi-même
s'il étoit fou. « Voyez, Monfieur, me
i> dit-il , G c'eft ma faute j il y a trois ans
99 qu'il ne tombe poîm de neige.» Je
lui demandai pourquoi il avoir befoia
de neige. « G'eft, me rcpondit-il , pour
1^ conferver des hommes. ^-^0 Et com-
t> ment les confervier vous ? [^x àfe-'ye. »
—tu Dans une glacière, ^^ At'^ '^'^
9 Vivants ou morts l re^ri^^. V ^^-^^^ ^^
I
14* l'A VINTUHrER
»^ gourdis , me répliqua* c-il. » Je ne com-
pris rien â ce galimatias; Se je plaignis
ce pauvre garçon» que je jugeai avoic
perdu refprir.
Touc-â-coup je vis approcher de moi
un grand homme de bonne mine> qui
paroilToic fort poli , &c dont le vil'age au-
noncoit une quarantaine d'années. Il ma*
borda en me faluant , Se me dit : « Par-
» don, Monsieur ; à votre air, je juge que
9i vous êtes un François d'Europe. Votre
» patrie eft bien changée, depuis la der-
» niere fois que je Tai vue. >» — •« Ofe-
9i rois'je vous demander, lui dis-je, s'il f
» a long* temps que vous avez vu la
»• France? » — -« Ob, me répondit-il,
te c'écoit dans le plus brillant du fiecle de
» Louis XIV j & je fens qu'il eft difficile
» qu'un pays fe foutienne dans cet éclata»
Je regardai cet homme , avec àe grands
yeux ébaudis. Encore un fou, me dis-je. »>
ié^cc ^Ahl Monfieur, teprit-il , avouez que
9^. c'étoit' un beau iiecle que celui-là.
0 .Queljè grandeur! quel éclat! quel con-
» cours de tous les grands hommes, de
9>< tous ks beaux arts, qui ^mbloientse-
>»: rre doni^ le mot pour fe réunir dans
» cette, heureufe époque ! Je m'écois trou*
» -vé il Rome fous LéqnX, dans mon
•9 autre veillée. Cécoic un beau fiecle, i
» 4^ yérité: il s'y trpuvoic de grands hon^r
n n?e| de iQ^t gçnçç j.^n)aj$ celui de Lpui^
e> JCIV. ipV.ftappc,,,.f a^ uj;i^ic dergraur
a» d^^ & d^ majefté, aiujuel je'nai licif
e>. v^. d^. çpmparable. a* . , • tt
:. Je ne fptypis^^e (jenf^r.d un pareil lat|r
gage, ce Quelle difFérence , ajouta moa
93 homme , de ces deux beaux (lecles , i
s* celui d'igop/ancp &. de barbarie, <}uç
aa>, j^avois vu aci^arav;^nc en France, quand
» les Anglois firent brûler votre Pu-
a» c^lle d'0i;l4ansî Je me'-trpuvai à cerre
s» cimiblle exécution^ cel^fme fie baigner
» le Cœur^ ^^ — u Hé mais, Moniîeur, lui
M dis^-leonfia, quel âge av^e^ vQUS^donq? >i
Il me répondit qu'il n'avoir guerês que
quatre cents ans. A ce. propos, je ne pui
retenir. un grand éclat de rire y & cet hom-
me^fiogulier me die , fans ^'émouvoir:
«c.yous êtes Francis ^-&: de plus, vous
» êtes }eune^ il faiit. vous: paUer un rire
9» peu difcret. Je ne crois pas que vou«
>» puifliez it^ foupçonner d'être plus âg^
>> que }e ne vobs TaçcuCe.^ Je ^e me fuis
» ^lacore endormi que.quacce fois^ & j'ai
» véÇû pçii d'années ,4^ESÎ%i.<lw« i^ nie
*>. fuis éveillé. »> u.r»-i .r;i î ' .
: „ Je l/^ re^ardaii ,de J'jiÎ!i.^kr.pîus ffupé-
faîti U ^ic.eAÊn^; ce Pardonner, Mon^r
»'G^i^yl^mhf^ii\t que voui? étiez de no^
^5
ayo l'Avemt-urier
» tre fociécé^ que par conféqtient, irons
'> deviez .eacendt€! tnàn langage } o^ais
>' comme voui n*ètespas initié d-iHis nos
n myfterei, je.ne fuis plus furpris de Yé^
m tonnemencqu€^vouscaufeinondtf(?oarsi
9^ Au refte, Monfieur, nous h avons- rien
» i cacher ; & fi vous voulez nous faire
» l'honneur de venir dîner avec nous ,
w vous nous obligerez beaucoup .>» Curieuse
de connoîcre cet hoaime & fa focictc , j'ac-
ceptai l'invitation.
Je yis une fociécé d'hommes, qui mê
parorenpfort honnêtes & fort gais. La
plus naïve aifance régnoit parmi eux;
Nous étions tme douzaine à table. Le
plus prefTé de parler, qui éceit le plus
jeune, s'écria: c« O que ce fiecle me pa-
»> roît différent de l'autre f. quelle futili-
99 té! quelle periteflfe! 11 y a nn peu plus
» long-temps que vous , Mefficurs , que
n |e fuis éveillé; je crois appercevoir qu'on
91 eft plus raifonnable qu'autrefois; mais
9» aufli Ton eft bien moins gai. Je vois de
a» temps en temps des gens qui daignent
» fourire : on riçit à gorge dépL^ëe ,
» fous Louis XIV. » Je ne pus m'émpè*
cher de rire, moi- même de ce langage*
» Vous auriez bien reniarqaé une plus
Vf grande différence ; dît an Ats plus vieux
3» de la compagnie 3, fi vous aviez vu tous
F R A N Ç O I S, rft
fs> les flecles d'ignorance que fai eu 1&'
M malheur de voirj mais alors, il faur
HT Tavouer fans ménagement les hommes^
« écoienc vraiment des bêces. Sous Lûuts^
»> le Grand , de cet humble état , ils fii-
» rent élevés à la dignité d'enfants, &
« |e les vi^ folâtrer. Maintenant ils com-
» mencent à être ce qaon appelle de
>» grandes perfonnes ; & je ne fais pas^
«r s'ils ont gagné à cet avancement. »
J*écois confondu d'entendre .dire à mes'
convives tant de difparatéSy avec un fauic
air de raifonnemenc. « Hé bien, die uni
» ttoifieme, comment ferons- nous» pour
9» nous tranfporter dans l'autre hémifpbe-
» ^e? c'eft perdm notre vie, qûede la pat
f> fer dans celûi*ci* H me tarde de voir la
n France ;.ellè aura décliné, fans dôme. li-
9» n'étoit pas poffible qu'elle fËTfoutînt dans.
M l'état de grandeur où je l'ai vue fe fie-
» cle paffé. Elle a dû cependant atcroh*
» tre la maflfé de fes lumières ; elle doit
>9 même avoir à préfent des philofophes;.
» mais je doute fort qu'ils aient encore;
%\ une influence bien marquée dans le gou* ,
s»- varnement. On ne doit pa^ voir aujour^;
•> d'hui des chofes auffi afrreufes que j'en
>r ai obfervé fous le Tjrran Catholique
n Philippe II, & du temps des Vaudois
^ & des Albigeois» U ÊiUoit alQrs> frémir ,
L a
IJ» t*.A V^ N T UR I la
a> dliorreur, & regretter les fiecles OÙ les
» Egyptiens adoroienc cies oignons. »> Ces
Meffieurs parterenc cous, à peu* près dans
le mime Îèn8> iè donnant pour témoins
oculaires de toutes les icenes dont ils par-
loient 'y je ne faifois que rouler de grands
yeux étonnés, difant: c<[que de folie 8c
>» de bon fensl »
• En difconranc fur différentes matières ,
on tomba fur le chapitre de Tâge , 6c Von
fe demanda mutaellement combien on
avoit d'années. L*un dit: j'en ai fvL cents^
l'autre fept cents , l'autre huits cents ;^ d'au-
tres y plus ou moins : enfin le plus vieux
avoit près de mille ans. Je regardai tous^
ces vifages de Patriarches y qui me paroif-
foient a âges très^ordinaire^. Le Mathufa-
lem de la bande n'annonçoit pas même:
a^oic plus de foixante ans. On en vint en-
fin i mon tour , & l'on me demanda mon
âge : j'avouai naïvement que j'avois vingt-
huit ans , ce qui fit un peu rire la compa-
gnie. «♦ Vous n'avez donc pas encore dor*
9>^ mi ? mie df€*on. « Je répondis que je dot-
mois toutes les miits. On fourit;.& celui
^im'avotc amené, dit: <c Monfieur n'eft
99t pas de notre fociééé , mes chers cun&e-
» res \ )^ai été trompé comme vous. » Cha-
cun me fit fes excufes ^ 6c 1 on redoubla»
do polîteflfe poor jnoi.
F a A K ç o z s. 251
Ces Medîeuts n'en continuèrent paf
moins leur converfation. Il racontèrent
plulîeurs anecdotes fingulieres arrivées
fous leurs yeux, dans le cour^ d^s à\Sé^
rents fiecles qu'ils difoient avoir vus. Ils
parlotent des prînces , & des personnages
les plus fameux dont Thiftaire fzttè çien-r
lion. Us difoient les avoir connus. 11^ fe
moquoienc foi,ivent des Hjftoriens ^ qu i^f
pfoient démentir & redrelTer fur npmbrd
d'articles. Je me garderois bien de racçn^r
ter tous les faits donc ils a voient été tén
moins; cela paroîtroit fouvenr une fat7re5
qui pourroitêtre fort mal reçue. Le Doyen
avoir co^nnu, difoit^il^, dans fa jeuneîfe,
un homme qui prétendoit avoir vécu ^dfins
le Hecle d'Augufl:ey& qui merne^ enpaf-<
fa.nx a Jérufalem , avoir entendu paf lejdu,
Divin Légiilatear des Chrétiens. Il.s'étoic
trouvé, iix cents ans après, en Arabie^
quand Mahomet fonda fa religion^ Il fa«
voit, mieux qu aucun Théologien, faire
la différence de ces deux Fondateurs cé^
lebres, l'un facré, l'autre profane > entre,
kfqa^ls on ne doit, établir aucune com«^
pa.raifon. En un mot ^ tous ces conviveSc
avQÎent va une infinité de chofes extràor*
dinaires , mais aucun n ofoicfe vanter d'à*
voir jamais vu de miracles.
...Leur cpnvcïfaîioft éîpic des plus w-
»Î4 t*'A VBNTUP.IER
tieufes; mais malgré tous le^ dérairs"
qu'ils expofoient avec beaucoup de net*
teté, & tous les raifonnemens très bien
fuivis qu'ils faifoient, je ne pouvoir
tn'empêcher de regarder tout ce qu'ib
difeient» comme un tiflii d'extravagances
0c d'ftbfurdités.
Celui qui m*àvoit amené, remarqua
mon embarras , & me dit : « je fens ,
>• Monfîeur , combien vous devez trou-
s> ver no^ difcours étranges, n'étant pas
i> initié dans nos myfteres. II faut pour*
>» tant vous apprendre enfin qui nous fom-
» me». Si vous avez voyagé dans ces hau»
9> tes montagnes, dont le fbmmet eft cou-
n vert de frimars , vous avez dû voir quel-
9> quefbis des hommes , que des coups de
*» vent, ou quelqu'autce accident, avoienc
>t couvert de neige. Quand on les déter*
•» roient, au bouc de quelques années, ils
» paroiflbient frais & vermeils, comme
>' sih n'avoient fait que dormir. On les
n enterroit dans cet ^tat , les prenant pour
M morts y malgré leur brillant coloris. Nos
» pères furent autrefois plus éclairés j ils
» jugèrent que dès corps fi frais étoienc
•> plutôt engourdis que morts ; Se ilscher-
» cherent à les ranimer , au lieu de les
» enterrer.
m Ils firent d'heureux eflais^ dégour*-.
F K A Tfi' ç o^r 1.' , i5f
fr dîféftt , par^ une douce chàletrr, pju-
•» fit art préteridus • lifibrrs , &r lelir rendi-
» rertr h vfe^'Leur mërfïod.é,/uvec le
»" temps;, fe pèrféaioriitàj'gàandils ne
i> ttouvérehr plus-dé cGfrjjs datjs la neigé ,
*» -41$ y fuppléerent par un fage expcdienr.
«Ils firent d'abord prendre une efpecè
ji d'dpiumà des criminels, qu'ils enter-
» rcrent fous la nefge, & qu'ils eurent le
n ralentie refliifcîrer au bout de quelques
>» années. - Ibalongerent peu>-à*peu le
d féjbur de ces corps dans la glacière , &
I* parVlnreiit enfin i les tx>nferver intaârs
n jafqu'i cent ans. Alors Tinfaillibilité
» reconnue du fecret a engagé d'hon-
te nêtes'gens à tenter volontairement le-
fy preuve, & cela- s'eft perpétué depuis
» plus de trois- mille ans. Tous ces gens
» confervés, fe coiitentaht d'être fpeéta-
» teUrs dans lie monde , leur yie extraor-
» dinaire a prefque toujours été un myf-
»^ tere pour-le<x>mmun deî hommes: ainfi,
35 il n'eft pas furprenant que vous n'en
» ayez jamais entendu parler. La fable drf
n Juif errant vient peut-^tre d une faufle
a» idée, qui fera répandue diins lel public,'
n ,Aun<le nos confireres, chargé de fieclesT
>» mais c'eft un conte populaire, qu'un
» hotitmé de bon ferts ne peut adopter.
i Quoi qu'il en foit^ il y a an grand nô»-'
1^6 l'A V^ KT URl »R
>> bre de cçs ifiunortçls répandus daiis tout
»> laiicrp Jaé^iirpkeiie.: ce fcmc Û J€s ytais
» Adeptes. Peut nous autres» nouséûonf
>» venus .^ il y. a une centaine d'années,
>9 dans ce p^s, avec les Cfançoisqui s'y
*> font établis. Nç trouvant point de vaif-
» féaux pour retourner en Europe , en at«-
» tendant qu'il en vînt» nous réiolumes de
** nousjendor iTiirj ^uous nquis fîmes cpiv
^ feryç;t dans I4 gUqiere que f ou^^ ayex
>» vue. t'on nous, a tous cveiUcs ^esjo^rs
»> derjiiei;s^ 3f nous allons npus^ arcangec
j> pour partir le ^ plutôt .qu'il aous fer»
>* poiSbfe» afin de proScer de la vip que
» nous voulons bien nous procurer pen?*
>> dant quelques années. Nous avons en«
» core plufieurs de nos copfireres qui dor-
» ment fous la neige. Pour yous» mon
» cher Monfieur , fi vous voulez , il ne tieii-
» dra qu'à vous d'être du qombre: nous
" vous enterrerons^ du plus^^and cocue
" du monde 9 Ôc nous vous foijLi]Lai£eron&
>» le bon foir , jufqu'au plaifir de vous re-
w voir dans quelques fiecies» » * Je re-
ixierciai ce galant Jiomme le plus poli-
nient qu^il.me. fm poffiblei n^ais en lut
téipoîgi'iafit.quieljqij^iççpugpancç d'accep-:
tjçi:. fan offre.. ^ .; ..,.;. ; ^ < .
,î ".,Qî?f rifqpez'vou^? ajouta- t4î.rLa ûa.-
9» tuie uo^s a./ixé Ui^fidmbce' àim^Ôné,
F r:A n ç o I i. 15^
>' d'années^ nous ne le» multiplions pa^^
s» mais nous les diâcibuons à notre gré^
w dans plufîeurs fiecles. Pendant le temps
M que nous vivons, nous apprenons tout
» ce qui s'eft paflTé tandis que nous étions
» enterrés, & nous fupplcons ainfi men-
fi talemenc tout i'efpace qui s eft écoulé,
>> depuis une de nos veillées jufqu'à Tau-
» trej de même que vous favez à- peu-*
» près pendant votre vie ce qui fe paffe
3> chaque nuit que vous dormez.: Ainfi
n nous jouiiTons réellement de plufieurs
» fiecles d'exiftence». quoique nous ne
M vivions que quelqttes .années de chaque
» fiecle. Vous fenoez le plaifir que tious
» donne la grande variété des objets^ que
t>. iK)us voyons, Sc.li différence d'un âge
^9 à l'autre. Enfin , nom noaçendormDns
9» quand nous trouvons le temps mauvais ;
» & celui qui a foin de nous, eft cfaâtgé
9» de nous éveiller dans les temps les plus
» heureux. Examinez & pefez^ bien tout
» ceci j ôc voyez fi , en ménageant notre
» vie , & la faifant filer , pour ainfi dire ,
>> nous n'avons pas de l'avantagé fur vous»
»> qui dépenfez bonnement la v6tre tout
» d'une traite. Ainfi , dires un mot, & Fon
M va vous enterrer» »
Ce beau difcouris ne mie perfaada poinr.
« Venez voir notre glacière ^rae dit Vim^
f» mortel i vous obferverez comment on
1» nous anange , & cela vous cernera peui-
it ècre« >' Je le fuLvis, en me fenranc peu
difpofé à fubir l'épreuve* La glacière écoîc
profonde, Se d'une grandeur extraordi-
naire. Les corps j étcàm rangés en bo»
ordre} mon coiidudleur en découvrir
quelques-uns; je vis des gens frais &
vermeils , qai paroifToienc dotmir. Il fe
hâta de les recouvrir , pour qu'ils ne prif-
(enc pas l'air, a Nous les laiiTerons dur--
r mir, me dic-il ^ . ju{qa*i ce que nous
y trouvions un Vaideau pour partir. Alors
1^ nous les éveillerons , pour les emmener
» avec nous. Il n'y a gueres que quacre-
f» vingts ans qu ils dorment. »
Je paroiflbîs' coujours incrédule. » Je
0 vais vous en montrer d'autres y me dit-^
9t il^ qui dorment pour bien plus long*
it temps. 9» Alors il écarta la neige & dé-
couvrît une efpece de vivier ou réfervoir
tout glacé. Au milieu de la glace tranf-
parente, qui paroiflbit un vrai cryftal,
|e vis plufieurs vieillards bien rangés,
qui fembloient endormis, cryftallifés^, &
comme faifant corps avec la glace. « Vous
f» voyez* bien , me dit^il, ces gens frais ic
H vermeils ; c'eft une épreuve que nous^
^ . faifons^Nous avons imaginé qu'uncorps
^v humain ^. il L'on pouvoir Tincrufter fi
'F n A K u ^ I $; t$f
hl^ écEéîcemeiit d^ns la glace » pourroic I»
)» conferver mille ans , 4c nous avons tenté
» l'épreuve fur ces bravés vieillards, qaoa
»• ne réveillera que vers Tan i8oo. Ce font
9y eux qui ie font ÇQurageufement dé»?
» voués pour cette expérience^^Ils avoient
p- défi vécu à-peu-pr es coût ce qu'ils comp»
» coîent vivre;, & iU; aiirôienc attendu
» tout doucement H mo.rt, (ans Êiire un
9^ nouveau fommeil jufqu'à leur dernier
>* moment j mais lîépreuve réiiffita^ Voye»
>9 quel air frai» &. riant ! cela. ne vous-
» fait- il pas envie? t»
; ^e lui avouai. que fe ne tue >feritob
auçi}ne tentation. Jl (e hâta de recoû«
»j vrir la glace de; neige. Vous vous.ima*
» gînez, continua-t-il^ qucL nous nottîr
>» contentons toutbonnement d'endormir
» nos gens, avec de Topium, St de les
n enterrer fans façon. Cela fe pratiquoit
9» ainfî d'abord^ ip^is tous les corps. ne
«r réufliiToiept pass: Nous, avons imaginé^
9* depuis> bi^n^ d'autces précautions qud
•X . i^us boj^3 4^po(ons , & qu^i réndenf
>^ le fuctès. ^nfîwUiWet'JL fj^. des 'pré-
» paj^ation?, & un :^égi«îie.:que votts n^
» çonnoiâez pas. UçkiF, les .alitnents &
«^ les humeufS;nenferngié$ ^w$ uo curps
•j 9tj^in4ir/e W> pi^urrôiMiii 'let .corrompra
^.ci^iK» «y«W«i /ÇipliquefÎQOS. ioui p^a.^ £
» vous confenciez 4 vou« ôndorimt^ tf
tt vous pourrka renconcter nos vie'ûlsuds^
» à leur réveil. » Je né cotnptois po«u du
tour fur ce réveil. Je navois pas pn même
croire un mot de cfe que cet honnête hom-
me 6c fa fociété m' s^voient die. Le kâeur
en croira ce qu'il poufTa. Je remedciaî
Yimmortely fans' Itiî témoigner rien de
mon incrédulité. Je lui donnai une adrei^
fe dans thà capitale^ le priant de m'aver-
tir quand il trouveroit un VailTeau: il me
le {MTomit^ & noue nous quittâmes fort
bons amis, «•
• En cominuailt ma tétrfftée, j'arrivai
bientôt dans une petite République, fem^
blaWe, â-peli-pîès, 4 celle de Genève, qui
étoit fous la proieftloM die tn'a courodnc.
jPy vis- régner ta paix-^ I abdhdance. La
féréniré & l'air de frarerhîré me fembloîeitr
peints fur tous' les vifages. Le terrain me
piaroi^oit infiniment mieux cultivé que
^lâns mon Royaume : en un tftot , ce pays
faifoic envie , Se toute àitie bien née ne
poiivoit indiquer de foufekit^ttr d'y vivre*
- Dai^s- lu peu' de temps ique j'y pâflaî^
je vis des >infrit;urions qui'ànnbnçe>îeric
uiie- profonde '*fagetfe. ¥k>us les en&nts
ctoient élevés en comniuii^-les pères &
les ;mer^S' ftei'poii^rotentifêf dé^lte¥ â?feujf^
hts frères lnèmts^^'iie:!qdèïÂ>iâBfofent''^ii
leurs frèrds : cela paroicra (ingulier; mais
oh ticôic un fqrc. bon parçi de cette fia-
gitUrité^.Qn rép^oic; chaque jour à ces
«nfancs^j! pehdi^nf le couj:s de leur édu-
4:adoii.;t«c; {ongescque.phaqu^ vieillard^
»» qap vous trOuvereas, peut erre vôrre
» p0re;ichiiouefernn:ie, votre mère; cha^
99 que jeune nomoie » votre frère. Traitez-
» les comme, tels», fi vous, ue voulez ou-
9> crager ce que vous avez de plus cher au
99 monde." Il eft inconcevable combien
cette idée 9 qui |>renoic; ch^ez eux de pro*
fondes racines^ les Hoir jCou6 les. uns aux
autres. On ne iauioit imaginer le (efpeél
qu'ils portoientaux vieillards, & lamour
qu'ils fe témoignoient entre égaux. Il n/
avoît pas à craindre qu'on vît qui que ce
foit manquer du ncceflTaire* Tout riche
qui Vpjroïc . tla indigent, .pouvoit-tl laifi^
fer fbn plus proche parent dans la intr
ferè? Tout Ytieillard ^tçit appelle mon
pFere ; tout jeune' homme , mon frère. p4
peuple ne faîfoi; vraiment qu'une /ar
miUeu > . . . .;;i<»
. La. Im avoir fixé Je taux au-delà .<dur
quel on 'ne* pouvoir pll^ac^éiitrv &..ne
permetcoit pa».!att!un< fi^i^ hoioiôiev pûc
)ouir à'fon>gcc,,jdje;Uf!QrtiQn d'iingiErana
nombre d'aptt^s. CeU Êufçit c|ù<9auch(3£
ce jpesif la^ jil nyiatftoitf^pas^d^ <JM^^^ ai
1^1 t*A VEHTUR I m
par conféquenc dt paavres. Loin d'tf-
timet Créfas, ces braves Républicains
les regardotenc comme des ufurpacears &
des fan^fues publiques ; ils le; sepréfen-
toienr , Cous un emblème» i-peu-près fem-
blable i celui du eéant Gargantua » pour
-la bouche duquel il £silloit cahc de pain,
tant de vin , ôcc. Scc^ Sec C*étoic donc un
déshonneur, à leurs yeux » d'être riche corn-
me aux nôtres d'être pauvre. Ils ne
concevoient pas non plus Tidée que nous
avons de la nobleflfe; plus elle eft an«
cienne, plus nous Teftimoas; eux, aucon*
traire, en faifoit plus de cas, à me*
fure qu'elle étoit plus récente, «c Voyez,
» difoient*ils 5 ces nobles d'Europe ^ ils
n fe vantent qu'il j a deux mille ans qu'ils
#• font nobles, c'eft»à*dire^ qu'il y a deux
»> mi lie ans qu'ils ont eu un honnête iiom-
-9% me dans leur famille. >*
ï Le code de ce pays n'étoir pas un tîflii
èorbare d'ufages Se d'abusj c'étoit vrai^
Ttiem un corps db Ici , fondé fur la Icn
naturelle; & juftement obligatoire , par-
ce que ia^^nation y idoniioic fon confente*
Inent réc^i ^jprè^y'^ non tacite. Oii ne
r5|i vois dire a iës ^peupler: « vos pères
K>Qt futé Tâccoib^lffiet^ent^e ces joix.»^
lls'àuf(M||nt? rëj^tÂlâ^((4:ei:g^^ no^ pe**
h 0iom |âré^yi;*'aOûrbligë ^ue; fos^^e*
François. i6j
n res* Mais aocre légiflaiion nous obli«
4> ge, parce que nous avons juré nous-
M mêmes , librement fur*couc« «> En tSeï ,
on apprenoic aux enfants , jufqu'à l'âge
de vmgt ans , le code du pays » qut étoic
fort iimple, & qui faifoit paxtie eHèn-
iielle de l'éducation* Alors on demandoic
publiquement à ces jeunes gens , s'ils con-
fentoient d'obéir à ces loix. S'ils s'enga-
geoient â les obferver , ils étoient reçus
citoyens, & ils pouvoient refter dans Id
pays» où ils devenotent membres du Gou^
vernement } finon ^ on leur faifoit un pe-
tit fonds honnête , avec lequel ils alloienc
vivre hors de la République, qui n'avoic
plus aucune autorité fut euit* Chaque ci-
toyen avoir le droit de propofer au Gou-
vernement les idées qui lui venoient,
pour la formation de quelque loi nouvel-
le , ou bien pour la réforme ou abolition
de quelque ancienne. Alors on affichoic ce
Êrojet, on t'expofoit fur les places pu*
liques , à l'examen du public. Chaque ci-
toyen donnoit fa voix par écrit , pour ou
contre. On comptoit enfaite,, en public,
les fuflfragçs^ & l'affaire paflbit, pu étoit.
rejettée, à la pluralité dès vqij^. >
Tandis que j'examinois , aveç'>plaifîr,'t
le gouvernement de ce peti^ pay^^ â( quA>
j^faifois des ftoces utiles, tant pouTiea
1(^4 ^'A VEHTURIBR
tirer parti, fi je concinuois de régner;
qoe pour laifTer des lumières â mon fuc^
cedèur , 'cn cas que je trouvaflè occafîon
de quitter le pays , tour â-conp je reçus
de ma capitale, un courier foudroyanr,
qui m*apprit que la Reine étoic dange-
reufement malade. Je fus frappé jufqu'aa
fond du cœur, de cette nouvelle; Se je
. courus, jour & nuit à franc-étrîer, pour
aller rejoindre ma Ninon. A mon arrivée
je trouvai uoe agitation extraordinaire
dans tout le peuple. Je vis tout le mon*
de s'accorder à me fuir j à peine me ren-
dit-on froidement les honneurs dus à
mon rang. Je crus même entendre for-
tir de la foule , une voix qui difoir : « fî
» la Reine meurt, prends garde à toi*»
Je compris aifément que ce peuple ne me
refteroit pas long-temps fidèle , fi la more
m enlevoit mon épouie. La perte de mon
trône ne m effrayoit pas j je me propofbîs
bien d*y renoncer fi je reftois veuf; mais
j'étoii dans le cas de craindre que la Na-
tion foulevée ne fe contentât pas de mon
abdicatiofrj & ne voulût me reconduire
fat Técha^aud ; Se , quelque dangereufe
qu'on mé'peignît la maladie de la Reine ,
je crus;dè5*lors ma vie en danger autant
que la Cièût\e.
- rû\U\ trouver en tremblant mon ado«
rable
François. itfy
rable époufe : je la vis étendue dans Ton
lit, prefque fans mouvement , déjà cou-
verte de la pâleur de la mort^ mais plus
ravilTante dans cet état que la plus belle
ftatue de Praxitèle , par la noirceur de fes
cheveux & de fes fourcîls , par les ramifi-
cations de ies veines bleuâtres , par laîr
attendriflant répandu fur toute fa per-
fonne. Je vis fon enfant dormir tranquil-
lement auprès d'elle. Quel fpedacle tou-
chant ! De vieax'reftes de femmes , venues
de France , Tavoient couverte de reliquai-
res & autres amulettes, sûrement, fans
qu'elle les en eût ptiées. Elle paroKToic
dans une grande oppreffîon j à peine pou-
voitelle prononcer un mot. Cependant
elle difoit d'une voix éteinte : « Du moins >
w fi je pouvois le voir , & rendre mon dec-
» nier foupir dans fon fein Iw J'écois plus
"accablé qu'elle. On lui dit: Le voilà. Une
foible couleur fe répandit fur fon teint :
elle fouleva fes yeux appôfantis , m'ap-
perçut, & m'adrefia un regard touchant
8c douloureux, qui me perça jufqu'à
Tame;. Jamais je ne l'avois trouvée (î
belle. Julie difparut de mon cœur. Par-
donne ma Julie, j'étois tout-à-fait à ma
Ninon. Elle détourna fon regard de def-
fus moi , pour le fixer'fur fon enfant. Nou-
veau traie qui la rendit plus rouchanrof
Tome IL M
x6^ L* Aventurier
i mes yeux! Je tombai à genoux auprès
de fon lie ; elle me rendic» avec etfbrc, fa
belle main , blanche comme l'albâtre. Je
manquai de m*évanouir en la baifant » en
larrofantde mes*Urmes; ôc je reftai long-
temps la bouche collée fur cette chère
main 9 le cœur abîmé dans ma douleur.
Enfin, elle poulfa un pi:ofond foupir»
& dit : ce Ah ! les cruels » comme ils m'ont
M traitée ! » Sa maladie étoit le crime
des Médecins de Cour. Elle n avoic eu
d*abord qu'un léger rhume. Les malheu-
reux, pour faire accroire qu'ils l'avoient
fauvée d'une grande maladie, lui eu
avoient donné une mortelle. Ils l'avoient
(Stffoiblie par une diette cruelle, par des
drogues infputenables , Se des laignées
redoublées. Enfin , ils lui avoienc ouvert
J'artere en la faignant ; alors ils s'étoient
froublés. Avant qu'ils euflTent pu arrêter
le fang, elle avoit déjà petdu tout ce qui
lui en reftoit. Pour comble de malheur,
rinflacfimation s'étoit mifeà fa poitrine;
Se les fcélérats , qui , pour la ramener par
degrés à la vie, l'avoient plongée dans
cet état voiHn de la mort, ne fa voient
plus comment l'en tirer. J'étois fi furieux
de cette indignité, que j'aurois voulu les
faire tous pendre; mais leur fupplice au-
roit-il rendu la vie à mou adprable Reine. ?
' F R A *r ç o I '$• ' ±6y
Tctoh Âufli mourant queUc. ce. Ab! man
^ aim, medir-^iieavec ^âfbtc, que v^s^tn
♦♦ devenir-? 4 -quels *xtà8 n^erie pdrcerônv-
V Usp9'tont#6tdi?a^^E»celkmefiemnié(i
prefque ôc<:apiéi9;que?d{^' moi. J'écqii^bie^
à piaf rtâîrei ' Jpdléî^ pèfdre' Uiie ép<nulê qîie
j adorijisj j*allbis voir moA royaume- en
fevL , ' par lé! foulevement que je* prë voyoîs ;
j'allois' perdre mou crone S6 peuc-être ma
.-Yîêi' •' -^ ^- ••' \ '•: '. ^-- •' '^ ^'*
Il eft inutile de rappeler ^îci tout -ce
<}ué(^ou^ ' nous dîdies de touchâ^nt Ht de
' déchirsjht : c'etoiefit deux c^fr faignancs
qui' patloîenr; On m*6mtama'''ptefque
mourant far mon lit, pour què j'y priffe
uii peu de repos; mais il ne thefut pas
^ pèflible d'y fôtme^rœït'Moh lit me pamc
d^'fer. Nfeoîi iragô'nfèj;îii&S>fâ)6ts ^oit-
hvéSy toutes les hprt<eubs'tfàtte guerre
civile, Ifeà éthihads'^ les gibôt^; tout «e
- 411'il y a dé plus horriWe dans la fiitftàre,'
fe préfenta fuccéflivement à mes efprits
défoMs; & Julie gémiflante, qiûmtf ren-
doit lesbrai , de I*autre hémifphere , venoic
• mettre le comislle i ma défôUrion; Tout
[çè que favoîs' fouffert de peine depuis
4C[ué j*éiiffois','iVcnoit frappeîf de nouveau
mon hiM^inàtton ai moii ijoeâr;' &^'je
' lentois ^diftinÔAment jufqu-au môindc^
M 2,
X6i l'AvBWTURItR
de mes malbeiirs. Mais ce qu'il y aroic
de plus douIeiti:ct», c*eft qae je ne pour
^ots. jne livrer 4, n^ dovileitf- Le. poids
d'«n.vafte iâxMbie éhraolé pefoic fur
moii iliaUojt que je le (oaiinflè^^^Giion,
îe rifqiiois de^ voir féiîc des ipilliers
d'hommes > &r d'être fnôi'-mèaie naîoé fur
.réchiÊiud. Dans mon agiracion cruelle.
Je -tue levai en furfauc : f ordonnai qu'on
!a(Iêmhlar le Con&il> Sç je vopi recueillis
en moi-même, pour prendre une fermecé
CApAh d?c» ioipofeo / .
( Je l^noiff iPQn conrajge s'écH^uffer » Se
^e me rendes au Cçiifeil) i ouç i-coup
on vient im^'^ppeller auprè$de moaéppu-
fe, qui touche 9 dic-ou^ à fon dernier
inftanr. Mob courage retombe; je m y
traîne».. Je: ii^;ei?p(fY^,plotigé^ daf^s un pro-
^food éyaBQttîfTeîBfeAtr Jât^iais pi| n'appso-
icha avec jçatsirde.r^rpec^ du.fau^uaire de
: laiDivit)îré/que j'en repentis en; m'avan«
,çant vei|s cet obj.eii cél^fte. Je. collai nja
. bouche fur fa bouche; mes larmes cou-
- lerenc en fecrec fur fes belles joues. Mon
haleine c^rhàaffii fes IjBTres^glaqéesî. elle
•jouirric'f^^ .yjeux r^ renc^ii;ra les miei^s*
Un foiJ>Ie say{>n j)aruj:^nçore briller dans
.>ies «regards'; elle Vojilpic^paf lerjj'^Sf .ne f^i-
: fc« qHfi.:rpmuec/l^ kMïf^*»Q?'ç ffÇ :1«i
F tL 'AN Ç Ç> 1 s: . l6ff
«prions ' enflkmmées *, .' elle en écoîc
touchëe , &' hrè* feiroic* -tèndreïnént l'a
màiri. Je prénoîsr noitc^kphw'rîo' baifoîs
cette chçré jpetite , je collais fa joàe eii-
fàhtîhe 'contré la ^'due 'de fa • mère ;- &
i'âtîiDÛr paterherfe peignoir encore dan$
fes beaux jreqfx.^ 'Je vis que ma" tendre
époufè avoît^ encore quelques 4iéures ^
vivre; mai^ fetrlem'enr ;qaelques ' heures.
Je m'arrachai de foh"' thcfvet j- 6ç je me
rendis au Gonfèil^qnî m'attendait. tJii
morné filence rcghoir dans Pâlfemblée;
je vo/ôîs quëlquéis yeiii^'bù fe'peignoîc
un couchant, iiitérêt poi!kr moi; mais là
plUpatt me lançaient, |rrefqtië lans- rhé^
nâgement, des regards ènvénfmés. J'étu>-
diai & jligieài'tous ces^.Gouytîfiins.-Çeust
. qttè sj^v.pis* combles de p^ deffeicnfàits,
étoîteiït mes pi lis naorteV ennemis.
' te Meffieurî,iëur*dli-je, là Reîne^va
99 peut-être rnoUrir;: il -faut prendife'un
» parti.-Si fè ta perds, rie^corriptéz pïs qufr
9 je vousfâflè Icf^fabrifîcè dfe 'ma. patrie,'
A dé ma liberté i 3é^m6rfrq)os•,'peil^êt^e
» de friia^-iiê; J*at reft^ ^hçfz vous pout
^ cteete femniè adorable-: '• vous m'avez
» fôreé de vous cohqiiérir; voué m'appar-
>i tenez par té <h:oit de Vé^'éë\ fi c*eft là
n un droit, ^e» veux voii^ rendre votre
»•• anclenWe'^coèftîtutîoti, ta I^eiffe^irf-ùiiè
M 3
tt fille î( mettez i'enfanc. (br le troue, fi
i» vous perdez ia,mei:e. Je ne veux ^tie l'y
» établir , Se netoucoer dans ma f ktrie. Là ,
99 je rentrerai 4^ns îl'étac de urnple Ci«
,» toj^en 9. le feuil où je puiffle être heureux ^
M car. la couronne commence fort à nie
•I pefçr. Au..re|le^Je. veux de Ja liberté
9> dans. les CufFrag^s*^ L^s. £uts-Géuéraux
M font a|Iemblç$,3' je pf^f^nfis ,qiie,les Dé-
M pu(és^ de 'tous les /çprps, 2^^ 4^ ;^utes les
9> Proyiiivcef 4qtMie^i^ ^bf^entîeurvQ^
» , S*ils la reifiiient à,ma.i^(le^ je i'^mmene
a» avec moi dans-mon pajrs^natal^ èc gou-
y yernez .yoi)s . comme ^ il vôn^, plaira.^
^ rpais jjp u^Yf)^x pasj^e.Fa^i
»>^ 4jiieî(]i^. particuUçcs,fa0e ufâtre des
^ gQerries^.ci^iies^^» Se déc})i^e le t^oyauine.
^ tends ^'ils s^fi^tJent .^ema^n, pour
ap., élire. celui ou çpÙe qui 46it iùçcédç;: à
»> nw tendre, épwfe, ^.:pcfur preçec, à la
•';P^ûne.%e,V.le/€KiB^ dp j?^.i obcir^
99 . dès^(}u^ira)4gpi^^q|9Uj:pQf^:|tura fecmé
4 les jrpux,,je,Yeil]^ïâR vgu^ i•;î•ç^l(ve-
>»,.rai ljes.4j^r^jer^ mof)içj^çd^fn^.ro]r:l$^t4
a» . à placer iQ)ide|nçOitjiJÇux4ptfi04^ t}^^^oi
9? ou la Reine qp on auff {Utidiquçmeni
>9 élu^ à réconipenfer. ceux ^ui :^u§onc
n bien naçH^ jje V^^Ç» * pui^i^c Jes^anv
7» l)icieux; i^ le^ turl?ulei)BPSf^;àr;COH(9^ec
F R A \ir ç o ï '*.'.• 27I
9i U Sâînt Empire des loix, & par confé*>
n quenc à fixer la vraie liberté de la na-
« tion. Qu'avez -vous à répondre? Par-
» lez. " Tous s*écriereiu que Tunique ré-
ponfe qu'il y eût à faire , éroit d'obéir j
|e leur dis > pbéijfe^y & je les congédiai.
J'allai retrouver la Reine j (a dernière
heure étoit arrivée. Elle, revenoit d'un
long évanouififement. On voyoit, fur foa
yifage» le fîeau de U. morx^ mais fans fa
lugubre horreur : on entrevoyoir , au con-
traire , une forte de férénité dans fes béau?c
yeux & far fes lèvres : fes joues mêmes pa-
rpifloïent iiolorées ,ïConime |xat l'aurore dm
bonheur ^doiit elle, albic jouir. On voyoic
qu'elle avoit pris fon parti , & quelle
étoit élevjée au-deifiis de la nature hu-
maine/ Quel pur amour fe peignit dans
fes yeux, quand elle m'apperçut? Elle
eut. la force de parler. Ame célefte ! Mon
intérêt fçul l'occupoir , 8c celui de ia-filler
Je lui rendis compte. de xô que je VèVioi»
d'ordonner au GonfeiL Ge récit nie pa*
çut la calmer un peu fur nôtre fort. Que
de chofes àttendciftàntes, enlevantes, elle
me dit! Que je la trouvai grande & fo*
blime dans ces moments fuprèmes l- que
|e me fentis petit devant elle ! X^uel paf^*
fage que celui de la vie à l'éternité!
Enfin le mcunent tenrible arriva; J'en
M 4
171 l.*Av«NTURlElt
fèncis rapproche i une faear froide qui
couvrit tout mon corps» à un tremble-
ment qui faifit tous mes membres. Je vis
la more s*emparer pas«à-pas de ce beaa
corps. La voix de mon amante s'cteignîc
peu-a«peu« Ses mains que |e ferrois,
<l*abord devinrent froides 8c mortes dans
les miennes; ic fes yeux me difoieiic
qu'elle ne fentoit plus ma douce étrein-
te. Je remontai plus haut, & ferrai le
bras, que le froid & l'infenfibilitc gagne*
rent bien vite ; enfin la vie ne parut plus
tfxifter que dans fes yeux. Elle regarde fa
fille, & femble me la recommander. Elle
éleva fes yeux au ciel, les fixa fur moi,
& s'éteignit. Ainfi pafla cette belle ame.
Ala bouche chercha â la recueillir j je refe-
rai un moment les lèvres collées fut les
lèvres de ma Ninon , au(C mort qu'elle.
Enfin je revins à moi; je fentis qu'il fal-
loit de la réfolution , & non des larmes»
Je me levai déterminé, je défendis, â qui
que cç fut, de dire que la Reine étoic
morte. J'avois fait déguifer au public ,
autant que j'avois pu, l'état de fa maladie.
J'ordonnai fut-le -champ, que mon Régi-
ment des Gardes fe tint près pour faire
l'exercice, dès l'après-midi , fous mon
commandemmt» Je me promenai à cheval
dans toute la ville: ma contenance étoit
F R- A N Ç O I s. 17 J
fieie^ ,8c je feiins; qu'elle en împofoic k
tQi|C le piQûd^ Le p]çu||leni^ parut tran-,
faux ^(îîc'^ÎQpj . !^^ Ç®i*r^. f jiffent 'auèm^lés^
1^, lendemain: Je, coipmandai/rexerdçç^
avec fçnnetéi maïs, quel Hé^Hiremenr m-î
técîêur je cçfTencois ! J'ignore fî le )euixc[
LâcédémonUn , ' ^^î ï® l^^î^^ dévqrer le^
yçmre car ,up rei;ard,/^«^uC:.fQpffm glus
q.iie,m.oî.^*^/,.[^. ^, >''... ;,',j *'V.: M' -' •'
• Je me rendîç,. Ife tendçm^în *j^ raflem-.
blée 'des États rÊénéraux ; j'y .fis, poi^.tet
m^ fille, jepjbntatfur'le uônç^^'ay'ecjriia
coufdnhe fur 'la iéie.' « Môffièuri ,' dis^}& ^
^> en Tpcanp, la Reine ieft,,m6rté, je ne
» vous dois plus rien. Je vous rends votre
n couronne, & vos ferments jf yp.Ua yoirç
» ÀbuT^enè'SouVerairié. F'ivé la Héihc ! »
Lesportpetoienc,otiYertçsj^J[e oçuplei^qui
^toit en deKofsVcria V^ivV:/a Kçlne! Le cri
4e communiqua de proche en ptocoej &
tout le mqntie fit chorus, i . ,
Je mis i ma fi île la couronné fur la tête.
Je me créai Rej^ent Tous ell^vpour le
rçmps qi|e je lerois dans lejp^ys^J Qrdon-
nai a cous les Corps d^ lui gi-erçr ferment
de |èdélité. Tum le monde ol^iç : ôcje
voiîjédiai rafcbrée:^:.;* ;■ ^' ;r . • '^ : '
I 'Cependant le peuplj^ avoir ^çrié \ Vive
'laRcinjùl fans.fav<jîr encore fi c^eroic pour
•M 5
274 t'A V Ç NTVH lE R
iTion t'poufe , dopt îf i^hX)roit U tijorc >
dii pour tna fiHt, J^ fis 'pt*otnènèjjHa '^èir
iic-enfîd</ avec Ja^'pîus* graodé potfi'pé^
dans touces. les rbés*!^ Ça'phâle apprit '^
en mcme temps; i Ja mbrt'de l'anci'eiuie Sr
ravénemeut àé là n]Dtivefié,.| Oa pleura
lÛKèrement cèllç cjji*bri perddît j. car éHoL
éroît adorée', & Tavoît mî^rîfé;
^ Tout paroiffôTt fDanqtfiliéVnîàîji.la hafc-
ne veilloir. Ce n*écoit piusTambur pouc
les ancietines conftitucioi^i de î'Érat, qui
fâifbic des mcèont'enfi^/puîfque'la fitle
. dè'Lv Reine. ava|t Ciice'édc à fa, rhere , fé-
lon les loîx. L'origine du. trçiible venoît
dé ce (].\ît les*prî/icipaux de là Cour^ ayant
vu dans moi, ùil honimè pionter fur le
trôné -, vbiiloient cii • £ai re ^ autant ;* rêgai*
âaht^^coiftme* abolie,* la loi qui en exr^
ciuoîf notre'fçxe. Mà';dllej^ couronnée^
tenv^rfoit tous li&urs prpjVts.; & ils ne voa*
Ibient ni d'elle poiir Reine.,! ni de moi
pour Régent. Je m'appèrçus^ qi^on tra-
ïnoit loutdemenf ., quelques confpîr^
tioiis^ dont fou^'^îeux fjui s aoiém
de meiuccédet ipe paroi lf9i€i^t'iés.Œê&^
Je réfolûs , de m^aflurer d'éqx ;/ils ctoîent
tous du Cbnfeil. TaïTemjîîâi li!'Çonfeil^
après avoir fait entourer le palais par deux
Régiments, & fe H3îs*à ces ambitieux t
» MeiTieurs^ la nouvelle È^êih^ eft ë^cablie
. E R A K Ç Or I' 3^ tjf
n patfiblement fur le ttoi^ty les confticu^^
n tions de votre Ecat iç^içyét^blks; maisf
9 je vois kr des fecnences de;4îylfi®ns..Qe|
99 .Royaume ne fatc qHe d«'i>a^i;e^:& tpuft
>' avez iautena déjsi uoérperreeiTUe;, à
9^ rocçanon-detnotyavénenicnc.Ileii^peufi^
n renaître une autre.} le croubk* vient de
I» ce que vous n'avez pais de lëgiit^tion^»
«9 il faut en faire une^ pour a£feir9Mr:te.fi)r &
?» deTOtre^mpire,.V^>ns^'Çtt«c^ le^ ehefcf
99 c'eft à vous d y tr^s^yaHIei^ilU^ Q^iiv!^
99 s'enferment à^Qrne.pourélipje-ii^iP^prr
99 L'objet de doniif t des; Ma ,4 »pe gtiafod»
99 nation , n'eft, pas nioins impôt tant. Striv
J9 yons les n^eitietmoyen^v Songez^ Me£<^
97 (]eui;s>iqae vou^dteii cktif nni^çiGijcbve^
n & qjie< vous n W forrif ftj5 jT^^c^ qu'Hvnff
» ait: u^ Goije f^kge :fiffrIiïp^u»:j:4rfiffîS
99 par vos foins ,^ 8c.4>€H<^é é^. M ikaâioto
99.vpayiquiç, pgc l^:cp0ferte|ttaô(it-,dé la;
jîr natioué t» Quelqoes^. patitXn^ ;vauliire»e
fe récrier. Je lé\it ^r ^. iA^Sî^vifst^.^^
^^ c<ei^x qui np veukiH^Ss.fp tegftfder
J9 (KHiHne Çof^claviiîtes >ujf%lr.4gaï^âtc
99 fomme prjfçtonief^ 4'^fM»l''î^ibc!MdÉi9f9i
je mô levai j? je ^eS'fe^ri<îÈ^^
iner- i^iaciui ^a^SrrOn ^pjtti^fiiir j^là 4»
.n'i|urei¥' plus jà liberté de ^fl^ àipeiK
/p^e, ^ >e leur ùài^m 4iulQer.idodwto*
17^ L*AT£NTVRIE1C
Au forcir du ConfeH , je tne rendis
attx Etats-Généraux j je dis à cette aflem*
bI^:'«Meffiear8, je viens d'écabiîr une
9> efpece de Conclave» où j*ai renfermé
99 tous les premiers de l'Etat, pour tra*
» vailler chacun féparénient i un^lan
» de légîflationi nécefTaire^ ce royaume.
91 Commani<{uez-moî pareillement vos lu-
m mtetes,& je profiterai des mémoires que
f> chacun de vous me fera paflfèr. » Uéta-
biiflfèment de mon Conclave fut applaudi,
& il étoic néceflfaire ; parce que je voulois ,
avant de partir, fixer là [>aix dans ce pays;
êc quil falioit m'alTurer des boute-feux qui
pouvoient troubler lé calme, jufquà ce
c^'il fût bien établi. Alors je fis le tour de
Xà ville ,> on ^e bruit de mon' Conclave sé-^
tôir répandu, Tout'le peuple crioit ; f^ivà
iw\R€lnêivmt€Régtnt\
i Delà f^iUai rejoindra n^a tendre époufe,
qa*encluinioit fur foh In un repos éternel.
Femme adorée ! Je dépofat i fes pieds la
fermeté que 'j'avôis oépioyée dans mon
tOottfef*." Jâ^4n*ctendis fur ce' corps chéri,
H»«r6inr>des -lamies étl filènèe. Héltts ! me»
«l'^rmestle-^uiller^nt faiis le ranimer !
s|e iconteitipldis/j^'adtairoîs avec enthoii-
-Itafni^ ces diatlln^ë adorés. Quels tréibrs
^-dd^be^utéfr ltt> Nacure avctp-mpiflonnés, en
leur enlevant une am^e! Ce qtit eût. fait»
François. xjj
d'un fourire , toon booheur ^ celui de
mon peuple^ devoir être la proie des vers.
Je le revopis ce Ipurire àngéliçie, r,e-.
tracé £ur les lèvres, de ma fille yi& je çou-
vrois de baifers certe chère petite. Enfin,
je, fis au cadavre précieux de magnifiques
obfeques*, elles furent .houprces des la^^-
mes de mon peuple. J'eus la force de
retenir les miennes en public; niîûs elleç,
couloicnt au fein de lombre; &'!? pUie
n eft pas encore fermée dans nion cccur.
Jallois voir au. Conclave -chacun de
mes prifonniejs^ je cônf^rois avec eux,
& je travaillois fincèremént à un Cocfe
favorable à la nation, prenant toutes, les
précautions poffiljlçs pouf Icrlsndr^, ia^-
niuable.: Je vouloîs: ardemment lei)ien 4ç
mon peuple. Mon t;ang lîne nm|>ofoit -,
& les-.ptehrsqailavpic, répandus fui;:l*
tombe jdehxoHîéjioufe, me lAVoient^r^-
dupluschefr. • .
Tout ^rènoitijpar.mes foic^, une toucr
nure avantagei^e. La nation . p^wÇpH
/heuxeufej.efle héftififeiç; nje^ . t|faivavix>
& fon bonheur, croit Uhe confolationpijufr
:fiiai i mjais Dieu i qtie je cftêiUois à^^ i rpits
d'amertume 1 pn v.outoit ipe douneCjia
moEt.)Je reçus-& pardont^ai de^x cq^{^
de couteau. Jpifus manqué doux fi?is à
coups ide^MiLj ,^ fouYSrt* j« ?n>PP?f*é^
17* L* A V E N T U R I B R
2u'on avoir voula ni'empoifonner. Une
Hs» enrt^amres, fans des remèdes
prompts Se violents y ^'aurots péri. ' La
naine ne fe rebucoit pas» & ma fercnetc
ne m'àbaildofinoîc jamais.'
^- Je paflbis tous les jours nne heure, aa
fond da rombeau de mon. épouie» avec
mon enfam dans mes brap ^ je ni'7 noar«
i^ifTois d*dn6 douce mélancolie , qui avoir
fts charmes^ je m*appIiqaois.inÊicigable«
menr aâx foins da goaremeioenc & de
]à légiflation. Telle étoic n>a vie*
Les hommes, d'an coté, metendoienc
de cruelles embûches, pour me faire pé-
rir ; les femmes, de l'autre, me dreflbient
de plus doux Mégfes,>pour gaenec mon
cobat. Je fthfoisi qu'il âiUoir roir, pour
me défendre des uns &'Aês.autres; & je
fiifois conftrûire «m ¥ai(&»a, fur le bord
dii fleuve P<]iurpeviqâejereftaire^ jevoyois
que je devois fuccomber fous les ennemis,
lirmlêipliés: & couverts qm m'affaiiloienr.
Cyn 'm'eivioit ' Mot» Jrangv W^ * je troo vois
^ pénible j & je ne fais pJr fi |aàDati j ai
îîièilé' uhe^atifll rrifte TÎe.^.t :''■ •
^- 'E^fin/j- achevai ifttçri ^orâe; je' îe 6»
rectroir fèlémnellement^)ai: jla Nacioiv^
l^ai'Pâfyptouva, imèfh^ avec enrbcmfiafine»^
^Javois' établi i dans rEtati-Fordre Je plus^
^âffdiit^ itt h flvai'gpinJk :CiraiïqciHlitéi Qa
F k: A V ç o I .*• / 1-7^
aanok la Reine mot fille; Se du rnôin^
ém n'^^voulçtr qii'à fçeâ* Je feniois cu^ri
éf oTc'ceppB de pamr ;, j4 -^yoi» moti' vâif»
c J'avbk» fixé ie > j^r de mon départf ^ ^
91e vojoii à la veille 1 de ^e ^otav ^Éé&té^
J*av(MS nommé on Régent , très-honnète
homme» J allai prendre^ congé du Confetl»
des fcais-fSénérkas; (kfda peitplk Je -v^i
rôubtf ^i Unne&^'iiiMcitti parmi te'pea^
piq *y ykl i j- eàsB le I dbî&r ^d^apperéef ^ir ' iqu^
l'écois <fegrercé« J^allai embraflèr mk ten^
dre- enfant dans âmbetceau^fl me reml>la
^û'oH m'arracha^ le. ceiur^ quimd fe me
féflàfald''éUe; On lui avoi^ mis. â la m^iii
ieti[poriraîi^ avQC^ceki| dé^fa mç r^ qâfelte
inefprQftiiQird^iiribirieft&iirnrt fff^u^ bkrM
Vu}) après U'adti'ei^^/lei^ftili; da^ij^.m'èl^
fenv.Jettsmui tjcfk AotUtùvim les'^aû*
W#s:%il#$^^t;|j^lCdpîtaWlOii rélébrà^Q^
joar^U ^ idn(ip;iiilk)>iob9V^oà je-ftis bénil
h irèpâAdiis ^»6iiéiesrUtnfaitsYnr; t^ùté»
4éi %k(&fs|4t ^« IcM^s^iiJàtiefidtiirëtiSeiitt
que j y fis naîtf e* <« .sit. :ovi5 ce
rc; e@c^i (I»t9iii»9 f^ldnâréè^^^t^éké^ t^ès-
f|tî|lMè {(ÀiAPtm^Jè^é^ftM^slâBafi^
«t ^rtiât^ r^^ iM>làsr4dKh^i''un VifiÛ
^âCéVg^aj^f^'K^lgii^ Uà fi^dpî'^tiôh^fU^R
4âqi^è je f av«tf y f è 4eâ<tduvai' ^un ^goSk
*So t'A r EHTV JLltK
voit préfèncé', tne regarda d'un ait ixmftre^
^ me idonna. qiièiqtte fpupçoir.>\c^Crand
*' Dieu » ime. di^je» ieocib-ije «ppoifon^
••né?» J'envoyai, fuc-Ié^amp^ ckeji-.
cher mon premier Médtcia , qu'on .ne
put trouver V )en»fi$ appellera fiios frusr^-
un fécond £f un troiueme. Je fus une
heure avant de pouvoir être fecouru. Je
|ne fentis bientôt ^ dans Icl corps» un feu
épouvantable» On me donna! du contre-f
Doifon qui me 6t encore plus fouflfrir que
Je poifQin Moii malrai£e'jaugmentoit fans
cefle^iune fièvre jtertiblê n^e confumoit>
On me mit au Ut; &, dans ma tète
échapfFéé » je fis les plus horribles réfle^
a^ion/s«.Si près de) pactirj» 6; .Ciel! après
ayoir échappé: i tanrde .dan^rs» mpu*
wïiijç.nê fais ct»hn*enC;! £6 Julie ^ que
jf m'é^ois flfttiié, fi longtemps,, de re-
ypirl.M. çc/Iiélaêl,ime flifoi«^'ej:eft-çlIe
»t, ^Qt^çore au monde poiK qiie':fe Ty.re-
«1^ yoie? Ahî fi eUejeft daiw Técernité, je
5^i j»9is îW» ^p^ iqwi u^ tnç «^ejoifidie
p avec elle. » .bpi.M ?^' 'i ^.r .
i^m iqu'iWpft)llotlfQMfi p^S: \^ms ide :fei
ir^jndf e, j ije ptis,, f^ir :le cJ^^m^ ^^ nv*
wûi .&, |oia,det.if^do«fiCvJt •çf^p^-^.îe
Jeitwj^vài^;rDp,leiit,.Çffffi6dftnt je r^ypis
r R A N ç o I i. iSr
continuellemenc à ma Julie. De la rêve-
rie, je tombai dans rafToupifTement ^ de
là, je ne cardai pas â m'évanouir, & à per«
dre toute connoîfTance. J'ignore combien
de temps je reftai dans cet état. Je com-
mençai enfin à m'éveiller par degrés.
D*abord je ne faifois qu'entendre un
murmure affreux y je fenrois un cahote*
ment épouvantable^ j'étois trartfis Se gla-
cé. Je ne voyois pas encore : j'allois o»-
vrir les yeux; mais qui pourroic fe âgurei;
ce que j'allois voir.
Fin du cinquième livre.
TAVENTURIER
F R A N Ç O I S^
LIVRE SIXIÈME.
J 'ouvris enfin les yeux : quel fpcôacle !
J'étoisnu, les mains liées derrière le dos,
étendu feul dans une chaloupe, au milieu
dune mer agitée. Je regardai autour de
moi, je ne vis qu'un Ciel orageux, & des
flots mutinés. J entendis le bruit de la tem-
pête redôutabfe , quoiqu'expirante. De
pâles éclairs me battoient encore fur la
vue, & le bruit du tonnerre murmuroic
dans le lointain. J ctois inondé de leau
du Ciel, froide comme un marbre, foible
comme un mourant. Je refermai mes
yeux, & je reftai un moment immobile,
recueilli en moi-même. « Eft-ce un fou-
>» ge, me difois-je? eft-ce une réalité?»
Je rouvris bientôt mes triftes regards ,
& je recueillis la certitude défefpérante
que je veilloîs, 8c que mon malheur étoit
réel. Ci Je fuis éveillé , me dis je alors ; ;e
» vis } mais pour combien de temps ? Met-^
'F R ié. N^.- Ç P vî ;'?.* : . lïj
j> veil I feul ainfî garrotté fur Tabime-des
9» met;s; feroi$-ra capable de ce d^fefpé^
99 rer ? Non , je ûiis toujoiirs moi-même. »
A ces mors je me levai furieux. Je portai
des' regards perçants aucbor de moi. Je
n'apperçus rien pour jne nourrir ^.|e ne
vis dans la^nacelle y qb'uir petit papier tont
mouillé; (jue je ne pouvçis d^loyer pour
le lire. Er^n , je remarquai ua clou , dont
Iâ;têce érailléeifbrvoiCiUn peu>.da bois.de
la. chjaloopeJ Je fentîs ^u'«o iiîottant: conr
tbe.'ce clou .l^s cordes dont, j'écois lié;
peû^i-pèu élles^ferpiènè grattées! & fciées
par cev bouc de -fer déehicam. Je^fcottàt
cionrixiéis->Hen^r convie oe fetoors. heu-,
reûx^ eii m'éctnrcbaQclunlpeu lesinaainsÂ.
le ^dtis paÏÏer ^beaucoé^plùs, de douze
heures à faire opiniâcrenienc^ ce. mérier;
êc je mis' enfin mes snains en Jib^rcé^
quoiqo^en ûmg. Alors je faucal dejoier;
je r^maâài Je. petit' ps^pier tout! rceinpé j
j^'vitir a: botto de Je ikfi.i Ekir voici la fub«;
ftance.. ^ - '^^i '•' *"• e- - - ' '
. c& Nou9 f^€fn$ pas ^voola te donner Ix
9>-nrort,'pâtce> qu enfin tu as été notre
9» Roi. La potion 4)ue tu as prife> par iios
>i foins décrets /n*a fait que te jetter dans
>>un évanouilfement léthargique; mais
>i nous aiv<>n$ prétenda!abfolument nous
^'^^kirk 4& toi, GQn&le-t?oi ^ malheo*
if4 t*Av E^rîDkriii
» reax } fî m lis ceci , ttt faaras que ta fille
«» eft& fera confervée fur le trône;»
« Lb€ Grands pu Rotaume. »>
Les icélérats ! ils ne voaloient pas me
donnée la moct , & ils mejetcoient nu ,
garrotté, £tns pain 611; la mût^ pour y
mourir de faim , ou pour afibuvif , tout'
vivant, celle des poiflôns» Enfin , ma fille
vivott du moins, & ceftbitfur.le trône*
G*étoit vraiment itné; coniblation pour'
moi; mais il falloît manger. Je trouvât
par hafard i mes pieds, une. vîeUle Cin-
gle crochue, que je courbai encore davaai^
Mige# J'en &s un ameçon , que ^'attachai
an bout de k ficelle,. dont favoifiieu les
mains liées ^ & j^'£ornsai,'par ce moyen »
une tfpccede ligne. En eoitpânc cette fi«
celle y je m'étoîs écixché ta main telle-
ment , qa*il en pendoit un petit morceau
de chair ; j'arrachai ce omceau de ma pro-
pre fuhftance» jt Katcachai k mon épingle,
Bour fervir d'appât. Se je jettai ma ligne
a l'eau. Je ne tardai pas à fentir un poi£?n
qui.viitt y mordre^ Je Tetnlevai rapide--
ment, avant qu'il eut le temps de ie dé-
barraiïèr 4e n^n hameçon , qui n*étant
qu'uneépingle , n'avoir rien pour le retenir.
Le poiuon étoic aflè^ gro^ \ jjs le fis
iécher au Soleil » Oc jêle twagesii de i^a.
François. 185
^appétit. J'en prjs jfacce.(5yçmeot H'auues
x]ui me fournirent i|nc nourriture fufHfan-
:tei la chair des, premiers ^ifervic d'applc>
DOar ;a|iipr(^r les fujvants^mais il falloic
hùiiti^. Ma nacelle^ ccoit pleine d'e^û de
axijer j je.i.% necojrai le mieux que je pu^.
i^e (en^ps divine aûfè^z -çalmc^ } mais plu«
vieux ; c eft ce -qui me fauva-} car je re-*
^cueillis aflez deau de pluie dans ma na-
celle ,, pour m'abreuver. Je patTai ûx jours
id^ns cet état^ voyant de ma pèche, ^ de
rabopdâ^te ro£(ée du Ciel : mais cette vie
î^e ppUNtoix pas dprer. Le beau temps de-
voir.mis fairte périr de foif f & jemangeois
. triftement'dçs poi0bi^5, en atrendant que
je fufle mangé par leurs confrères. Dans
. mon inquiétude , je me LailTois emporter
, au gré du yenc &;.deSrâocs. Enân j'apper-
.^usiyd^^ ip lointain, quelque chofe; que
je pris po^r un Y aill^au ,. & qui en étoic
unj (Je n',ai j^m^is ûi ce qui Tavoii ame-
. néiî ioiu. ) Je rreflaillois de joie. Jamais des
mariniers , après un voyage autour du mon-
Je , n'ont vu la terre avec tant de plailir.
,. , Il ne -piefuffifoit.pjis de vo^r ce bâti*
fçent %ourabI|s, il f^lloit le rejoindre.
j_ jt^OTP^çiy- y,,pçvgpir fan? ram^, fans
- cifin ppuç . içf ; . con%irf ? Je fus fe,çqndé
^^ xMHT la foftunç i^ piyr le venr, quii/haffanc
lie L'AriNtUKiIR
prochoic de moi » quoiqu'on me chaflanc
moi-même. Quand j*en fus à une moyen-
ne diftance , |e me ttih â pouflèr les cris
les plus aigus ,<en élerant les bras aa CieU
On m*apperçùc, 6a m*enréndir, on tira
UTi coup de <anon ; & je vis venir â moi
ia cb'aloUpe , qtli né carda pas à me re-
joindre. Etie éroit conduite par deiix
mouflfès 3 qui fe mirent à rire , en me voyant
tout nu. Ils me firent entrer avec eus^»
arrachèrent ttioii' efqnif au leur, & me
conduifîrent au VaiflTeau. Je me vis ea«
toute d*Âng!ois ; car l'équipage étoit de
cette nation. Je n*ehcendois pas leur lan*
gue, ils n'encendoient pas la mienne;
<juels éclairciflèments pouvois-je en ti*
ter? dès que je fus à bord on me prcfbnfca
au Capitaine, qui me parla Anglois; je
lui répondis eii François. Il Tentendoit
un peu, mais il avoir beaucoup de peine
i le parler. Il n'avoir pas d'ailleurs le
temps de m'entretenir , parce qu un autre
Vaifleau qui approchoîr, & qu'il jugeoic
être François, riroirdéjà quelques coups
de canon: & qu'il falloir fe préparer aa
combat. Je demandai de'ijùoi me rèf-
taurer^ lé Capitaine ^ordonna qu'on me
fatîsfît , & 1 oiî îh'appôrta de Teau-'de-
vie*, du bifcuit'Aî du boeuf &lc. J'avar
lai déUcieufeoxeht un verr^ d'^a-de-vie ^
François. 187
le rompis le jeûne avec ardeur. Déjà l'on
ie cauonnoîc, & le combac devenoic très*
chaud. Je reftois fur le poiic^ les boulets
paflfoienc autour de moi, fans me çaa^
fer de diftraâion, tant j'écois occupé- â
réparer mon individu.
Il y eut beaucoup de fang répandu^ il an
jaillit jufqaes fur mon corps nuj ce
qui me rendit encore plus agréable à voir.
Enfin nous fûmes viâorieux. Se nous con-
duisîmes à bord nos ptifonniers. Il y avoir
parmi eux une Dame fort bie^ faite. Se
pétrie de grâces; fon vifage étoit couvérc
d'un voile , & je le fuppofois très-beau.
Notre Capitaine la conduisit refpeâueu-
fement dans fa propre chambre > & parue
faire beaucoup plus d'attention à eHe qu'à
moi. Elle paflfa devant moi , & détourna
les yeux comme avec horreur; ce qui me
fit réfléchir fur ma- nudité: Le Chef da
Vaiffeau, qui s^en apperçut auflî, com-
manda qu'on me couvrît, & i on me donr
na un habillement de moufle. Enfin »
il daigna jetcer les yeux fur moi , & me
<lemanda, en pafTant, qui j*étois. « Je fais i
99 lui dis je, un Roi détrôné. >3 Je me pro-
pofois de lui expliquer lenigme. « Point
» de bouffonnerie ï.s*écria!»c-il, en m'in-
t» terrompant; d'où vene^-vous. »» r— ^
*» D'un; pays incoanu, lui répondis-je»» —
i88 l'A venturïer
n Qui vous a mis, reprit il, dans Veut
9t où nous vous avons trouvé? » — « Je
» n*en fais rien, répliquai-je. » — « Ceft
t> un bouffon, dic-il. Puifqu'il eft Fran*
»» çois, qu'on le mette à fervir les prifon^
» niers de fa nation. >» A ces mots , il p^lTa
ton chemin, »> Mais, Monfieur, lui criai-
» fe , écoutez - moi. » Il étoit plein de
fa belle Françoîfe^ il ne me répondit
pas.
Je me vis traité comme le dernier po-
lilTon. Je fervis à cable les officiers pri^
fonniers , fans pouvoir parler qu'avec beau-
' coup de peine; car |*avois la voix éteinte
Îar un gros rhume. Je fus envoyé chez la
)ame , pour lui offrir mes fervices; Je la
trouvai le vifage appuyé fur fon lit, im-
mobile Se gémiifante. J'eus beau la prier
de m'ordonner ce quelle voudroit, elle
• ne me répondit point j mais quelqu'un
' me chargea de lui envelopper les pieds
• de peaux de mouron, parce qu'elle y avoir
mal, & qu'il faifoit froid. Je m'acquittai
avec joie de ma commiilion ; elle me laiffa
. faire , fans daigner lever fon vifage. Ses
• deux pieds étoienc c-ouronnés de deux
jambes faites au tour; mais il falloir que
le refpeâ: étouâae dans moi route ombre
de de(ir. Cette cherte pecfonne ne pou-
voir ic foutpnir fut jfes jambes ; 4 la fin
François. 289
à\\ jour, elle voulut f tendre le frais. fur le
tillac, au clair de la lune. Je fus obligé
de la porter. dâtis mes bras^ & je la ferrai
contre mon coeur, avec un plaifir-fingii-
lier , quoique je n eufle pas encore vu fon
vifage , ni prefque entendu fa voix; car
elle ne me parloit que par monolyHabes,
ëc encore dune voix fuffbquée^ £lle paflà
àiivfi plufîeurs jours fans nioatrer fon vi-
fiige , & j*eus du plaifir à la fervir.- v ,
Cependant nette long voyagé appro-
choit de fon terme ; nous paÔions devant
les côtes de France ; ce qui faifoit fou-
pirer la dame & moi audi ; car nous an^
rions voulu tous deux débarquer dans
notre patrie: il- falloir aller jufqu*en An-
gleterre y nous y arrivâmes bientôt , Se
nous débarquâmes à Plimouth.
Je feutois toujours , malgré moi i un
cendre intérêt pour la dame que j'avoîs
fervie , & dont je n'a vois pas vu la figure,
ni prefque pas entendu la voix. Je difois
en moî-naême: <« probajblement je la ver-
»> rai..» Â' peine fûmes- nous à terre, que,
le Capitaine lui rendant la liberté, un
..pa^jnebot Hollandors fe trouva tour prêt
à faire voile vers la Franceic Elle y monta,
6c partit ,.fans que j'euilèeu le bonheur de
la voir. Elle laifla â terre un homme, qui
paroifToit lui êtce attaché^ pour avoic
Tome IL H "'
iço i* Aventurier
loin de quelques effets. Je m*accoftai de
ce perfonnagCt Se liai connoilTance avec
lui. Il vanta beaucoup fa Demoifelle , &
réleva jufquaux nues, m Ceft, difoit-il,
9ê la plus adorable perfonne du monde ;
9» je ne lai conaois d'autre défaut qu'une
M paflion bizarre, qu'elle conferve, die-
•>.^ on , pour un malorru « que fes yeux ne
» reverronc JMiaîs* ce Ceci m'éveilla m, £t
» ce mabtru, tuidis-je, le connoiilèz-
s» vous? t>«-cc Non 9 me répondic-il y |e
99 ne l'ai |amais vu; mais je connois îa
» figure, parce que Mademoifelle a un
•9 autre Amanc qu'elle ne peut foufFrir ,
»> & qui reflêmble , dir on« parfaiiemeu(
i> à celui qu elle aime, i» A ces mors , le
cceur. me battit , d'une force extraordi*
natre. » Et, repri$>je d'une voix trem-
M blante , comment appeliez vous cette
9i cKere perfonne? «^ — m Julie de Noir-
•> ville» me répliquatMl. n — « PuiiTances
\9 du Ciel ! m'écriai je alors ^'ai eu ma Ju*
•) liedan^ riusbras , 6: je ne Tai pasconnue:
0 mon cœur m'a trahù Ciel ! je l'ai lailTee
t$ échapper; je ne la reverrai peut-être '
•9 jamais. K4ais comment fe trouvoit-elle
j9 fur mer?»»— *^« C*eftce que j'ignore,
/ me répondit ce^ honnête homme; » Se
je n'en pus tirer d'autre éclaircîflTemeïK.
J'é^ois furieux d'avoir lailTé partir ma
F R. A N Ç Ô I s. 191
Mairreilè^ mais commenc la rejoindre?
Je venois d obtenir ma liberté; mais je
ne polTédois pas. une obole. On m*oflfrtty
gracieufement) detnegaïder, pour moudè^
ézns le VaiCeaii.iqui m'avoic amené. Cela
me donna Tidée de fàllicker ce pofte fur
<)uel<|ue autre cbatiment ,.qui partit pour la
France. !« trouvai , non fans peine , ce
cpe jecherchois;>mats je fus obligé d*ar-
rendre, quinte jours ^ un vaiiTeau qui
partit pour Rouen. Nous eûmes beau^
coup â fou£rir/dans4a traverfée; j'efluyai
bien des humiliations dans. Thonorable
fon^on de tnéuiTe que j'exerçoîs ; mais
enfin j'arrivai dans la Capitale de Nor-
mandie.; & 1*]^ quittai le iervice m^riti*?
mé. 5e rencontrai, i^itr le porc, un ancien
flim , â qutfe meik^coniiolcre. il me donna
nnioùis^ il venoit du. Havrè^(il.y.avoît
vu débarquer u^e Dame telle que je lut
peignis Julie, Ôc il m'aflfura qu'elle avoir
pris la route de Parîs« Je partis, fur-le-
champ, pour le liei^ qui devoir m'ofFrir
Julie. Je tne rendis à la raaifon où jeTa-'
voô; vu jddisidemeuren La maifon n'exif*
toit plu^*, on en avoir bâti ut^e autre à
fa place *^ & l'oii ne connoiAbit-pas, dans
ce logis, la Reine démon ceeur. 'i .-
i-J'avois très peu d'argent , quand j*arri«
vai dans la Capitale. Je j6dai , pendant
-N t.
29t l'A V EKTURtER.
tcois jours inutileroenc , pour chercher
lobjec dç mes vœuK. An bouc de ce temps ,
je me. croulai faiis Juh&À (ans argeur.
Je rencontcpis, d<coas cpcés, mes an^
cieniies coaiioidancesiVnnais perfoilne ne
me recpnnosilbîc. Il eft vrai qu'un habit
de moaSe,' donc jictoîs couircrt ^ j^'acnv-
roic pasf. beaucoup les ^egacds'Ta^ moi.
- EufinV fù reiiconcrai Sairic-Jean , mon
anrien valet: il çoott pâle & défaîc, &
j'eus peine à le recoonoicre. Il n'eut pas
pkisîdQ ikgaciré à mon égard: je fus obli«
gc de lui dire qui j^coisf; ôc ntxns nous
^mbrafs&mes. avet cendreflie & avec joie.
II écoic fans argent comme moi: il fallut
faire notre ceixtQnoifTance à feo, :&, pour
célébrer mon arrivée^ nous «urnes lepiai^-
fir'de;pairei: la foirée;.enfemhtéifans fou*
œr. il ^voijt étéchaili, fans raifon & fans
la. n^oin^te gracificatiou , du fervice de
mon rival. Ne fâchant comment; vivre, &
las de fervir , il s'éroic adoiiilé au métier de
porte-faix; maïs, d^iis quatre mois, il
écoitxonfumépar lés jSsvres^ & 4|]Leine fe
ponvbitf il. porter lui^^mème^ IkAit ce.qu^il
pu& &ice pour moi ^ fut «de .me; prbpofer
drembeaffec fa profbfliott ^ jâCqul noisvel
ordre, & disme^ procurer des ^atiqûés; ee
qui me faurnit.le^s uloyens cb Je (butenir
a/ec moi. Ainfi , tout ce qpe |e gagnai , ea
. F R A N ç a 1 g. l^f
ftrxîyaiu à Paris (aos argent yfut un af&imé i
nourrir,. Il' falltt^dçnc foum^tre ma.ina^
jtÇ^é , ci devant, royale, i poçfier des far**
id^n\i Se Ifi n$)i)yc^cjrjaç: ijttejje tr^jûvois
idaiis la Fratxce EarttpéoiingS^ mciilaiÛôrit'rôr
gretcftT, de cempleii jcemps., b. rang que
j'avais 9ccupié dan3 UFriÈnce- Australe.' •
^ SajnÇfJeani^ tf)oi^'Uous.9&ii»^ligîoD«
jpie^ pQu^<l?rejr;^j:r'Jtvilie.cJkiCX»(5rbi& lap-
jpçFïçevôir d.aiiç icrut^ tesi.vciicurcs que jV
4fw^inpi$« Uiîieï fois^,^ ^otr'ariufei v fe âiiii
j^ifti.trpmpé fi', te oe Jitt: pas elfe.cjm pâiFa
rapidement , dans un très bea,u carrofle.
Jé^ v:oi,iki/ (Toftrir après, elle ^ ,mai$'ij*étoi»
4bargé^& j'eus^le nialheardegitâCer^i & d^
/ajre, iWP ch&îe. afle» do.uiaiiïwfQ, Soa
içcjJlipagQ. aeut jpw .la» CQrjpplàifance de
4i>:a<;«n4ç^.i.&î^, %yam{q4r*K^^^ wlevi,
e- îU yv ^Môit .il4|à .^u;a?^ jpar* ^ cpje féme*
jçoi^cftci^ joyeufejvk ,Xo««nJtt-pai3 J^ f«ttl
efpoiç,^dçrççrpui5er i3r)p«-Anîame„ Enfin,
t§.î4^^rt yjiic m^^e|aç>$Jre é^iieiu mmn y
ftouctc^fpprié ck i<»e::; « Rçjftui/If z-vôu^,
/^ iTiejcriaTt-il,; j'ai yi|>>é «-fîw ^Qui? Ju-
j^, liei? li)i éis-|e,i^-^«' |^|i iikm père ,; me
^j». répqn^iii il «r-« Ec fa .fille^ repjr is-je. .*•
,T— «< HiiQ fait^pàs ce gu'^llç eftjdevQntie^
» répon^ic-il j inj^isi epfin il m^^ ^ommyif
^f. çia^c Men.^St lumierej.:»— «f. & qu«f
154 L*AvENtURÏER
3> c*a*wl appris? lui dis-;e avec impa-
»• cience. ««i— et Mais , rcpondic-il , il *tn*a
» du: 1°. Que votre lettre de cachet fub-
i> (îfte toujours 'j & qu'il eft encore dans
n refpérance Se le deflèin de vous faire
» périr dans un ciiUd6-ba(re*fb(îè. t>-r
€c Bravo, repartis- je ^ voilà des nouvelles
o> charrtianies. >»•*— €• Ainfi, ajoùta-t-il,
^ concinuez votre dégmfementJ » J«- lui
promis avec beaucoup de renoercimencs,
a y être fidèle, fur- tout , laiic que je naa-
rois paa de quoi acheta des habits moins
déguifants.
€• Mon cher ami, dis-je à S. Jean, ta àè^
» cooytrte ^ tu as ùàitr de mon plus mor-
o> r^l ennemi , eft admirable î il ne faut pas
»> la négliger : va le wki \t plus /ôuvenc
«» que tu pouinis \ par ce oio^en » nous dé-
t» couvrirons peut-èrre quelque chdfe. •»
Dés le lendemain, S. Jean fie (k' vifite
«a vieux fpeâre^'41k tfouvafiAmf^Séne-
.que par pafTenetiips^, cdtnme le Jouettr»
dans la Comédie dt^ Blegiiaf d. Cet hbmme
.noir y vit que quelqWun avcit éf é guéri
de la fièvre ^-i €oUp« de.fooétr « Ottàji,
» dit-il , ceti etf plaéiant. Saim do(lccf4'é-
*• motion que ce ttaitemem: a idu caufer
19 au patient ^ aura produit, daii^ (ott fang,
n une révolution qui l'aura guéri. Il f^^^^
^ : tester cette* épreuve. ^ Le vieJlterd écoK
^ K A H Ç O I ^. ttff
âotn. fou que méchant ; ranc il eft nai #
Je crois, qu'il tiy a point de méchanceté
ifans folie! Le hideux perfonnage avoic
une maîtreflè prefqtie aalli vieille que lui#
Cette harpie étoic bien la plus imperti-
nente pécore qu il y eût fous la voûte des
cieux. C'eft fur cette impertinente même»
que le projet fut fondé* Cette Vénus an*
tique avpit une fièvre quatte qui réûf-
toit â tous les remèdes* NoirviUe di« à
S. Jean : «< je veux faire un^ expérience^
» Séneque m'apprend ^'oiv a f^wbl des
99 fiévreux â coups de fouet. La Marquife
99 d'Âigreviile a la fièvre: rien ne peut
» Ten délivrer. H faut que je Ja falïè fouf-
m ft^'ter & bétonner; elfe eft d'une haa-
» teur infupportabie : un traitement fi hu-
as» miliant &ç fi révoltant la mettra hprs
19 d'elle même» Sç lui cau.fera une révo-
j^ Itttioft qui ta guérira. Counoh tuqu«f«
9» qu'un en état de faire l'opération? »
— « Oh ! je vous en alTure , réppndit^il ;
a> f ai à ma difpoficiott un grand gaillard»,
>» fort comme uu Hercule» qui lera ai»
>» mieux votre affaire. »>— *« Mais il faiu ,
9» reprit le méchant homme , que ce foit
9» un va nu-pieds, quelqu'un de bien bas>
«• afin qu elle foit encore plus frappée d*uu
a> pareil traitement de fa part> >•— ce C'eli
j^ im porte-faix, répondit S. Jean, >»—
N 4
«•Fort bien j dir le vieillard, amenc-Ie-
» moi demain matin; il y atira deux fouis
» pour lui , & un pour toi. Nous pourrons
» mcme commencer Téprenve fur toi ; car
» tu as auflî la fièvre. » S. Jean lui témoi*
gna fon peu de goût pour ce remède ; en
lui obfervant qu étant prévenu, & le bat-
tant fe trouvant fon am), là baftonnade
ne powrroit lui faire une grande impref-
£on, ni par conféquent un grand effet.
Mon camarade vint me rendre compte
de ce projet, & me dit: « Savez-vous
»» quel eft le va nu-pieds , que je veux
a> prendre pour Texécuteur? c'eft vous-
» même, s'il vous plaît.» J'eus beau lui
dire qu'il me faifoic trop d'honneur, que
le vieux fquelette pôurroic me reconnoî-
ne. '<« Non , dit-il , les années & 1 accou-
vy trement préfent voiis ont rendu mé-
99 connoiifable , il s'agit de gagner trois
»»* louis. >^ Il fallut céder.
( Le lôndemain je falis, le mieux que je
pus; mon vifage , fdr lequel je lailToi tom-
ber une partie dé mes cbeveux. Le vieux
cacochime , bien loin de me reconnoîtiPe ,
â peine me regarda. Il nous conduisit à la
campagne , chez fa vieille Marquife ; ôc
il ordonna 4 tous les domeftiques de ne
pas remuer , quelque brait qu'ils entent
diflènc chez leur maîtteCé, fût-ce. même
F R A -N Ç O. I S^ IJT"
dcif, cris de fa part. C'ét.ou lui qui* four-
SonféqB^ofi^iuipUi/fqit^i,.- , ; v- -
; : Il m: fi^iepKçc c^f2f,faf;bea^té/ural)r
x^e^iOé^it' 3aaje cràsdQ34c.l^ame,4SifQxnpe,y
^ui . pi^'^voir 3 b^^ucpii^p t cacaîp aycre^i$,
& d^ kiquelie -j^ n'arvoi^ p^jS; daigné me
fpuveiiîfj4^i^^<>9^ mesyoy^e^. Je ne de-
ypJF .%yp><^ ^iV^ Ic^rup^l^ d^ jUr fQu$.ecer
iÇt^i^fen^iK/p :^fi chjSre^ F!9"^^ .^V^îf
•^.^fan^ YMi^t .«cq^îï ycnlàle MjéçfecÎA.4qnt
^i je^{c%is;ai.p^rlé;hier au foir. Kçmecte^
>• vous ent^èretD^uc^enrre fes mains.w-;-^
,<! Oà.eft-il ? dic^^Ue en cherchant de tous-
» fes yeux, & .ne vovam qu'un, croche-
» .. teu.r^^ »>— «< C'eft ceMonficnr, répondit
îrr *« iQwsflî!')!^?. poiiffojiîirçp/i^^att-eUç^
j>.::avec lanO^fîPnfe^U p^.flédfigriwCe.^
=T>**^Qi*ftPP®y^'t** pSJîiGjn ? lui 4is;je ei»
>»:îteL^Ppljq»ajat un jè?u]^t> qjui, lui &
w.yoir.^n^iljg chandelles, i>
)[l £au4rf>ic ' pemdr^ 1^ ftupéfaâiou ,
f".^ft»\95 fi»'. rougi^Hf &,J% B^eur qui fe
fi^Sf^ecenii cent îoift fur ÇjUryifàgp. f« Où*
i^i;f^.s-je ?. ,s'écriaçt*e)lç.^|^nfin, . A ppi !
f\'f^ iVi^le^çir !. a^ kal pu: nx^affaûîne ! »>
TT/J Criq donc pour quelque chofe^,
^.yfeilU focfi^e^lui dis-je^eu l.ui appli^
ipi t* Aventurier
» quant le fécond volume fur la joue, n
—.ce Fort bien, difoit Noirville^ à tner*
» veille. •• — « Indigné m^'nftre! s'éc^iâ
at la Marquffe en fe jertaht for lui, ea le
99 dévifaj^eant. fi^^m Coquin , iheerîoic-
99 il , défend»-fnoi; n Pont tome répbrtfe,
^empoignai le bâton, & j^lea jouai terrible-
ment fut le dos de h Vfeîl^ , qiii'aimoic
mieux le ibufFrir que de lieher ptifc. Elle
niordoit» èlie déchirokfon Aman6 do^
charné. J'avois le plaifir m^hsûit de mie
venger d'eUe par mes mains, & da vieil*
lard par fes dents Se fes ongles.
' Enfin elle tomba évanouie de rdger»
Je continuots le }ea do bâcoit, & feu
diftribuois tellemenr les £i vents» *que
fiiomme en recevoir Ct portion, li 'mfi6
tria long-çemps de finir; Je finis: H é^
toit tout en iang. ce Commê^it^ gnewt^
ù9 me dit-il; ru te ' tournes conro ce*-
» lui qui t'emploie! » — «' I^aftionneî-»
^) moi, Monfieur, lui réporidis-jé; vous,
a» voyez bien que je ne Tai psti fait exprès»
» Donnea: moi, je vous prie, ce ijÉie vous
» m'avez pronlrts , àfid que Je toe fauve ^
sf de peur qA'il n'arrive quelque; rfclàn-
n dte. «-"-«tCôtaimént ? fcélérat,"me dit-
h il , tu as ofé portée ht matn lur ihot;
ft au point de me mettre en fang , 8c tu
1» veux q^ueje te réc^m^ètife.^Jereftrd
F H A M Ç O I S^. t^f^
9f pendre. Holà qaelquun! »-— et Ahl
n vieux monftre ». m*écriai-je , c eft ainfi
» que eu me paies. Tiens > voilà ton refte. »
AIocs je le rouai de coups de bacon ^^
roue i inoti ai(é : il avoir beau crier ^
les DomeftiqueS) fidèles i ce q^'il leur
avoir prefcric en «ntranc , & retenus .d*ait«
leurs par & Jean, ne paroîâ<;»ent pas. Le»
malheurettz grinçoie des dents, & fe caffin
les deux ou crois ienles qui Jui reftoienr»
Ebfin, |e le mis dansr Ict même état qjaa
fa MarquiCe, auprès de laquelle je Je laîA
fai coucfaév & je nue fauv^ à ;oateS( pasbi
bes avec mon camarade.
La fièvre de la Dame àqîc causée jpit
une maladie peu déœnte,; q^i^neft, fa»
la petite vérole. J'avois ui>l^as 4'ileccii»
le , & non de Mercure ; ainfi [e (to jb
guérir \. mais en récompetiie y je /rointrk
buai beaucoup! la guérifbn deifom^wé'^
qui étoit £brt gangcenée ; car fon aven«
cure , ayant été fue , devint lliiftoire.da
jour, éc occasionna des chanfoos &ilesr
épigrammes y qui firwt renirer i'h(éroSme^
en elle-même. La graccppéca par le beconî
Se cette ' pteitfe Béatt^ s'aviia de preivlte
iie.iWlç«.:Oh;Jenc:que)le(a^^ novicà
elle dut être. Le^i^eur daigna Tappek
1er à lui» avanb.fa prc^eifioo } ce^qo^^iceut
difè'^'qu«Ue mouiroc avaittice; nsfS^e»,Sai
N e
JOC t*A VEKTURfER
xnorc fir rtre plafieurs bonnes atnes ; mais
je ne ikche pas ^u elle aie fait pleurer
peribnne. - •
Cependant» je me reprochai rexéco»
tioo que j'-avoi^ faite fiir cette fainte^ 8c
fur fou vieil amant. (Une telle vengeance
étoîc indigne de moi. Ce qu'il y avoit de
plus mtLlheuFMx , c'eft que nous avions
perdu les fr-^s^ louis fu^ lefquels nous
ctimptidiis , & que nous n'avions ..pas le
fotf5 mais S. Jeanfe postoic mieux , &
commeiYçofc à.mb féconder. Nous conti-
BOtcjnS'tRfémblô tii>cpe joli métier ^e pot'
ce- faix, nous vivions au jour la joortiéev
On mè croira fa ris ddute j quand je dirai
qtre , de itôuf lel 'tnéâbrs^exercés par mot
iM&ik baiS'ittotlde, ce niétoit pas lile plus
agréable» 8c qiiltfaUoit un pende philo-
K^ie » ^pou^ fopportèr un pareil fort ^
apanks avon^été Roi. Pour furcroît de mal<-
àeur,^ je ne tfoUvois point Julie j & je ne
£tvdi!s ' même que- penfer de cette chère*
pei;{bàne. Bile revenoirde deiTus la iner..
Ckttfnvi^nr'avoir-^lle' quitté la maifon de
^ père? Ëtoit-ce'un Amant qui Ta voir
eni< vie ? Viibi* * die * èncbre avec cet
Amant? JuKeiécbtt'^ii^Ue wfidélle} ijulie^
étoir-elJe i^ns honneuri^'j • i : i rr: » ^
: Geîi^penfé^f: me ^arpiffoient accablan>^
tes. .^ijet i»'étoîs^fe /encore Jom d^i^lle b
I R A K Ç O'I s. fOI
Que n'étoi$-je exilé fur un trône au fond
des Terres Auftraleç ! Je ne pouvoisviyre
dans cette inquiétude , n^rcelle. Saini>
Jean n'ofott retourner cliea.NoiFvilie, J^
gagnai fur 'lui qu il s y rendît.; Le vieillard
le reçut très-iBal ; mais étant dans fon
lit , il ne put lui caiTer la tète. Les Do«
meftiqnes qui^toiei>t tous plus ou moins
nouveaux , (? car ce méchant homme i\q
pouvoit garder long temps perlbnne chez
fui y dirent â mon camarade » que depuis
quelques jours , ils avoient vu fe préfentec
une très-belle Dame ou Dempilelle » qui
étoit venue fe jetter aux genoux de leur
Maître , en verfant beaucoup de larmes.
Le colérique vieillard, fe moi^t^nt fore
irrité contre elle, Tavc^it renyoy^ avec la
plus, grande dureté ^ mais fiyec ^a< p^éc^Ur
cion, de laj §iire fnivrer^réi^aiitioifi in^
tile 1 celui -qMÎ, étoit cb^^ée d^ (çert^ coip-;
miffion, avoit perdu de vue ^fîtte: belle
perfonnp ^ proche 4'wp . i cou v^nX , oi^ il
con je^f 9ÂÇ ; qu'j^He pouvoit^ ^J^meurei:*
Lefii^nS'dê •No^ryill&^çnç^afîi^s de la
dppc^i>r-& id^Jâeitçijiçhantç^^^emrtéod^ 1$
P^moiiell^.^ fo^pçQîiiioienf,quftpJle.é<oic
ia. filte iYk Mieillaêd- Elle^v^tt j>^€ ipus
les j9ur>ç,a^. logis V d^p^4s ç^^^\€1l%vfi^^e^
jgtks^k Ùlu^ {K>uvqir : jama^^ . oboe^ir de, xe^
wiÉ ce. bacbsire; PetfoigAe^ xK^i^i^, psb 1»
|01 L*A r EVr XTKllK
futvre» parce que fon équipage alfoit très-
vite» & qu'elle avoir Tattention et venir
le fok; ce qui fairott qu'on la perdoic
aifétnent de vueV Je fus tranfporté de ce
récit. <c Oui » di$-|e â Saint- Jean , c'eft
»> Julie elle-même; elle vient demander
»> grâce ji fon père; elle demeure dans un
»> couvent » où fon honneur eft en (ureté.
M Ma Julie eft fage, elle fera fidelle. »
Nous allâmes le lendemain matin>
chez le vieux Noirville , pour tâcher de
recueillir encore quelques lumières. Il
étoit forci. <« Où peut-il être allé ? m'écriai*
f> je ^ ce fera , fans douce , chez fa fille. Al-
'!• lon$ « mon ami, au couvent, où l'on foup-
t» çonne qu'elle habite. *• Nous nous y ren-
dîmes; Saint-'Jean parla i la Touriere ,
tandis que je Tattendois dehors. Il vint»
au lKmt^^ln moment, tout joyeux, me
dire r «« Vous avez deviné |uftê ; c'eft ici la
jy demeui-e de Julie. «»— « Je trépignai de
ff joie* Ah! mon ami, Iui-^i$-je -en l'em*
M braffant, iflfaut tout tifquerpour lâ
>V vcÂri eiitron^. ■»*—<« Tout bètfui reprit-iî,
^ elle-ri'èft pas ici pour le préfeA't; unvieîl^
« lard'jé^ vehtt ce mit^ h premtre peut
4' la m'enèt^ je ne ftis oà.'L'oh M fait pas^
ji^mctrié fî- elle /rt viendra; car^le a or-
M donné i^a femme de chambra de furè
^ ieS mallies. » Je réftài la bouche béan*^
François. jO)
te; « Nfais enfin, mécnat-jey (âckons
9> où elleeft dUée. n_cc On n'^n fah
«^ rien^ me répondit Saint Jean. 9> ToâC
à-cpttp nous- viin^ss par oître la'feulme de
chaànbre< de mon* Amante. Cette fil}e ve«
nant de dehors alloit rentrer àu coa^
vent: je ta reconnas pour Tavoir vue ûxt
le vaifTeau* ce Ah^ Mademoifellè Marian**
n lie ^ loi du-jt y qu'eft devenue votre Mai-
f^ iteflefai^^aCctoment? ceft toi,,pau*
n:iVre diable, nie ditiette; & par qiie\
ni hafafd tee troardjr-ta ki? ^ Je lui racon-
tai, en peu démets, comment fétois
venu à Pari!s. c< Et Mademoi£elle Julie »
M a)outai-fe avec en:Ypre({emeilt,.oà eft*
s» elle?»*-— ^ct Et que timpor fe ? me die
>t-4a foubteece. EUe eft âV0c fon père. It
s^ eft venu -ta fendre, pdui? la conduire
^' je ne fâi^ bus Je vois <^1ttui accordera
^ ^ gfftcevfi' <tle confeii^iffe matîerV(^
a» je ta regarde déjà Comme mariées n^
«* Mariée , Mademéifelle ! m'écriaije ^
coiiihie frappé d^on coub dé foiiijre. «av
"^ Hé' oiai^ ôiif ; mariée i ^me f épondit:
elte. *>-^<f Et avet^uf ;• je vouii piîe?
îul repartis^Jék »»--i--44 'Aj/ec qui, re-
prit^lle y es-tu fotir, avec tés deux graÂdsf
yeuxhébétés} ileft vrai'quetft reflem*
blés aflêi à fon fàcur. Je nâi pa^ v*
Toriginat^ mais>Ve«tà foiif^ott^âir.iiv A
J04 l'A V B HT.U R tBll
€es mots» elle cira iine^boice de fa poclie^
& niie.inoQiTa «aporjExair, qw-J^^iT^c^nn
nus p<Mir celui de iqo»: rtval} .ca^. il tna
re0embloie parfâîremenc. Pieiii de rage ,
je frappai la terre du pied; ce qui fit faite
de grands édatA décrire i Madeftooiffelle
Manaane*.«(Il eft fou » difoit-eU€,fur mon
» honneur»*! Je. fentis^^nân qu'il faWoiç
me dégiiifer inieux Je renfernt»i:mf iipik
leur,^ & j'affe^ai^derùe de.aiOo;.critfi£-
porr. ce Mais, MadcmoiffsHe, ]dit Saiiit<*
» Jean ^ ne poi|(riefBrYOttS poiiK £iii:e gar
I» giier quelque choie Àrce^(iKauy^e gairçof^^
>9 aux noo^s de .yc[CFe* MakreiSè ? >f *tt
«i Oui,, in/5 dic-eUe; .ne, t'embarrafïè
M pas; je tâcherai d^ite-^urer dans lae
n cuifi^ie eni^qu^lké de i|i4£r9tîc<>n^ou;dl^
•• t'en^^ployer à quelq:^)fejauwfcJw^iQflS^cw
)t, Adiee^ j^i^yré.diftble-.^i'J'a^^Vw mlh
^rris:^q:«^(Up^sÀ lui faire ^ mais.^ 4^ir
déjà çi»ré€ dans JLe cp^r> . ,/ ;. . . j c
r^QQÎs il. abîmé, dans. ma. do^l^r^^que
jroùblioiâ 4^ me r^çjr^r. S* Jéao, ni^ jûra
p^t;j;e>F*s^«;I^é bifHHi ip*jdit-i|»irt>yaûfc
* ;, ii§u$i ,past • ipftçv^yiwf^meiit.. ^m^lpyé
a»: nofi're^ternjA! u'aj^oQ^-^^uspas Fec(:keîlU
P l^en jç}^ lum(ieies«?.y^»:Quî,;d^jl^Ues
1^, Irtroîe^f &.!j.ki ^répcftdis-)^ ^i^'Cq^fff^nt,^
j» nipu^ ,yoili 'bi.an.^vancçs 1. >*; ^ ,
.K 0|i:i^i cônsèien.JQidttf ^e affligé j
François. ''^jaç
inals je ne perdis pas courage, il falloic
trouver Julie : fe la cherchois fans la trou*
ver. Je courus pendant quinze jours h
campagne & la ville ; & je m'en retour-
nois tous les foirs dans mon taudis, fansf
une obole & fans ma maîtreffe. L'em-
barras que me caufoit cette recherche
me, faifoic négliger d'embrafTer , pour
vivre , des reflfourccs plus décentes que
celle du noble métier de port^-faix. Après
avoir fiégé fur Je trône >, je lie fouiffbis
que de Tair Se de la lumière,' & i-oii
ne pouvpit plus craellemenc Jouer au
Roi dépouillé, ' ''' "
- Enfin , S* Jean, vînt tout joyeujt'un fôîr ;
me dire: ce mon ami-, réjoûiflT^z vous,
j> le mariage de îMademoifelle Jtilie eft
» ûrte chofe • coilftante. »> — « Malheu*
» reux, lui dis-}e, en Tinterromparit j &
» ru as la cruauté de me propofer de mei
ï»- réjouir ! «— « Ce n'eft pas-U ce que |e
99 veux dire, répondit il; je veux vous
» annoncer que , comme fon mariage fe
99 fait décidément, Madfemoifelle Ma-
i> rianne , fa femme de-chambrè , vous
99 a tenu parole , & à trouvé à vous pla«
» cet chezelle , en qualité de marmiton. »
—ce Mais Julie eftelle mariée, repris-
n je, ou doit-elle ièulement fe marier ?»
«—ce Je nen fais rien, répliqua ^i-U^ je
|off L'Ays^TORiik
n fais feulement (jue demain on fair chez
t> fon pete fe repas des noces. ÂinH-^ elle
m eft mari<fe,ou elle doit lecre; c'eft la
n même chofe. »— ce Non, croel, m'é-
>i criai* je en fureur ; il y va de ma vie ou
i> de ma morr ^ voilà la différence. »— -
s» Quoi qu il en foie, repric-il , j'ai ren<
M contré Mademoifelle Marianne , qui
n ma recommandé de vous dire de venir
t> au logis, m'afluram qu'elle avoic pa;ié
« de vous \ 8c qu'enfin vous étiez élu niar-
99 miton de fa maifon de Noirville* Moi ,
» j'étois charmé de vous^ avoir trouvé un
f» morceau de pain à g^agner. Au reRe,
19 vous irez i ce logis C\ vou& voulez ; que
9» ix^'rmporte? »>•— h Sans dpme j'y veox
•> aller , repris-je avec une efpece d*indi-
» gnation^maisceneferapaspourunau£-
s» fi vil motif que celui de gagner un mor<«
9» ceau de paim » Je m'y rendis en effet, 6c
je fus inftallé folemnellemenc dans la cui-
fine« en qualité de laveur d^écueljes.
Il me fut impoffible de parler à Made-
moifelle Marianne. Elle m'apperçutde
loin, Se me cria en paffant: Ion jour ^
pauvre diable. Je la remerciai de tout mon
coeur. Je queftionnai tous les gens,.& ]»
leur demandai fi le repas qu^on. prépa*
roit étoic celui des vioces , ou fimple-
mtpt des fiançailles, c^ Que. voulez- vous
F» Il 4i N- Ç O .1 s. Î07
s> que je vous appretine» mendie im petit
s» maniïicon , . mpti cai^arade ? Nous ne
» façons pas 'COUS les f^crets de nos in^i<
s> très. {Is treulenc que cette affaire foie
>» fecrette. Ik fe maiierom fans que nous^
n nous f^n app^i:eviQn$, Peuç-^tre le font-
n ils; peut-être ne le font'i)spas« Mad^«
n n;)pif^le a;écé^R^lig4^ufe,,clle veu^ évi-
^ ter réplat ei^ £e ixi^riaut. *»--*5f Rieu à^-
^ plus, jiaâ^ »^ jiiii ^répondist \^\ oiajs com*
» m«nç lui pe$tn<^« on 4f fe^marier » apre$
ti avoir cié RçUgiei^e ? »— << Ceft qu*e lie
>» ne Te^k pl^s, ce me femble, répliquai*
» c-il^ oii a c^âe fes vœux^ & elle e(î li«
» bre comcDe vo^is &.mm »•• /
On doit, ^nticr c^ombi^n fétois.^éfei^
péré. Ci Eft-elU mî^riée» ne l'eft elle pas?
9» me di(bis-{e,SieIle V^^àé\^% que àor-
n vieMrai )e^&,flfîlte ne l'eft pas encore^
y> comment empècher^j^-je qju'eHe ne te
f* fpit bient&c? »>< J'é^ois abîmé dans mes
x^flexipns Se .d%qs ii[u dguleer} m^is ou* ne
me laiflbk pas k ien3ip$ de .wy livrer%
;m '^f^llons, poMilo^ , me difoieni jes cui&
» niers, tJcavaille* >• Et il falbit travailler^
prire que le ^epas étoit pour le.ibir mê^
me* Je brûlois dé voir mon amante;
mais il i^y avoic pas moyen d'obtenir
pe b4nb$iv>,Je favois qu'elle étoit en
liaift âyectiQaptjétjQilvdiiy &; il ne m'écoîc
}08 L* A V É If T 0 R l-E W
pas permis dynaenter. On ne laiflbîc pa>
entrer un ciré de mon efpete -dans Itf
appartements MtclemaifeHe ^4âTia^l^e
même ne paroîifok pas;id-t*'aLif^is priée
en grâce de me faire voir «fa -fnaîrreflfe ;
elle rwroU fàic> en rianr codKAeané folle
de ma détnence« •. . ;
Enfin lé foir vîht; oii feMrv Lé cœur
me battoir en lavant leii KffiénesJ MeH
mains treilnbiantes en ^:aflFbiein/*plu(ieors ;'
& jerecevoîs, à<?e"fejeif, qutelques' apos-
trophes^ autqaelles il hefailbk pas faire
attencion. Je voyoîs les domtftiqnes qui
momoiént peur férvir^ jVAViois lèt^
fort. Je cherchois dans ks yelix de ceu*
qui defcendoienï 5 Timàge de^ Julie ,' &
TimpreAion qa'avoit dû' ieurcaufer fy
vue. Hélas ! m ne fe doutcÀènr pas qu'ils
avoient eu, tant de bonheur^^jSc le martniA»
ton rànc de j^Ioufîel
11 ny avoit pas afler dfe domeftiqties';
&1e;fetvifcèiniâhqttém Lé Maître d^in
tel vint nous -dire dan* WcCrtfine: « il «iè
» faut encore un du d«ux' taqaai^J^^n
«> prehdrai*}e de vou» autres^bveiu^d^é*-
>» cuellés-?U> Â ce» rKCt^>'jnies^[>alpkatîofi$
augti^êhterent , àU ^oint que }è craignis
de me trouver mai.^Çôpcndaftt M. FAt*-
chitriclin -nous patflbit en .reViW. Enfin';
«c à toi^dr&Ie^ m<it'4k4)i(qU''bâ4ot do)i^
,X^^ .A. N îÇ O I S. JOf
^Tf ne cm ha|piic de livrée.» Je m!élance d'im
faat. dansu.^ii, petiç réduit, çjk i*oii iite
foar^ji; de la pcM^dçe .& de la pommade. Jp
jçpedcyine «rapidement a H coup de peigne^
j eadoûTç' upe, livrée^. & je fcappe tou3 les
yf04 d^n^ hçaiCuyj^f << Parbleu! dir rotije
» ;Ia valççîiUIpjiçett le marié, ceft lui-
-même toac craché- »— « Oh! U
*.>,,rpfïèrablaBce eft plaifaute, dit, le Maîr
*\ trç-d'Hôcel; je yais bien faire rire Mpr^»
^> tâeur.)» A çe;s ïnats il me d9nae un pl^ic
i,por^9r , rSc me. diç^: marche. :
,,Xe .lEçmyois ^Q tous mes membres.'
J'allols ypir ma Julie; & que pouvoic-il
léfultjp^r d'une pareille fcene? Cet origl-
MÛi q^i^;^ous çqu^uifoit, alloit , fixer tous
lesyt^xf^ moi,, & me^faire reconnoîr-
t,ra. {pgez çomme^nç je.devois ecre reçu
du père •& du mi^rû D'ailleurs, fi Noir-
ville .ne^ me jreconnoiÉroic pas pour Tan-
cien amant de fa fille, ne pouy oit-il pas
me reconi^oître pour celui qui lui a^oic
iionaé UQ.c^ de coups de bâton , quelques
jours. auf^ravanf/ ..,.;.- l >
^ J'entrai d^^isja faUe ^eg; ^remblà|}t* Mes
avidp^j regards- ^Jiei?:heire,nt . J ulie , , iÇc fe
fixere/^t/;9Ut,)d'qjn;cofî^;far elle., /e la re-
.pqnjnus/ur-le'^chjtTipf E^l^ iBie parut em-
^jellig^ Gprame Ujiîi^clinîSt q^Vnj^a vu
^*;^ 1?, n|ifr4Hçe dp Pri^j;emgj^, i^ufjt àaus
JIO lÀ'VEKTURIER
coûte fa gloire, au matin d'un )oar (eretn
de la bctie farfon. Je fiis ébloui de fa
beauté; je demeurai ravi «en extafe ; Se
le plat me feroit tombé des mains , fi le
'M«rûre-d*Hôtel ne me rtût" enlevé dans
1^ moment. Je me poftai derrière la cfaaife
du père de Julie, vis-â-vis d'elle. Deli je
m'abimois dans la conremplaiion de cetré
figure angélique. £lle caufoit avec mon
détedable rivai; d*autant plus déteftable,
qu'il étoit triomphant. Quelle amertume
inondoit mon amel Voir mon Amante
aptes une fi longue abfence, & ne pouvoir
voler dans (es bras, & la voir dans ceux
de mon rival^ être valet candis qu'il écôit
iTiaître!- Cependant une çhofe me confo»
' loir. *JnHe ctoit mélancolique; ielle ne
pAroiflcât point* goûter fon fort, ni pat
*conféque«t aimer mon rival. « Elle m*ai-
'»' me encore, me dis-je; mais, helas! elle
w nVeft plusà moi.»
Tandis que je m'occupois de ces pen-
fées , Noirville , entouré de cinq ou fit
têtes à perruque, e^caipitioit un feu d'arcir
fice qu'on alloiï-tiier^fur la table, à la
fin dirjepas;-& difTertoir gravement fur
cet objet- tty)p0'î^tâ)iti Ls itoîem tous fi
attentif, à^vA parler;/ les autres"à l'écou-
ter, qu'ils lii sYébient p&s apperçus« qu'on
leur avott jbiié un tour afibz plaifanc
F H A K Ç O I^S. }11
une jeune efpiegle s*éroic amafée à attacher
enfembie leurs perruques» par les noeuds
tics l'un a Tautre; elle avoir paffé autour
•d'eux coi sun long ruban tellement arrangé;
^u'au ff'oindre efort qu'ils dévoient fîiîre
pour fe rléfunir, ils alloient ferrei^ des
nœuds qui les enchaînoient enfembte; Je
voyois préparer tour ce petit jeu , fans y
faire attention. Je contemplois Julie, qui
ny faifoit pas plus d'attention que moi.
On m'avoit mis à la mait) un réchaud i
î'efprit-de vin tout allumé. Je le tenoi^
^11 tremblaatj tout à ma Julie , toujours
(derrière la chaife de fon père. Dans ma
diftraâiion, fans m'en a^percevcMr, je
mets le feu à fa perruque. Voîii les
perruques de fes voifins qui pr^gnent
feix i Tenvie l'une de i'antre. Vx^à mon
grouppe de caufears qui; en voulant
fe fëparer , fe lie plus étroitement. Voilà
toutes ces figures effrayées, toutes ces
têtes enflammées qui fe tiraillent & i'eu-
treb.tftent, tandis que les femmes, dont
les cocffes fe fenrent de l'incendie, pouf-
fent des cris & s'évanouiflènt. Voild un
homme grave qui * en fe débàrraffant;
frappe du derrière de fa tête, «ne glace,
la caffe, êc^ reportant fa têfe en avant i
heurte avec force contre "celle d'un autre
&omaie grave. On voit volêc l^s 'coupe
311 l'A V E N TO K«t t a
de poings^ on çnrend les |uremencs, les
cris» les grincemencs de dents. Les valets^
qui ont éré chercher de Teau, en jetcem
galamment fur les Dames & furies dignes
Meilleurs» dont les perruques brûlent,
ibc au(C les fourrures^ car on étoic en
.biv.er« Tout ce qui fe trouvoir fur la
table prend feu, y compris le. feu d'ar-
cificç, dont l'exécution fut . très-belle,
fans caufer beaucoup de pjaifir. La flamme
.mpnte jufqu'au cordon qui attachoit un
.luftre au-de/Tus de la tabler le cordon
brûle, le luftre tombe fur les porcelaines,
& brife tout. Les gens qui fe battent &
•s'encrepoufTent augmente le dommage;
itput. eil renverfé, tout eft en morceaux.
Le parquet eft jonché d'hommes & de
femmes foulées aux pieds, des débris
de porcelaine» de luftre, de glaces, de
jbouçeiiles ', de mangeaille, de meubles,
&c autres efFçts nageants dans l'eau, le vin ,
les liqueurs, Thuile & le vinaigre; le tout
arrofé fans incei'ruption par les valets ,
pour ét.eindre les petites flammes qui vol-
tigent far ce$ amas en défordre, fur ce
chaQS renouvelle desj Grecs* .
A force de fetter de Tèan, Ton vient
cependant à. bout d'éteindre le feu. Cha-
cun fe levé tout déchiré, tout débraillé,
loue dépouillé 1 . couvert de lambeaux;
les
François.: 3 î J
brûlée^; ^qs fepim«s:avec xiesi mdit:|^U)^
de; coënes &-d^^(j«pons déhbiâs^^l^S'ttifis
& ks ^utjCgj ftîîiec dcsTvifiïgeîrçntïihméç'i
Êrûrcs^ CQUvf rw-dîtnîip<nilé5. 'Eiifirt l'aU^
gu(îe,âûr^^ijl?lét:reprend féanco^ ©ti^^'exa-
mi^ei,- oiji Xô .re^onuolc jnutueUemenc ;
QH^^9'^:*v^^f. p^ii^e^îMoi' qui n«I y^ewx ^fi»
^e ; feç9piiflij&rfif ^ ^ î je: nw; ' faave où • je
Mu^,. <ie.ci;^v(^f^[5]ué rx)Qi^'ine retombé
mç^ papu Pie$;.yateji5 inîatcrapditt.; cinq ou
\\^ ^..^s.3Ç^uiQ^/aie aaineîic devanc
la/^compa^ie_ m^jeftueufe, fans faire
^iienixon aux coups dp pied & de poing
q^u^ j^. leuç 4*^^^*»^ ^i^g^®î*« Je 'm»
Ç(pijVji,e^^''^auçai\t r .qye^ rfjeopuikii'f le , vifàîg^
dç'jmésrj chevejU^Xi, 'ZJàïXA& itècre-paiS çe^
cq}{n{i .£oar V^^^uf) ^lotcoublew. .' :^ -
*/..Cepeudanj: ) vfftc^'ec: dfe Noir ville*: liie,
tèconito^t, ;& lui;4K : w.Ccft'-là le coquin
>i qui vieiu de mçtcre le^fetr à votre per-^
»i^- rugue^ ^ c'e(l^.ïti|ni^qui vbura rfon-^
5> n^ iiVft^te jottfjJjfcritlclc coups ;dc>'bâ*'
4 ipi^. »j r , Aj<^Ç? ' j% lY iwPt brùIé. rf^âw fur
moî^pi^^ifant ; << AJ^>d^tçftablc-fcélqrat4 »'
Xé;Jài(3ppiLciue /gr Je vif^fi:;udeifari:eûfe'
ajpoj^popHçi, q^i le|eree i la renverfe. II
sVab;c<.quon me le dépouille jufqîi'aux»
»> ^^) ,^qu'p9)j&£lécbi^Jljt)ttpsdçfaoet.i>
On lui . ob^içjj.'çn «^f^^bfi par.^ hm-.-
514 l' Aventurier
b^wx fu^sjbabits & ma chemife. Te me
yoiscfiut im dev^anc d«s Darties,' devant
mif Jidic- ûnnetpeae crbuYer ë*atx)rd qae
^ pecich.raaiitnei?. £n aneâdàriT mieux»
on le lUrpoTe à:m^ vebgetter les épaules.
. J'écoi» accablé par le tlombre; il tiy
avoic pa;i mo^en de réfiftef. Déjà tes igno-
minieux ioftrumems'de correâîon corn-
mençoienc à outrager ïbM individu. Alors
je'm'éccie d'une voix tdôàldureàfé : « Of
9> . ma iuUe ! peax^ra laidèr âin(i traiter cotî
n Amant ?» Figuretf-vt^Us /i^cetf mots , Jti-
lie»^ comme frappée- de' la foudre, qui
tombe à la renverfe, qui fe relevé , qui me
xegacde d'an aipinqdiet, qui rougir , qui
palir,.qiiis*<jéJànce4anS9ti€^bras5 qiii m^
x^it 4ans)lës(teiis<; êc toute la famille,
frappée cotiinieielbi^ qtfftfe îecfeiHr tiousr,
poar libus ar^dierdl^'bt'à^ Tun d^Tautre.
f Ah! cher Merveil,uivfejs'écrîoic Julie
ta défaillante.»— id C'eft tbi abominable
»i:ifcélétatt!; di^ifi Wôkvilte, >j — !«' Tu
»i I n'ea'pa4^'^*^'^*4^^''^>^F^^*^ ^^^^
ni'xitzl j'malhôdrdU*,*^ hé Ic'ai-jé oa? âonnS
79 tinq^cfihwllôûis-pdrfr^kWer feTiirep^d-'
jji • drê aU*. botff, du vnloride ? V> -llflt.Gttibf'e-
• s3! ' acharnée: for *ïOs pfaî ', - i^'ëcrfcrftl m>ît^
n ville , tu viens ^ôiic fîi^t îél tarf'odîSîfe;
tX'.vie! Quojï reâOTble, tjU'ttrt 'redouble,^'
u qrfon*ipfitfie'4tW(kirfoiiS4^S'^rgçs.V
François. 315
u On redoubloît en effet j JuHe poaflToic
des cris lamentables; Ôc dans mon défef^
poir, j*élevois les bras au cieL
Tout-à-coup un vîeux domeftîque s'é-
crie : ce Arrêtez , refpeâez votre maître ,
» le maîcre légitime de cet hôtel , Théri-
, » tier véritable de la famille. » On s'ar-
rête. Noirville s'écrie : ce Que veut dire
»j ce mîférable? Il radote.»— c< Voyez-
>> vous, reprit le vieillard, les armes de
fi la famille, qui fe peignent fous ^oii
w bras , & qui font plus lenfîbles , par ce
>> que vous avez fait rougir fa chair pair
»> vos coups ?« On regarde, on voit'eiï
effet les armes de la famille deflînées, je
ne fais comment, fous mon aiffèllel
<« Hé bien, que (îgnifîe cela? difoît la
w compagnie, >9 — «c Cela veut dire ^ re-
» plîqua le vieillard,, que MonfieUr éfl: le
» véritable héritier de cette maifon. * On
lui demande l'explication de cettie énigtiieV
«c Sachez, répondit-il, que ce jeune Sef-
»> gneur ( qui, par parenthefe, étoic eii
» fort mauvais équipage) eft le fils dé
9> feu Madame la Marquife d'Erbeliil;^
i>^ qu'avant qu'il eût l'âge de trois ansj îf
»> 'lui fut enlevé; qu'elle eut le' bonheur
»Vjde1e rettôuvéceiitrè' lesm^îhs cï'une
^ mendiante., êc de 1^ jfecfàiànifë^'çiïéz
i» ellej qu a Tatticle de la mort,' cette.
O z
Jldr t"*A.V ENT U R lE a
»> Oame, prévoyant qu'on pourroit en^
» core jouer à fon fils le même cour, lui
»» fie graver (es armes tous raidelle» de ma-
» niere qu'elles dçvoient paroîcre fenfible-
9) ment, pour peu que la partie devine
») rouge & colorée par un léger frotte-
» ment. L'efprîc de cette chère malade étoit
9) {ilors unpeu exalté par la fièvre ^ cette
M idée le prouve. Elle me difoir : s'il a le
»> malheur d'être encore, enlevé, & privé
») de fon héritage paternel , qu'il ignore
» fon rang, dont la connoifT^nce lui ren«
»9 drpit fon mauvais fort plus infuppor*
n table; mais s'il fe tropve dans un écat
9> digne de lui, fes gens, en lui pa(Tànt fa
9>' èhemife> pourront découvrir cette mar-
99 quÇj, & lui apprendre qui il eft- C'eft
>» pour celji q^éJ'ai fait graver ainfi, hors
» de la porréfî dp fa vue , fes armes & fon
n nom. Voyez, Meflîeur», continua le
w vieux domeftique; voilà ce nom qui
»> paroît à préfent 4^1^^ toute fon éviden-
m ce. >> Et chacun lut au-delTous des armes,
Louis ^ Marquis (CErbeuU.
j/^Ior&fil me fembla qu^il me tomboit
iâes écail;les.4f delTus les yeux. Je me rap-
pellai, .cooiniç un fônge^ ttion , premier
çnleveme^it par le erand manteau roùgel
la .beue^tjame ^fii m, avoit retiré des
mains "ijè liJ^ Ta cérén^oaie
François. j 17
qu*elle m'avoit fait foufFrir, quand oa
m'avûic gravé les armes fous, le bras,
"mon fecoûd enlèvement, & enfin tout
ce que j'ai raconté au commencement de
ces Mémoires; jufqu'à la tendre amitié
que j'âvois pour la petite Julie au ber-
ceau. Je ne fais pas comment je n'avois
jamais repenfé à toutes ces chofes, aux-
quelles tenoit mon fort.
Le vieux Baron écumoit de ratge, &
s*écrioit que le domefliqae écoit un im-
pofteur. et Non , m*écriai-je , tout ce que
» Paptifte avance eft vrai. Je me fbuviens
>5 très-bien d'avoir été enlevé deux fois
>» de la maifon maternelle. » — « Ec pair
3> qui ? dit Noirvillc'en paiiflant. »•« Par
w vous, lui répondis je. w En-efFet , il me
iembloit que le grand manteau roiige qui
m'âvoit en^levéi & que j'appellois alors
mon Oncle, reflemblok .comme deux
gouttes d'eau , à ce grand efflanqué, ce Tout
>» cela eft vrai, reprit le domeftîqùe ;
» c'eft vous , M. le Baron , qui l'avez en-
» levé; je vais en chercher la preuve. »>
Et fur-le-champ il courut à fa chambre,
tandis que Npirville crioit à Fîmpofture,
& rouloit nous dévifager tous.
Les fpeétateurs ne lavoient que penfer
cje tout ceci; & le noir Baron fentoit
qu'ils n'éroient pas pour lui. Le domef-_
}i9 l' Aventurier
tique rcvinit avec un papier. Le fiiribond
fe jecrafuc lui , pour le lui arracher ; mais
le père de mon rival s'y oppofa , prit Té-
cric , & lut ce qui fuit.
<c Le Baron de Noirville , mon beau-
n frère, m'ayanc déjà enlevé une fois
M mon fils jumeau Louis y que j'ai retrou*
n vé , comme il m'avoit enlevé précc-
)> demmenc mon autre fils jumeau Char^
^ les y qui reflfembloic parfaitement à fon
9i frère , & que je n'ai jamais revu; en cas
») que ledit Baron ait encore une fois Tin-
»» dignité de fouftraire mon fils Louis j
» ce cher enfant aura un figne évident
9* pour fe faire cônnoître; & ion verra,
» îbus fon aiflelle , pour peu que lapatr
»» tie foit colorée par un léger frottement,
»> les armes de la famille & fon nom,
3> Louis j Marquis d'Erbcuil^ que j'y ai
» fait graver au-deflTous d unfîgne natu-
>» relj ce qui confie par la fîgnature de
» celui qui Ta gravé , & de plufîeurs té-
^ moins. Je dépofe chez un Notaire le
r> double de cet ade, & je recommande
33 audit Notaire de protefter contre Tufuc-
>» pation que mon |beau frère doit faire
« des biens de mon fils , afin qu'ils feigne
*> reftitués au légitime héritier , quand il
» reparoîtra. Je charge JeanBaptifte Cau-
w dron, mon fîdcledomeftique, de veil-
François.' .3^9
I? ler^ anraac qu'il lui fera poflîbje, fur
». ttion filsj & je lui donne, à cet effet ^hitic
» cents «livres 'de «penfioti, afin qu'U ap-
î» . pî^iMie d'=ce chw orpHeliH qui îî eft, &
3j qu'il le faffe reconnbîtrefat lafamillel
» Fiic à Patis, ce i ^ Septembre ï7'jx
w Signé y Louife Firmorin j ' Marquife
>» dErbeuiLn
^ liÔiii s^oiVRÎ =à' -éette -lééttirè /celle' d'un
afte rcoûfirmatif ''dli précédent, figilé dé
hoir témoins. Bciacbup de gens qui'
étbient dans la cortipa^nie, & qui avôient
été î fort liés avec la Marqurfe d'Erbeuil,
reconnurent fon écriture; &, voyant très-
exprelTément fur machair, les armes, ie
«cm & le'figne défignés dans l'écrit, ils
dixent que! cela, paroiffaitclàiri
. Alors ^dirvillè entra dans rine colère
épouvantable : il ^s'écria qtnf était ftupé-
fctit & indigné de v^oirrôàt fe monde fe
donner Je moty pour accueillir une impof-
cure, & fe tourner contre lui. Il juna qu'il
brûlecoit la cervelle au premier qui ofe-
r.oit lui (batewir leà^aïrècftës'qù'^n ^<^^^
inventées. Il voulut, cencToïs , fe jeueir
fur le vieux doftiifeftique Ar-fïtr moi. Il pa-
roiflbic uu^dé^ôtiiaquè; bit fut le çoiîjte-
nirj mais fes extravagances ne' firent que
prouver davantage contre lui. Il parvint
^ i arracher la lettre des mains du fidèle
O 4
'510 l* A V-f K T U A lE R
Bapcifte^ §c à la jeccer.dans Je feu; mais
ou la fauva. (< LailTet }fi faic^, dit rhou-
» nèce f(prviceur ; il y ep à ua. double chez
>? le Notaire. » £c » far-le champ ^ le brave
9» homtne y jcourut. • ; . • :
Touce . cecce £cène nous ayoïr conduits'
jufqu'au matin. Apxès aYoir..cauié long*
temps, le iflotaire vint, avec, on Proou-
r^ur éc; ùx réif^o^s. «« MiCSems^^ dit4i ,
» vpilà la let^r^,. dont voilât devez avdir
» la pareille»,» Tout le iMonde les con-
fronta enfemble ;. c'étoit étalement la
même choCe. L'Officier public, ajouta :
•t Voilà iîx témoins, de huit qui étoienc
9> autour du lit- de Madame la Marqoife
33 d'Eibcuil, quand riiirccipti0oi fut faite
s> fous le br^ de lenfant;; les deup autres'
» font inotts. » 0» in t,er,rpgeà tt)U5 ces té-
moins j leurs rcpqnfes fareni: tmanimes.
Ils demandèrent à voir mpu aidellè ; frot*'
tereht la. peau, & virent exaâement les
armes^ le nom ^ & le figqe, ils s*écrierenr :
c< Cela eft clair, îylonfi^Ujr^iYouiôscschei
" v.ftu$j!>»,Ç'èç>^ ^S}^pi qu-.on padoit âinâ.
«^ Monteur ,; ^içe di^, le! P^cai:euc , ayant
>'', içcé créé ypqe tuteur^ àla.tnortde Ma^-
>> d^me: votre mère , j'airpcdtefté xonire
» rufurpation de vosbiens,, Jkité par M,
» votre oncle. La ptoteftatipn lui a été
» fîgnïfiée en foiuje : la voici j tout eft en
/
François. jii
^3 règle. Sous peu de jours^ nous obcien-
» drons une feiuence qui vous mettra ea
» pollèfîîon, » — Ci Mon cher Monfieur ,
y> me dit un bon vieillard, j'ai été j'in*
» . Cendant, de votre famille, fous M. vo-
« tre père & Madame votre mère. Je fuis
>» encore tout prêt à vous fervir. En at-
» tendant, voilà une bourfe de trois cents
» louis, que je vous. avance fur vos re-
3ï venus, w— -fc Mon cher Maître, me
»> dit enfin le fidèle fiaptifte, car il eft à
» préfent déniiontré que vous Têtes j-^.
» ceux qui ont connu feu votre honnête
" homme depere, conviendront quevous
«» avez tous les traits; daignez accepter
» mes fervicesj je veux confumer, chez
>» vous , les dernières années qui me ref-.
»> tent. >> Je l'embraffai tendrement. Tpuc
le monde me falua & me complimenta,
m'appellanc M. le Marquis, dune voix
unanime : mais M. le Marquis étoit nu
jufqu'à la ceinture, Baptifle alla chercher
un habit de mon père, qu*il me mit fur
le corps , avec Tajudement complet. Je m»
trouvai donc habillé, un peu à l'ancienne
mode; mais ceux qui avoient connu mon
père, s'écrièrent qu'ils croyoient le voir
reffuicité. \
Alors je dis , d'un ton attendri : « O ma
» Wie, êtes- vous mariée? — Oh! non ,
o s
-Jtl L* A V E NTU K f fi R
» non, s*écria-c*elle , avec la plus grande
»» vivacité , en fe jeccant dans mes bras. ^
Mon rival, à fon cour, dit: «< Tout beau ,
>i s*il vous plate, M. le Marquis; paifque
» tout le monde veut que vous le foyez»
^^ je ne m'oppofe pas à votre petite for-
ât tune; mais, pour cela, vous ne devez
» pas nî'enlever ma femme. Première-
9> ment il n*eft pas encore prouve, ou
» du moins déclaré, par un Arrêt jaridi-
1» que , que vous foyez le Marquis d*Er-
» beuil : en fécond lien , fi vous Tètes,
^ Julie eft votre coufine , 8c vous ne pou-
*» vez l'époufer fans difpenfe ; en troifîe-
» me lieu, il faut fa voir (i votre oncle »
m que vous dépouillez de tout, voudra
9) VOUS l'accorder: en quatrième lieu,
•• vous êtes Moine; & bien loin de pou-
9» voir vous marier, vous êtes dans le cas
» d*être enfermé , pour le refte de votre
» vie, dans un cul-de bafle-foflè. Enfin
'> elle eft fiancée avec moi ; & vous ne
•• me Tenleverez pas à ma barbe. »
Je lui répondis : ce Monfieur , Tarrèc
»• qui certifiera mon fort, fera facile à
» obtenir , vu les preuves inconteftables
» qu'on vient de produire. Si Julie eft ma
»> coufine , je me procurerai facilement
» une difpenfe. Si fon père veut que je
»> lui cède quelque chofe^ il me cédera
F K A N ç o r si * ^ JZJ
» volontiers fa fille. Si Ton a pa cafTec
» les VŒUX :cle moti amante , on pourra
» pareillenaent caiTer ksiaiiens*^ qui ne
^ font pa$ plus foUdes; ^', tties Yœu3&
M cadés, je ne crains plus J[ea.MQin$»s.'En^
» fin y fi vous êtes fiancé, ^e fiii^ atim^ &
a> je m'en rapporte à. la décifion de Julie;
« Faites en de même. »• Julie s'écria que
fa déicifion étoît pour moi, & elle m'em*
WaflTaj ce quQ je lui reodisavec ufure.
,, Peiidani. tout ce colloque,, Noirville
confondu, abîmé dans fes .réSexiods^
cherchoir ^ fafis doute, quelque biais,
pour fe tirer de ce mauvais. pas. Son in*>
certitude étoit vifible : il me regardoit
tout à tour, d'un œil enveawrâé, & d'un
gir flatteur ^ .cateiïantv} & pacoifToit ten-
té â f^^que 4iioci]^eDt de £e {dtcei^ fucmoi;
t^lïtèt. 't>our m'erobrafler^ .'lanrat, pour
IB'étra^igleiî. E«»fin. il £e .lei^^fucteux pour
atjer 'fç c^Uchet', & chacun* en> fit de
même- - ;' . ' '
On fent Combien le-cfa^ngcment pres-
tigieux & fiibit de. ma ficuaciqn Revoit
mipfpirer .de réflexions.^ .& xmiv. aies
-^fpf itj9 eéyeillés* De .^orte-:fUx^> de;maU
iie^reoXyfanftnaiflance, faits paièhts, fans
^geoi ^ Je me .crôu¥ais , . couc «à - coup
^'hécitiei.d'ihe riche & noble famille, &
bientôt poffcflear d'dn bien immenfe- Je
O ^
3X4 l'Avektuhieh
me voyois Tegal de Julie, digne d'elle, ai-
mé d'elle^ moncœur pal{^ira lotig- temps,
& neTiieiaifiâ'Ie|>onvoir de m'endormît
^ue fore tard,' pour rae livrer aux fonges
les plus heoreux.
Saint- Jean vint mé trouver, dès que
jefus éveillé. « Mon camarade» lui dis-
3> je , je ferai toujours ton ami , je partage-
9> rai 4ivec toi. »- Il me baifa la main , en
pleurant , & en me difant : « Moii chec
a> IMaîrre , je vous confacce mes fervices
•> & ma vie. » •
Mon Procureur entra bientôt. Il me
dit qu'il me regardoit comme en poÏÏef-
fion de mon état & de mon bien; tant
la fentence en ma faveur étoit infailli-
ble j qu'il n'y avoir d'obftacles que mes
vaux. ccCompiènt les avez-vo.us '£aic^?
» a)outa-t-il. 9 Je lui racontai Thiftoire
îde ma. profeffioh «nonaêhaie; il -en rit,
& mè dit : tt II n'y a plus d'obftades. Je
9> fuis très-sûr de faire caffer ces vœux ir-
» réguliers. Je vais dés aujourd'hui en-
» voyer,' pour cet effet, uh mémoire en
M Cour de Rotpe. II faudroit des pri^Wes ;
«>' maîsS quelques fequin» ^êh tieildi^Qnt
«r li^^ Voulez*vous loujouÉsépou&r'îw-
M tte coufitte?.»^-r*« Sans- dout^,- tépolV"
•» dis-'jeavecchaleurp^'-'-^.Mii Ikot dohc^
i> reprit il , demande^, en inème temps ^
F R A N Ç O I 5. i îlj
y» les difpenfes nccefTaires : ce-fçra Taffaire
» d'un mois. Ayez foin cependant de vous
9i tenir caché, pour éviter la vengeance de
>j votre oncle & de votre rival, qui ont
» une lettre de cachet contre vous; & plus
« encore celle des Moines , qui pour-
» roient mettre la griffe fur vous; >>
' 11 me quitta pour aller travailler à mes
affaires. Au milieu de mes belles efpéran-
:ct$y je me trouyois cependant avec une
•lettre de cachet fur le cqi/ps j & des vœux
qui m*expofoient au danger d'être replonJ-
gé, par les Moines, dans le pluJ horrible
ibucetrain.
Avec de Targent, je' me vis bientôt
équipé d'une manière qui me rendoit di-
gne de me préfenter devant Julie. J'allai
'la xroaver ; je rer.contrai à fa porté mon
rival quî'.en fottoit; & qui paroifloit fort
mécontent. « Ah ! Monfieilr le Marquis,
« me dit-il , comptez- vous toujours m'en-
•» lever mon bien ?. Écoutez, je fuis géné-
» reux y je pourroit vous perdre : je n'au-
>»: rais qu*à aller trouver vos Moines, ou
9> faire mettre à, eitécution la lettre de ca-
-•f.'chet gue j'ai* contre vous j mais, puif-
^ iqfùevoittJ êtes noble, je veux procéder
?a« -HobteAicut avec vous. Faites ce que
♦^vousf pourrez pour réuflîr; obtenez la
jtf.icalGuioii ;d0 vos voeux, la difpeule du
}16 L*A y ft N T U R I E R
M Pape , . pour vocre mariaee > & Tarrèc
»> du Parlement, qui écablira votre forr.
» Quand vous aurez coût cela , û Julie vous
M préfère à moi, nous nous couperons
» la gorge enfemble, » Il dit & me quitta.
J'entrai chez Julie; & fe m'apperçus
que ma figure fit fur elle rimpreflion
la plus heureufe. Que nous nous dîmes de
chofes tendres! Quels monxents que ceux
de ce tère*à-tète ! Nous pallames uti mois
dans l'union la plus douce & la plus in«-
time. Enfin , je gagnai mon procès com^
plétement. Mon bien me fut adjugé^
avec arrérages , dommages & intérêts. On
juge de là fureur de Noirvitte.
J'atrendois impatiemment mes papiers
de Rome, pour m'expliques : ils arriva-
ient enfin. Le pape avoir caffç mes vœux
avec la plus grande aathenticicé; & m'a-
voit d'ailleurs accordé la plus ample dif^-
penfe pour époufer ma confine. Poffef-
leur de ces adtes favorables, j'invitai à dî*-
ner route la famille.
Mon rival & Noirville s'y trouverenr ,
malgré la haine qu'ils avoient contre.rnoi.
Le pâle vieillard, vers. le deffert;. rom-
pît le filence qu'il àvoit gard^ obftîné^
ment, & me dit: «Vous criomi^ezl^'voas
» vous croyez déjà poflèflèurjm'raon im-
>> percinemefiUe,&detoii£emaf0tcane«
François. 317
» Hé bien, fâchez qu'il ya ici quelqu uu
»> qui peut reclamer la moitié du bien ,
» & à qui je donnerai la préférence pour
»ï rinfblente maîtrefle que vous vou^ dif*
» putez tous deux. Vous avez un frère
» jumeau. On Ta cru morr » il vit ; & c'eft
» votre rival. Voyez fa figure , obfervez
» fa reffemblance avec vous y & ofez dou-
»> rer de la parenté. »>
Tout le monde paroiffpic frappé de la
vraifemblance qui fe rrouvoit dans ht
découverte de Noirville. Je prends tout-
à-coup mon parti. Je m'élance comme
un éclair, dans les bras de mon frère*
<c EmbralTe-moi , lui dis- je, mon cher
>> frère; pardonne-moi tout ce qui s'eft
» paffé, & que tout foit oublié. Prends
53 la moitié de mon bien , & laiflTe i
w Julie la liberté de décider entre noui
9s deux. )> Toute la compagnie applaudit
à la franchife de mon iran(port. Mon ri-
val en parut touché & embarraflc. •* Mon-
» fieur , me dic-il , vous êtes noble &
^> généreux. Je ne puis faire une meil-
9> leure acquifition que celle d'un frère
» tel que vous : mais voyons donc (î
» vous Têtes. Expliquez- vous, M. de
» Noirville. jj— ce En effet, dit M. de
» Bonac, fuppofé jufqu'ici père du jeune
» homme , je fais que d'Orvilie eft mon
|X8 L^AVENTURIER
» fils, & Ta toujours été j & je ne voU pas
» pourquoi l'on veut m'enlever mon
M nls, » Noirville répondit : ce L*hîftoire
» eft facile â développer. Votre vrai fils
»> mourut en nourrice , & cette pet ce dé-
» fola les pauvres geiis qui le nourrif-
» foient \ parce qu'ils comproient fur une
» récotnpenfe, s'ils avoient pu vous le
s» ramener en bon état. Cela me donna
>» l'idée de réparer cette perte, & de me
•> défaire d'un des héritiers qui dévoient
»i me voler la fuccedion de ma belle-fœur.
M Elle avoir deux petits jumeaux par-
» faitement reflemblants. J'en volai un
» & je le portai au nourricier de votre fils,
n en attendant que je trouvafTe l'occa-
n (ion d'enlever l'autre. Le villageois re<
»> ÇttC l'enfant avec cranfport^ l'éleva,
»> 8c vous le remit , en vous le donnant
M pour votre fils ; vous le reçûtes pour teL
» Âinfî de deux jumeaux, je plaçai l'un
»> fur Les rofes , l'autre fur le rumier. Ils
» ont pouifé tous deux ; & leur extrême
»> reflTemblance a fait naître des quipro.
» quo & des événements finguliers. Au
M refte , la nourrice & le nourricier vi-
w vent encore , ils peuvent vous certifier
w tout ce que j'ai dit. »
Cette confeflGon furprit beaucoup l'ai-
Xcmblée, Les uns s'écrioient : k Voilà qui
François. J19
»j eft bien exçraordiliaire ! .» les autres,
%< Voilà un homme bien déreftablet»» Et
cependant les deux.freress'embraflbienr de
tout leur cœur, /
,On ivaypic jamais tant .'admiié notre
reffemblance , que depuis qu'elle étoit
devenue fi naturelle. En effet elle étoic
particulière; piais non pas fans exemple.
J'en ai vu;foi|yent ln>e. aujKi frappante v
entre jumeaux comme nous. Toiit lé
rnonde étoit façpris de n*àvoir pas deviné
une chofe ifî fimple. ' ' '
] On fit venir fca nourrice & le nourricier,
qui demeuroient à Paris. On leur promit
de ne leur rien faite, pourvu .qu'ils re*
connufTent la.; fubftitm;iph qui avoit été
faite etitre Itixv^ inains , d'un enfant à 1«
place ^ rautr& Ils fe jertereiic à genoux
^t,ix pieds du Comte de 3on2ic , père puta«
tif de mon rival, & le conjurèrent dciteut
pardonnçr leur faute, en ravQuant dune
manière claire & ' détaillée , avec des
cijxonftanc^s.qui ne perm«ttoiênt pas de
révoquer^çn doute Jeur"(ÎAcériçé.
Tout-à-coup le^ Comte, de .Bonac s'é-
cria : ce Çependant^ je ne v^iix pas perdre
97 mon.enfant. Puifqu'il n-eft pas mon fils^i
9> je l'adopte pour tel j il aura tout mon
n bien. » A ces mots d'Orville embrafla
fon père avec tendreffe, enfuice il fe jetti
JJO l'A VlNTURtER
dans mes bras.» Hé bien , moi y dit-il , mon
» frère , je ce hilTe ma pan de ton bien ^
M je fuis afTez riche. Il n'y a que Jolie que
>» je veux ce difpucer; mais encore un
9t coup, je m*eA rapporte i fa décifion. »
Julie, pour tonte réponfc, me Regarda
tendrement. Je lui dis à Toreiile : ce Je
i> vous demande un rendez vous pour
9» demain matin. » Elle me l'^co/da , &
|c m'y rendis.
Je la trouvai fort inquiète; je paroif-
fois héfiter i l'époufer , & cherchai des
édairciCTements. Je lui pris la main , que
je ferrai contre mes lèvres; & je lui dis
enfin : « Julie , tna chère Julie , je vous
99 adore avec plus d'ardeur que jamais;
» mais }*attends un aveu (încere. Vous
•• ave:ç été abfente, Julie; vous, avez
•• voyagé fiVf mer; je vous ai rencontrée
t» fur un vaifleau : expliquez-moi tout ce
t> myftere. » Julie parut extrêmement
frappée, quand je lui dis que je l'avois ren-
contrée fuf^'un vaiffeau. ce Comment ,
» comment? s'écrîa-t*el!e. h — «r Je vous
*• expliquerai cela par la fuite; lui répon-
» dis-je : éclaîtciffez-moi feulement fur
i> Tobjec de taes demandes. », — ce Hé
!• bien, mon cher ami, me dît-elle , vos
to demandes font juftes. Je les ai preflèn-
>3 tîes ; je n'ai pas eu deflein de vous rien
François. 351
« cacher. Ceft mon père , qui m'a or-
» donné de taire ce fatal fecrej. Apprenez
>» donc ce que vous dedrez fi juftemenc
99 de favoir.
' w Vous vous fouyenez de Tétat où vous
9> m*avez laiflîée , il y a fept ou huit ans.
» J'écois plongée dans Tévanouiflement:
97 on me fit revenir avec beaucoup de
)> peine. Mes yeux, en fe rouvrant, vous
99 cherchèrent, ne vous trouvèrent pas, Ôc
3> fe refermèrent. Je demandai ce que vous
9> étiez devenu.. On me dit d abord , ( fan^
» .doute pour m*ôrer Tefpérance de vouj
» revoir ) qu'on vous avoir rendu à vptçe
j> Prieur , qui vous avoir replongé dau^
3> votre infernale prifon* A cette nouvelle ,
jj je retombai dans révanouiflTement, On
» me fit encore revenir; majs je rcfufai
99 de rien prendre, ea diiant que JQ..vour
» lois me laifler mourir.de faim. Oa vie
3> que je ferois fille à tenir parole, & Ton
»> m'afTura que vous n'étiez pas dans vo*
93 tre prifon ; mais qu'on vous avoir fait
9» partir pour les Ifles , avec une pacotille
>9 de dix mille francs. On me le jura , |e
99 le crus, & je confentisà prendre ua
99 bouillon. A les entendre, vous étiez &
99 gai d'avoir une pacotille , que vous aviez
99 bien fait voir combien peu vous m'ai-
i> miez. Je n'en crus pas un mot, & je mo
331 L* Aventurier
9) rétablis; car la rage, donc je m'étors
»> crue attaquée , n'étoit qu\ine chinierr.
>i La pérfécaiion m attendoit, au forcir de
M la maladie. Je fus tourniencée cruelle-
» ment pour époufer votre frère; je ne
a» pus m'y réfoudre. On me donna un
» mois pour m'y déterminer. On me pro-
» mettoit de faire caffer mes vœux, û je
» confentois à ine laiflèr mener à l'cglife
»> pour y contraéker un lien qui m'étoîc
>» auffi. odieux que cehii du couvent. Si je
» refufois, on devoir me rendre à mes
»> cruelles religieufes, pour qu'elles me
9i replongeaffènc dans ma prifon foucer-
»> raine.
i> L'alternative étoic cruelle : les vcxa-
» tions écoient afFreufes. Qn me força de
M quitter la maifon de mon père « pour
» me conferver à mon Amant.
a» Dans mon embarras mortel, je pen^
»> fai à Mademoifelle de Mirville. Le Ciel
fi me fuggéra que je pourrois attendre du
3> fecours de fon repentir 3c de fon ami'
» tié. Je lui écrivis j elle vint me trouver,
M elle fe jetta dans mes bras. Je lui expo-
•» fai ma douloureufe fituation*^ elle efi
9i fut touchée, prefque autant que moî-
w même : & fe levant foudain d'un air vif
» & déterminé : ccil faut vous fauver de-
i> là : me dit-elle; Je le dois , je Je veny ,
»5 j'en fais mo'i affaire. >3 Quoique je fulfe
François. m
« veillée, elle eut l'art de m'enlever, en
9> me prêtant fa pelilTe, qui m'envelop-
s> pa , & me fit éviter les regards des fuc-
>" veillants j elle m'çmpaqueta dans ua
« fiacre^ elle me conduifit.,. où... chez
*? Madame de Bonneville, cette exœl-
>i lente & refpeâablis Dame qui vous
» avoic. placé vous - même en penfion*
j> dans mon coavenr , fous rhabit de
35 fille , & qui vous avoit procuré le gros
53 lot d'une loterie, montant à vingt mille
53 livres. Cett:e géhéreufe femme ctoic
5* parente de mon amie. Celle - ci lui
33 avoit raconté vos aventures & les mien-
»> nesj jelle en avoit fouri, en nous plaî-
i> gnant cependant tous deux. Elle ne
33 vous en vouloit point j & elle dedroit
3> beaucoup de vous revoir en hommeJ
33 Ce fut donc votr^ ancienne bienfai-
»3 rrice, qui devint la mienne. Elle corî-
33 jTentit à me cacher chez, elle pendant
3» un certain temps, qu'elle employa à
33 m!pbtenîrj^ca(IatiQn demès vœux.
33 Sur ces entrefaites , fon mari 'fut
3? homme Çoii^ûl de'Fraiice àJLis'bd'nneJ
33 VçusTavez.quec'étoit un vieux lièer-
33 tinj maisjj dépuis qv^^^^^ ^?"^ps^ ^
9» -étois perclus d'une moitié de fon corps'^
33 ce qui lavoit rendu entièrement fage.
3» Je confentLs à fuivre Madame de Boii-
» jneville.en Portugal, pour Taidef dans
5J4. L* Aventurier
9i réducatîon de fes deux petites filles. JV
» ai paifé avec elle plus de (ix ans, aufli
M heureufe que je poavois l'être fans
M vous. Enfin fon mari mourut l'été der^
#> nier. Sa pieufe époufe ne tarda pas à le
9i fuivre. Je la pleurai bien tendrement:
M nuis que me reftoit-il à faire dans le
» pays ? Je ne voyois d'afyle décent dans
V l'univers que la maifon de mon père,
a & , quoi qu'il en pût arriver , je réfo-
i> lus de m'y rendre. Je laîflai les enfants
M de ma bienfaitrice en de très bonnes
»• mains. Se je m'embarquai fur un vaif-
II feau François , qui , après avoir beau*
I» coup voyagé, fut pris par un Anglois,
9> comme vous le favez, à mon grand
» étonnement. Je fus tranfportce en An-
w gleterre ic delà en France , où je reirou-
ii vai mon père. Il fit le difficile pour
If me pardonner ma fuite, & ne confentit
4i à révoquer la malédidion, qu'il avoir.
Il difoit-il, lancée contre moi, qu'a con-
•I dîtion que j'épouferois d'Orville. II me
» fit voir des rappprts iuconteftables , qui
« m*apprirènt que le vàîflèau fqr lequel
n vous étiez parti pour les Illes, avoir été
41 |)ris'par des Corfaîres barbares, qui
91 vçus avoicnt tous jettes à la-mer. Dans
»j la déplorable certitude de votre mort ,
I» ( certittide accablante qui déchira mon
H cœur ) je crus dévoir me facrifier , pout
François. jj$
yy contenter moii père, & combler les
^3 vœux d'^n homme donc javois lemal-
>» heur d'être aimée^ Vous avez paru au mi-
^ lieu du facriSce; vous'mavez rendu la
» vie , <jue jefl'aurois pu conferver long-
» cemps , dans le$ bras de votre rival. Me
» çendrez-vous auffi votre cœur ? Vous
j> poflecjez le m.ien ; voyez & jugez. »
Je. fautai au, cou; de Julie, je l'em-
ïpraflai. « .Ma cherè ame, lui dis- je. Je
i> fuis à vous pour la. vie. Je dois vous
r»;;paroffre «lit ^<;i,nd malheureux, d'avoir
»• exigé oev^HS ; cette explication; par-
j> donnez'moi ydusrmème; & décidez
^^ ipon /ort>,»> . En effet, n'avois-je pas
bonne. !g4:ace i;préteiidre épllichet la con-
duite r dé nçion Amautev après toutes' les
libertés que^ j'^vûts à cacher dans la
paienhç ? JEUe fc j^ta-dans mesbras. Son
père vint;, elle: tomba àfespiedsv& lui
deoi^anda fon.icoiifentemem: f>cur notre
mariage. « Permettez- vous, n?ie dit-elle i
w que je remette à mon père , pour fou
» entretien, un liâfitk^ récent qu'une de
n mes tantes m'a laiflë en mourant? ^y-r
« Oui' i "nro^ckere ïnlîé^ Tdî * dis-je^^ de
» tout tnôn ciœrtt : ■j.'j''' joindrai , M \yQM
•• ^i|e)s, la raoifië de.îïottô bien- »^Noir*
ville , furieux . db notte généroficé , n jus'
remercioit en grinçait' db's'denrcs:»»' Ma-^
tf riez-vous, malheureux, dit-il enfin j je
$ii t'AvÊNTURTER
M VOUS dumie nia maléaidtion. « Il dit &
s*en£uiL .11 alla s*enrerrer dans le Monaf-
te.reouj*ayois.pcu lliabit-, & ileft à pré-
fti}t un àes. Moines iôs plus fervents.
Mon itère plut à Mademoifelle* de
Mireille . par la rellèmblan<:e qu'il avoic
avec moi. Flatté de cette conquête, il prit
du goût pour elle, & l'époufa. Nos^ deux
mariages furent célébrés enfcmbfe, &-fes
parents ^dopStiG lui laiflerent bientôt un
très-gros; héritage. ' '
Je n'ayois pas. trente' ans ,7 & J'àlîe
n'en avoifcguercs plus de virigt-€ihq. Elle
étoit au comble de fa beaiué. Nous nous
^orion^L, xiQi^s^ yëcuiTies> hieuf eux îeniem-
l)Ié« Pendâtmi f rois mois, !jè ttre Rongeai
flanf 4$ cepos^, jp* menai k vîé-'la plus
fiouce i.P^tisf maris mon étdilâ WappéHa
^icntÔD à de nouveHci^ 'aventures , qàe
j?écrirai-{ieui-ccre. auffipàf la fuite-, fi le
l^^fiblicy ça me lifant j -m'encdutage i
pourfu,^vrf^. . ..>.-$
•■: f IN.- = M..
. La fuite f^ imprimU 9 &fiifVifijks:3* & 4^ H>â^
hiinA V^ ca ouvrhgez.orK 42. eu fçin^ ^ut ^ lUdi--
kèk^fât nimhreufem Elfe Ji trouye aux mêmes
Mdrejfifi Ù MijÀ^Mkcm ^fifôrel de'Mâlce, r^ie
ÇbitUne", ÇattxUourgfSakt-Gcrmaitiitfw^ Sieà
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